Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Epistémologie de la psychologie: Introduction

L’épistémologie génétique des notions psychologiques
Épistémologie interne à la psychologie


Deux sous-domaines

Les recherches de Piaget en épistémologie de la psychologie peuvent être classées en deux domaines en fonction de la méthode utilisée pour résoudre les problèmes en jeu dans cette discipline.
    Comme pour la logique, les mathématiques ou la physique, une première façon d’aborder la connaissance psychologique est d’étudier la genèse des notions psychologiques chez l’enfant ou dans la science.

    Quant à la seconde façon, elle revient plus classiquement à procéder à ce que Piaget a appelé "l’épistémologie interne à une science", c’est-à-dire à tenter de clarifier, de l’intérieur même de cette science, les notions qui lui sont propres, ou de résoudre les problèmes épistémologiques qu’elle peut rencontrer dans son fonctionnement.
Il est intéressant de constater que, comme pour la biologie et la sociologie, les travaux de Piaget consacrés à l’épistémologie de la psychologie procèdent en majorité de l’épistémologie interne à cette discipline, certes renforcée par des éléments d’information tirés soit de l’histoire de cette discipline, soit des quelques recherches de psychologie génétique portant sur le développement de la notion de pensée chez l’enfant (JP26).

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L’épistémologie génétique des notions psychologiques

Piaget avait tout à fait conscience de l’intérêt qu’il pourrait y avoir pour la psychologie elle-même d’effectuer des recherches d’épistémologie génétique sur des notions telles que celles de la joie, de l’intelligence, de la mémoire, etc. La raison pour laquelle, hormis quelques travaux des années vingt, il ne s’est pas lancé dans cette direction paraît assez évidente.

Son objectif premier en se faisant psychologue était d’apporter une explication scientifique au problème de l’origine des normes et des formes de la raison. Or c’est sur le terrain des sciences mathématiques et physiques que la pensée rationnelle est le plus clairement à l’oeuvre. De par la nature de leur objet, la biologie, la psychologie et la sociologie sont des sciences où la part de l’empirique est plus grande que celle du déductif. L’étude de leurs notions ne peut dès lors apporter des réponses aussi directes au problème de la raison.

Si l’épistémologie des notions psychologiques ne peut en général apporter des éléments d’information importants au problème central de la possibilité d’une science rationnelle de la nature, ceci n’implique nullement que la psychologie elle-même, ainsi d’ailleurs que la sociologie, ne puissent contribuer à la résolution de ce problème.

Bien au contraire: Piaget, à la différence de la grande majorité des théoriciens de la connaissance, a très tôt été convaincu que la clé de la solution était dans ces sciences, et spécialement, pour ce qui est du problème de l’origine au moins, dans la psychologie du développement cognitif (avec la dimension forcément sociale qui s’y attache). Complétée par la prise en considération du lien essentiel unissant le biologique au psychologique et au social, cette conviction soulève toutefois au moins deux problèmes épistémologiques, dont la solution conditionne les réponses à apporter à la question de l’origine des sciences rationnelles.

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Épistémologie interne à la psychologie

Deux problèmes soulevés par une épistémologie psychologique

Le premier problème est de délimiter le champ d’étude de la psychologie par rapport à celui de la biologie. Il s’impose d’autant plus qu’il existe au sein de la psychologie des modalités d’explication qui, poussées à l’extrême, font se résorber l’objet psychologique dans l’objet biologique ou dans l’objet sociologique.

Le second problème est des plus difficiles à résoudre. Enoncé sous sa forme traditionnelle, il s’agit de la question des rapports entre la conscience et le cerveau, ou dans les termes plus techniques de Piaget, celle des rapports entre l’implication et la causalité. Ce problème découle très directement du but ultime de toute la construction théorique de Piaget: relier la logique, objet d’étude du psychologue, à la biologie, cadre explicatif sur lequel s’appuie au moins en partie l’explication psychologique. En même temps, il rejoint l’une des plus anciennes interrogations de la philosophie occidentale, celle des rapports entre l’esprit et la matière.

Des solutions provisoires

Les solutions que Piaget apporte aux problèmes de l’épistémologie interne à la psychologie sont forcément provisoires. Elles sont le fait d’un savant qui, pendant des décennies, a été au premier rang de la construction de la psychologie scientifique et qui ne pouvait s’appuyer que marginalement sur des faits pour conforter ses choix.

On comprend dès lors que les réflexions conduites autour de ces problèmes, et tout spécialement autour de la question des rapports entre la causalité et l’implication, entre la matière et l’esprit, puissent ne pas toujours emporter la conviction, et souffrent parfois d’une certaine instabilité ou d’une marge de flou dans les solutions proposées.

Le travail de pensée réalisé ici par Piaget s’inscrit en continuation du travail créateur réalisé par l’enfant dans la différenciation progressive des notions physiques et des notions psychologiques. Par ailleurs, c’est, plus qu’en tout autre domaine de l’épistémologie, notre propre être qui est en question ici; et on comprend dès lors que, comme lecteur des solutions proposées par Piaget, nous puissions éprouver des résistances.

Mais ces résistances et le flou qui accompagne certaines des affirmations de l’auteur ne sauraient empêcher de reconnaître l’originalité du chemin ouvert à la psychologie par ses réflexions, ainsi que le courage, l’exigence et la cohérence éthiques qui s’y manifestent.

Ce que montrent les quelques textes consacrés par Piaget à l’épistémologie interne à la psychologie est que la démarche scientifique à laquelle il s’est identifié n’est pas faite que de récoltes de données et de déductions axiomatiques, mais qu’elle est aussi prise de risque et engagement intellectuel.

Ajoutons que ce n’est pas seulement sur le plan des problèmes épistémologiques de base que Piaget aura fait preuve d’originalité, mais de façon générale par rapport à toutes les notions psychologiques qu’il a eu l’occasion d’aborder, l’intelligence bien sûr, mais aussi la perception, la mémoire, l’affectivité, etc.

Des notions psychologiques originales

La notion d’intelligence, mais aussi celle de perception, d’image, et de mémoire, ou encore celle d’affectivité et de sociabilité, qui appartenaient toutes (sauf la dernière peut-être) à la psychologie classique, sont profondément modifiées par les travaux empiriques ou, parfois exclusivement théoriques, que Piaget leur a consacrés.

Dans chacun des domaines traités de la psychologie, ce qui ressort en effet de ces travaux, c’est:
    – la part essentielle de construction accordée au sujet interagissant avec le monde et avec autrui dans la constitution des phénomènes étudiés par le psychologue;

    – et la commune participation de chacune des facettes ou fonctions de la vie psychologique et sociale à un mouvement de développement qui les fait passer d’un état de moindre applicabilité et stabilité à un état d’applicabilité et de stabilité plus grand.
Les domaines de la vie affective, cognitive et sociale s’étendent toujours davantage au cours du développement psychologique, cette extension croissante étant pourtant accompagnée d’une cohésion ou d’un équilibre interne à chaque fois aussi poussé que possible.

Les notions psychologiques telles quelles ressortent des travaux de Piaget sont en définitive tout marquées plus ou moins profondément de cette tension entre construction et équilibre qui est au coeur du constructivisme.

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[…] dans le domaine juridique comme en tous les domaines opératoires, la stabilité de l’équilibre est fonction de la mobilité: une forme en équilibre est, en droit comme ailleurs, celle qui assure le réglage de ses propres transformations, (p. ex. une constitution réglant ses propres modifications, etc.), tandis qu’une forme fermée statiquement est en équilibre instable et ne témoigne ainsi […] que d’un groupement opératoire incomplet, parce que ne comportant pas de transformations possibles quant aux normes supérieures.