Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

La perception

Introduction
Le challenge de la "Gestaltpsychologie"
Perception et intelligence


Introduction

Dans la philosophie classique, deux fonctions étaient considérées comme essentielles à l’acquisition des connaissances: la perception et l’intelligence. L’un des deux grands courants de pensée qui ont nourri l’histoire des théories de la connaissance, l’empirisme, a même accordé une place privilégiée à la perception en tendant à en faire la source unique du savoir.

Piaget étant entré en psychologie avec l’intention, avant tout, de résoudre des problèmes d’épistémologie, il aurait pu se contenter de revenir sur certains aspects des recherches qu’il effectuait dès les années vingt pour ridiculiser les thèses de l’empirisme épistémologique. Il a au contraire choisi d’aborder de front le domaine de la psychologie de la perception, même si cela allait exiger de sa part de passer par le moule d’une méthode expérimentale parfois éreintante pour un esprit épris de théories et de méthodologies plus proches de l’histoire naturelle.

L’effort qu’il a dû fournir pour se familiariser avec ce domaine hautement technique de la psychologie rend d’autant plus spectaculaire l’originalité et le brio des recherches qu’il sera amené à produire sur le terrain de la perception, et démontre, si besoin en était, le profond respect de l’auteur pour la méthode scientifique qu’il saura pourtant toujours adapter à la nature de ses objets d’étude!

Piaget a abordé avec un ténacité impressionnante le domaine de la perception et a élaboré des enquêtes expérimentales extrêmement complètes et minutieuses. Il disposait bien sûr du soutien de collaborateurs de valeur. Mais ceci n’explique pas cela. En réalité trois facteurs ont pu jouer.
    Le premier relève de la vie professionnelle et tient au fait qu’il a été a été invité à reprendre en 1940 la chaire de psychologie expérimentale et le laboratoire de psychologie de la faculté des sciences de luniversité de Genève (JP61, préface; ce laboratoire a été fondé par Flournoy en 1890).

    Quant aux deuxième et troisième facteurs, il s’agit du challenge que Piaget pouvait rencontrer sur le plan des théories psychologiques de la part de la "Gestaltpsychologie"; et surtout de la perspicacité dont il a su très vite faire preuve sur la question, posée dès le milieu des années trente, des rapports entre perception et intelligence.


Haut de page

Le challenge de la "Gestaltpsychologie"

Outre la raison professionnelle qui explique en partie la somme d’efforts consacrés par Piaget à conduire des recherches et à publier de nombreux articles dans le domaine très technique de la perception, une deuxième raison réside dans le fait que le seul courant qui avait conçu des thèses de niveau comparables aux thèses qu’il soutenait dans les années trente était celui de la "Gestaltpsychologie".

Les travaux et les thèses de ce courant, que Piaget connaissait très bien, avaient une double caractéristique:
    D’abord ils étaient basés sur une étude des phénomènes perceptifs qui avait révolutionné la psychologie dès la fin du dix-neuvième siècle.

    Ensuite, les thèses que les psychologues de ce courant avaient tirées de leurs travaux sur la perception les avaient conduit à formuler une théorie de l’intelligence proche, en un sens, de celle de Piaget par le poids qu’elle accordait également au facteur structural dans l’explication de l’intelligence et de la perception, et pourtant distincte de par les lois de structure proposées pour rendre compte des phénomènes psychologiques.
Piaget ne pouvait pas ne pas trouver un stimulant efficace dans l’explication alternative de l’intelligence qu’offrait l’école de la Gestalt, d’autant qu’il a pu très vite se rendre compte que ses propres recherches en psychologie de la perception allaient lui permettre de mettre en évidence des lacunes importantes dans les explications "gestaltistes" de la perception.

Haut de page

Perception et intelligence

Piaget n’aurait probablement pas investi autant d’efforts dans des recherches sur la perception s’il n’avait pas très tôt pressenti que les résultats acquis sur ce plan pouvaient non seulement apporter de l’eau au moulin de son épistémologie, mais aussi permettre de préciser le rôle respectif des structures opératoires de l’intelligence et des structures de la perception dans l’activité psychologique.

Avant même, d’ailleurs, de réaliser ses premières recherches sur la perception, il avait découvert que la perception n’est pas contraire à la raison et à l’intelligence, en ce qu’elle est elle-même une activité qui comporte une logique (là encore Piaget est fidèle à l’inspiration kantienne).

Origine des recherches sur la perception

Tout se joue peut-être au début des années quarante. Dans le premier article qui décrit de façon synthétique le résultat des recherches sur le développement de la pensée opératoire découverte vers 1936, Piaget expose les procédés permettant de découvrir les égalités ou les inégalités entre objets (selon leur longueur, etc.). Parmi ces procédés, se trouve la perception, à laquelle recourt notamment l’enfant préopératoire, et bien sûr les opérations.

Mais c’est alors que, en mettant en question l’explication physicaliste donnée par l’cole de la Gestalt aux structures perceptives, l’auteur pressent la parenté qui existe entre les "bonnes formes" perceptives et les groupements logiques qu’il vient de découvrir. Du coup il formule cette hypothèse qui est la raison profonde de la ténacité dont il fera preuve pendant plus de vingt ans:
    «On pourrait donc être tenté d’expliquer opératoirement les perceptions, et non plus physiquement, c’est-à-dire de voir dans les structures perceptives équilibrées le résultat d’un système inconscient d’opérations sensori-motrices "groupées" sur le modèle des "groupement" intelligents. Et il y a là effectivement un beau problème de parenté génétique à résoudre» (JP41_5, p. 226).
Dès que Piaget a pu pressentir cette parenté entre les formes de la perception et l’intelligence, il est clair qu’il tenait un os qu’il ne lâchera plus avant d’en avoir extrait la moelle; et la moelle, c’était précisément la description, au moyen de modèles mathématiques, des phénomènes de perception. Comparée à celle des structures de l’intelligence, cette description apportera de la lumière à la fois sur la nature de l’intelligence et sur celle de la perception, ainsi que sur la nature de leurs apports respectifs au développement de la connaissance.

Devant la difficulté de la tâche, on comprend aisément qu’il lui ait fallu une vingtaine d’années pour boucler son programme. Le premier article, dont le titre est déjà tout un programme, "la notion de régulation dans l’étude des illusions perceptives", sera publié en 1942, le dernier, également sur les illusions perceptives, en 1963.

Les résultats des recherches

Les résultats principaux des recherches sur la perception vont être au nombre de quatre:
    D’abord Piaget parvient à donner une explication unique aux nombreuses illusions perceptives étudiées par les psychologue de la perception. Cette explication repose sur la notion d’effet de champ, qu’il emprunte à la "Gestaltpsychologie", mais dont il propose une interprétation non plus physique, mais probabiliste et psychologique, basée sur la notion de centration.

    Ensuite Piaget va montrer que ces illusions varient avec l’âge des sujets, signe qu’il existe un développement de la perception. La variation avec l’âge est expliquée par l’intervention de véritables activités perceptives.

    Puis il montre que, par l’action qu’elle peut avoir sur ces activités, l’intelligence joue un rôle dans les modifications de ces illusions.

    Enfin Piaget va mettre en évidence la différence des mécanismes qui sous-tendent le fonctionnement de la perception et celui de l’intelligence opératoire, et qui expliquent les formes d’équilibre et de structure appartenant à ces deux domaines de la vie intellectuelle.


Haut de page







[…] l’élément qui, dans l’intérêt, demeure irréductible à l’explication physiologique, c’est la valeur, et l’aspect implicatif de l’intérêt en opposition avec son aspect causal, c’est cette connexion entre les valeurs que révèle l’existence des échelles de valorisations : échelles permanentes ou momentanées selon qu’elles dépendent plus ou moins des intérêts dominants du sujet à l’instant considéré.