Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Epistémologie de la biologie: Introduction

Piaget et la biologie
Objets et problèmes de la biologie
Méthodes d’approche


Piaget et la biologie

Le double statut de la biologie pour l’épistémologie génétique

L’épistémologie de la biologie occupe une double place dans l’oeuvre de Piaget. Elle participe tout d’abord de son projet d’élaborer une épistémologie des sciences. Comme pour les philosophes des sciences qui l’ont précédé au dix-neuvième siècle, il ne pouvait être question pour Piaget de négliger une discipline dont l’importance n’a cessé de crotre depuis Darwin et Claude Bernard, et dans laquelle il avait d’ailleurs acquis sa formation scientifique de base.

Mais la raison décisive des nombreux travaux que Piaget a consacrés à la connaissance biologique est la place qu’il lui accorde dans l’explication de l’origine des sciences. Il faut rappeler ici que son projet initial était d’établir une épistémologie biologique de la connaissance. Comme le montre à l’évidence l’ouvrage sur "Biologie et connaissance" (JP67a), ce dessein n’a jamais été perdu de vue.

Il faut noter aussi que Piaget n’était pas le premier à vouloir proposer une explication biologique des connaissances, et même plus généralement des formes rationnelles. Il a été précédé dans cette voie par plusieurs savants et philosophes dont il connaissait d’ailleurs bien les thèses. Cette connaissance lui a permis de mesurer les risques d’une telle entreprise.

L’épistémologie de la biologie au service de l’explication biologique

Tout le problème qui se posait à Piaget était, d’une part, de trouver une méthode scientifique pour atteindre et étudier les faits devant lui permettre d’avancer dans un projet qu’il voulait clairement scientifique; et d’autre part de construire une problématique et un cadre conceptuel qui évitent les multiples solutions précipitées proposées par ses prédécesseurs.

Comment expliquer biologiquement les connaissances mathématiques ou logiques sans les réduire de manière grossière à une caricature de réalité biologique? La réponse à cette question fut, précisément, d’apporter autant de soin à l’étude des conceptions et des concepts biologiques, mais aussi psychologiques et sociologiques, qu’à l’étude des faits biologiques et de leurs prolongements psychologiques et sociologiques.

La place de la biologie parmi les sciences

La place de la biologie au sein du système des sciences était dès le départ évidente pour Piaget, puisque son objectif était de construire une épistémologie biologique. Seulement, encore fallait-il prouver la solidité de l’intuition initiale. Piaget l’a fait de deux façons. D’une part en multipliant les études psychogénétiques sur le développement cognitif des enfants. D’autre part en comparant de façon systématique les objets, les problèmes et leurs solutions, mais aussi les concepts explicatifs, étudiés ou utilisés en biologie de l’évolution, en psychologie et en sociologie.

Cette comparaison des objets, des problèmes, de leurs solutions et des notions explicatives, relève de l’épistémologie génétique. Le but est d’enrichir les connaissances épistémologiques, ainsi que d’affiner la problématique et le cadre d’interprétation qui guident les travaux biologiques, psychologiques et sociologiques. Mais il s’agit plus profondément encore d’assurer la valeur de la thèse de départ, selon laquelle les connaissances scientifiques et les normes rationnelles ont leur source dans l’organisation et le fonctionnement biologiques.

Piaget et les transformations de la biologie

Lorsque Piaget a acquis sa formation de biologie, celle-ci se résumait pour l’essentiel aux grands chapitres classiques: la classification des espèces, la physiologie, l’embryologie, la paléontologie, etc. Or la biologie a profondément changé de visage au milieu du vingtième siècle avec le rôle de plus en plus grand joué par la biochimie et par la génétique (au sens bien sûr où les biologistes l’entendent aujourd’hui, et qui a trait en particulier à l’étude biochimique du matériel héréditaire).

Le langage de la biologie ayant énormément changé, notamment en raison de l’emploi de notions empruntées à la linguistique et à la théorie de l’information, Piaget a dû faire un sérieux travail de révision de ses anciennes analyses épistémologiques de la biologie. Ceci ne modifiera toutefois pas ses thèses les plus profondes, tout en l’obligeant à affiner sa propre solution du problème central de l’origine des formes biologiques.

On observera pourtant que, hormis sur quelques points particuliers, mais qui sont essentiels, Piaget n’a pas poursuivi au delà de 1950, date de publication de "L’introduction à l’épistémologie génétique", l’effort gigantesque de formation qui a précisément abouti à cette oeuvre majeure de toute l’histoire des théories de la connaissance.

Après 1950, lorsque il reviendra sur des questions d’épistémologie de la biologie, ce sera moins pour résoudre des problèmes propres à celle-ci, que pour développer et affiner la solution donnée au problème fondamental de l’articulation des rapports entre le biologique et le cognitif (il en ira d’ailleurs de même pour les épistémologies de la sociologie et de la psychologie).

Comme il l’affirme lui-même en 1967:
    «Du point de vue de l’épistémologie [...] la biologie n’est pas [...] seulement importante en tant que mode de connaissance du sujet-biologiste: elle l’est, davantage encore, en tant qu’étude de la formation des connaissances chez le sujet en général, [non seulement humain] mais aussi animal et même végétal» (JP67b, p. 901).
Convaincu de la solidité de sa thèse générale concernant l’articulation du biologique et du cognitif, c’est alors sur le terrain de la biologie elle-même qu’il réalisera une nouvelle recherche, cela dans le but de découvrir des mécanismes de construction biologique précurseurs de ceux mis en évidence sur le plan de la construction des connaissances.

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Objets et problèmes de la biologie

Les caractéristiques du vivant

Comparée à la réalité physique, la réalité biologique offre plusieurs caractéristiques importantes qui la différencient de celle-là.
    1. La première est son caractère fortement organisé, et surtout la nature que prend l’organisation au sein du domaine vivant. Tout être vivant est composé de parties qui ont des fonctions plus ou moins essentielles dans la conservation de l’organisation à laquelle elles appartiennent. Cette caractéristique du vivant est fondamentale et n’a aucun équivalent sur le plan des systèmes physiques, à l’exception des machines cybernétiques créées par l’homme.

    2. Une deuxième caractéristique porte sur le double niveau d’organisation de cette réalité, celui de l’organisme et celui de l’espèce (le premier niveau est lui-même composé de sous-niveaux, et ce jusqu’à l’échelon d’une cellule vivante et de ses parties).

    3. Enfin, troisième trait manifeste: la reproductibilité des êtres vivants.
La classification des formes biologiques

L’importance que joue l’organisation dans le domaine du vivant se traduit par un effet immédiat du point de vue de la connaissance biologique: le rôle qu’y jouent le catalogage et la classification des formes biologiques. Ce sont ces formes qui, initialement, suggèrent l’existence des espèces et entraînent la formulation du problème central de la biologie: quelle est l’origine de ces dernières?

Pour Piaget, cet aspect de la biologie occupe une place importante dans son épistémologie puisque l’étude de la réalité biologique est liée, au moins historiquement, à la naissance de la logique scientifique. Quel lien existe-t-il entre les formes biologiques et les classifications logiques? Faut-il voir dans les premières la source directe des secondes, ou bien leur proximité formelle est-elle la conséquence de mécanismes communs de construction?

La classification biologique soulève par ailleurs des problèmes délicats qui sont peu à peu apparus au cours de l’évolution de la biologie. Les formes apparentes offrent-elles un critère fiable de classification des espèces vivantes? Pour classer les formes biologiques, un deuxième critère a progressivement été admis, celui de la filiation des organismes et des espèces. Ce critère, impliqué d’abord dans la simple considération des ressemblances entre organismes appartenant à une même classe, est peu à peu passé au premier plan, au fur et à mesure que les naturalistes ont pris connaissance de la continuité des intermédiaires pouvant exister entre des formes au départ clairement séparées les unes des autres.

Le problème de la filiation des espèces

Cette prise de conscience de la continuité relative des formes vivantes ne pouvait manquer de faire surgir la question de la filiation, non pas seulement des organismes au sein d’une espèce, mais entre les espèces elles-mêmes. Avant l’apparition de cette question, la connaissance biologique se donnait principalement comme objet de décrire et de classer les organismes vivants. Avec elle, c’est toute la biologie qui prend une nouvelle direction, plus résolument explicative. Comment expliquer l’origine des nouvelles formes vivantes?

La recherche de réponses à cette question fera apparaître au premier plan deux notions qui sont tout autant de problèmes: celle de l’hérédité et celle de l’adaptation. Après les problèmes de structure, de forme, ou d’organisation, et en relation avec eux, se posent dans toute leur acuité les problèmes de la genèse et de la conservation des organismes et des espèces, ainsi que celui de leur adaptation au milieu.

En définitive, c’est autour de ces objets, notions et problèmes que progresse peu à peu la connaissance biologique: d’abord l’organisation, avec les questions de structure et de fonction qui s’y attachent, puis la genèse et la transformation des organismes ou des espèces, ces deux derniers problèmes impliquant enfin ceux de la conservation et de l’adaptation des mêmes organismes ou espèces.

L’origine de la vie et les rapports entre le physique et le biologique

Il reste un dernier problème qui concerne autant les sciences physiques que les sciences biologiques: celui de l’origine de la vie. Dans les années où Piaget a mis en place son programme de recherche, ce problème n’était touché que marginalement par les biologistes et les physiciens, et ne pouvait donner lieu qu’à des spéculations.

Piaget ne s’est donc jamais attardé sur ce sujet et il n’a fait que suggérer quelques pistes qui, si elles devaient s’avérer ultérieurement conformes à la réalité, viendraient conforter les thèses centrales de l’épistémologie génétique.

Parmi ces thèses se trouve en particulier celle qui rend compte de l’adéquation des sciences mathématiques à la réalité physique non pas essentiellement par la jonction extérieure entre le sujet et cette réalité, mais de l’intérieur, en inscrivant la science mathématique en prolongement d’une psychogenèse et d’une sociogenèse, elles-mêmes conçues en continuité avec la réalité biologique, qui est une forme particulière de réalité physique.

Pour que cette thèse s’avère plus complètement vérifiée que Piaget n’a pu le faire à travers ses recherches d’épistémologie, de psychologie et de biologie, il conviendrait de comprendre comment les lois biologiques s’articulent avec les lois physiques.

Tout suggère l’existence d’une continuité entre le physique et le biologique. Cette continuité sera confirmée le jour où la science aura plus que des spéculations à proposer en ce qui la concerne. Ce jour-là, on saura peut-être si Piaget avait raison de rechercher dans la direction qui remonte de la biologie vers la physique la raison ultime de l’accord entre la pensée mathématique et la réalité physique, ou si au contraire il ne faudra pas envisager une révision de la solution constructiviste (tâche à laquelle d’ailleurs on peut s’atteler avant même de savoir si l’articulation interne entre le biologique et le physique peut vraiment apporter une réponse à l’existence d’un tel accord, ce dont on peut douter).

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Méthodes d’approche

Pour résoudre les problèmes généraux qui la définissent, la biologie utilise plusieurs méthodes qui ont toutes inspiré d’une manière ou d’une autre Piaget dans ses recherches en psychologie et en épistémologie génétiques.

Il s’agit tout d’abord de l’ancienne méthode, plusieurs fois révisée et améliorée, de la classification des espèces, qu’Aristote semble avoir été le premier à utiliser de façon systématique, en l’appliquant d’ailleurs à l’ensemble des entités physiques et vivantes et même aux idées (de ce point de vue la continuité entre Piaget et Aristote est évidente). Complétée par l’étude des filiations "logiques" entre les formes vivantes, cette méthode a donné naissance à ce que l’on appelait classiquement l’histoire naturelle.

L’analyse des structures, ou des organisations, et des fonctions relève quant à elle des méthodes anatomiques et physiologiques d’étude du vivant. L’anatomie comparée permet non seulement de décrire la forme intérieure des organismes, mais aussi de compléter l’ancienne classification naturelle basée sur leurs formes visibles.

Une troisième approche est la méthode physiologique qui, en plus de décrire le fonctionnement intérieur de l’organisme, étudie également les échanges fonctionnels entre celui-ci et son milieu.

Enfin, l’embryologie génétique et la paléontologie viennent s’ajouter aux disciplines précédentes pour tracer les rapports de filiation des espèces.

Restent les problèmes liés à la transformation et à la conservation des formes vivantes. Le choix de la méthode dépend ici de ce qui est envisagé comme primordial dans l’évolution. Selon que l’on considère que l’essentiel, ce sont les organismes individuels et leur ontogenèse, ou au contraire les espèces, l’approche adoptée consistera soit à conjuguer de manière préférentielle l’étude des filiations avec la méthode physiologique, soit à étudier les faits liés à la sélection naturelle tels que les recombinaisons génétiques et la statistique des populations.

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[…] il faut introduire une distinction épistémologique fondamentale entre deux sortes de sujets ou entre deux niveaux de profondeur au sein des sujets quelconques : il y a le « sujet psychologique », centré sur le moi conscient et dont le rôle fonctionnel est incontestable, mais qui ne constitue la source d’aucune structure de connaissance générale ; mais il y a aussi le « sujet épistémique » ou partie commune à tous les sujets de même niveau de développement, et dont les structures cognitives dérivent des mécanismes les plus généraux de la coordination des actions.