Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Remarques finales


En définitive les recherches sur les rapports entre mémoire et intelligence ont cela de passionnant qu’elles sont source d’inspiration pour une théorie des schèmes dont Inhelder et Cellérier ont jeté les bases (B. Inhelder, G. Cellérier et collaborateurs, Le cheminement des découvertes chez l’enfant, Delachaux et Niestlé, 19912).

Que peut-on en effet conclure de l’ensemble de ces recherches au sujet des rapports entre mémoire et intelligence?

Les deux reposent de façon déterminante sur les schèmes acquis tout au long du développement cognitif. Mais à la différence de l’intelligence, dont la fonction première est de résoudre des problèmes aussi bien théoriques (expliquer et comprendre) que pratiques, la mémoire a essentiellement pour fonction de reconstruire le plus fidèlement possible le passé.

Les schèmes activés à cette fin tissent alors des images-souvenirs qui tendent à respecter dans la totalité de leurs détails les réalités précédemment perçues: alors que l’intelligence est par essence tournée vers le général (cela même lorsqu’elle cherche à comprendre un événement particulier), la mémoire est, elle, tournée vers "l’intimité" du particulier.

C’est la raison pour laquelle un schème ne contribue à la reconstitution du passé que lorsqu’il permet de retrouver une part plus ou moins grande de l’activité accommodatrice qui, dans ce passé, a ajusté certains schèmes de récognition à la situation particulière à laquelle le sujet était confronté.

C’est la capacité de retrouver au moins partiellement cette activité accommodatrice qui, seule, permettra à certaines perceptions et à certaines images actuelles d’être attachées, à tort ou à raison, à un passé qui n’est plus.

Risquons alors une hypothèse: ce qui différenciera le sujet qui a conscience du passé de celui qui ne fait que l’évoquer ou le reconnaître est que le premier aura par ailleurs construit une notion et une intuition du temps suffisante pour qu’il puisse y ranger de manière ordonnée ces événements que les mémoires de récognition et d’évocation lui rappellent.

Cette activité de rangement et la cohérence des chaînes d’événements passés auxquelles elle aboutit sont les seuls garants internes à l’individu de la valeur de ses souvenirs-images (d’autres supports de leur véracité pouvant bien sûr provenir des facteurs sociaux ou des traces matérielles laissées par nos activités passées).

Que la mémoire et le temps soient choses liées, c’est ce que Piaget soutenait dans ses observations sur la construction du réel chez l’enfant (JP37).

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[…] une histoire est un compromis entre certaines transformations réversibles et un certain mélange irréversible. Un des meilleurs exemples que l’on peut fournir d’une vraie histoire, dans le domaine physico-chimique, est la succession d’événements géologiques, telle que l’histoire d’une chaîne alpine ou d’une cordillère, déroulement dont le modèle a été magistralement donné par E. Argand sous le nom d’« embryologie alpine ».