Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Niveau 4: des évocations "opératoires"

La dégradation du souvenir
Le rôle structurant du conflit entre schèmes


A ce niveau, les réponses données lorsqu’il s’agit de reconstituer par l’action ou d’évoquer par le dessin une situation présentée lors d’une première rencontre avec les enfants sont correctes à condition que cette situation reflète sans complication le schème opératoire considéré (le schème de la sériation, le schème de la correspondance numérique, etc.).

Par contre, et c’est instructif, lorsque l’on pose à des enfants, clairement parvenus au stade opératoire en ce qui concerne l’acquisition du nombre, le problème de reconstituer le souvenir-image de collections de jetons formant des configurations arbitrairement complexes, les dessins qu’ils produisent alors confirment la grande difficulté de se souvenir des configurations vues une ou plusieurs semaines auparavant.

Ainsi une semaine après avoir perçu les trois collections de jetons (fig. 54, JP68a, p. 117), la quasi totalité des enfants de niveau opératoire produisent des dessins dans lesquels l’égalité numérique des collections est respectée, mais où la distribution spatiale des jetons au sein des trois rangées l’est moins.

Haut de page

La dégradation du souvenir

L’un des résultats intéressants de cette recherche concerne la dégradation, constatée chez certains sujets qui appartenaient déjà au quatrième stade, de la qualité des souvenirs-images entre la premire semaine et la reprise ultérieure qui, il est vrai, a lieu une année après environ (alors que pour les autres sujets, il y a dans l’ensemble amélioration des dessins). On observe en effet deux types de réactions:
    Certains sujets se rappellent partiellement l’équivalence numérique qu’ils avaient constatée plusieurs mois auparavant, mais ne se rappellent plus des configurations initialement perçues et qu’ils avaient correctement restituées après une semaine. Ils produisent alors des dessins dans lesquels deux séries de jetons sont similaires sur le plan aussi bien numérique que spatial, la troisième étant différente (alors que les trois collections étaient en fait numériquement égales).

    D’autres au contraire se rappellent qu’il y avait des inégalités entre les sous-ensembles de chaque série, et ils créent alors des configurations qui schématisent ces inégalités, en utilisant des schèmes de sériation (7-6-5, 8-7-6, etc.) ou bien de symétrie (3-1-3, 4-2-4, etc.) pour les représenter.
La façon dont les enfants s’y prennent pour reconstruire leur souvenir plusieurs mois après la perception initiale montre comment, en cas de configurations non connues et non assimilables à des schèmes simples (par exemple une série de bâtons de plus en plus grands), ils recourent à des schèmes préopératoires ou opératoires plus ou moins pertinents pour construire leur souvenir.

Haut de page

Le rôle structurant du conflit entre schèmes

Parmi les expériences qui confirment le lien du souvenir-image avec le niveau opératoire des sujets, un résultat particulièrement spectaculaire est celui auquel conduit le choix d’une situation dans laquelle deux familles de schèmes préopératoires peuvent entrer en conflit. C’est le cas par exemple de la présentation aux enfants de deux séries de baguettes disposées les unes sur une ligne droite, les autres sur une ligne brisée (fig. 57).

Ce n’est que lorsque les enfants ont acquis la notion opératoire de nombre, et ont donc dissocié les propriétés et préopérations numériques des propriétés et préopérations spatiales, qu’ils sont capables de se souvenir correctement de la configuration présentée.

Avant ce stade, les dessins des enfants révèlent soit le primat du spatial (par exemple l’élément dépassant en longueur est supprimé afin d’aligner les extrémités), soit une égale considération, alors conflictuelle, du numérique et du spatial (les éléments composants sont soit allongés soit rétrécis pour que soient simultanément respectés l’égalité numérique et l’alignement des extrémités!).

Haut de page







[…] le moi se construit lui-même, par le seul fait qu’il façonne les choses ou les autres personnes.