Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Espace sensori-moteur


L’étude sur la construction de l’espace sensori-moteur chez le bébé est largement basée sur les essais de Poincaré de trouver une origine physiologique et psychologique à l’espace, en s’opposant, sur ce terrain comme sur celui de l’arithmétique, aux tentatives de fonder l’espace sur de pures définitions logiques.

La conception de Poincaré

A la suite de plusieurs géomètres du dix-neuvième siècle, Poincaré fait jouer un rôle central aux notions de déplacement et de groupe des déplacements comme bases de la construction de la géométrie. Ce groupe relierait de manière innée les sensations attachées aux mouvements musculaires, ou encore les déplacements de l’organisme et ceux qu’il fait subir aux objets. La notion de groupe ne serait pas seulement présente dans l’organisation biologique et dans ses actions. Elle serait aussi un apriori de l’entendement (au sens kantien).

Par ailleurs, Poincaré est conscient de la multiplicité des espaces possibles (nombre variable de dimensions spatiales, ou encore propriétés euclidiennes ou non euclidiennes de ces espaces). Il complète en conséquence sa conception apriori des notions géométriques les plus fondamentales par une conception conventionnaliste quant au choix de l’espace jugé le plus adéquat.

L’apport de la psychologie génétique

Ce qui, bien sûr, sépare d’abord Piaget de Poincaré, c’est qu’il ne va pas se contenter de prêter à l’individu les savoirs et les compétences de base sur lesquels pourront se construire les géométries. Il étudie effectivement la nature des déplacements que ses trois enfants, entre leur naissance et dix-huit mois environ, font subir aux objets, ou encore les mouvements ou les déplacements qu’ils réalisent ou non pour atteindre des objets désirés.

Cette étude génétique va en un sens amplement confirmer les intuitions aprioristes de Poincaré. Il est vrai que, aussi haut que l’on remonte dans la psychogenèse, l’on peut détecter la présence de groupes. Seulement ce qu’elle montre par ailleurs, c’est l’existence de groupes de statuts différents.

C’est seulement lors de la sixième étape du développement sensori-moteur que la notion de groupe objectif est présente sous une forme pratique à l’esprit de l’enfant. En d’autres termes, c’est seulement à ce niveau que les conduites du sujet permettent au psychologue d’y reconnaître l’action d’un groupe au sens d’une structure fermée, dans laquelle chaque action est liée de façon univoque à son inverse, et dans laquelle une combinaison de déplacements permet d’atteindre le même résultat qu’un déplacement quelconque (associativité).

Avant ce stade les regroupements de manipulations ou de déplacements restent partiels et les conduites des enfants soumises à un primat de l’action propre incompatible avec l’existence d’un groupe objectif de déplacement. Certes sur le plan neurophysiologique, comme d’ailleurs sur le plan éthologique (de l’instinct) il peut exister des systèmes très complexes et structurés. Mais, quand bien même les structures neurophysiologiques interviennent forcément dans les comportements élémentaires des enfants, et ce dès les premières semaines de la vie, ce ne sont pas elles qui constituent le point de départ de la construction qui aboutira aux sciences géométriques qui permettront de les décrire!

Ce point de départ est au contraire constitué des premières activités par lesquelles le sujet relie les quelques mouvements élémentaires que lui donne l’hérédité biologique: mouvements globaux de préhension, ou déplacements globaux de ses membres. De coordination en coordination, les schèmes de manipulations et de déplacements élémentaires se regrouperont peu à peu pour donner naissance à des schèmes intégrateurs et régulateurs de mouvements et de déplacements de plus en plus complets et de plus en plus puissants.

Ces mouvements et ces déplacements seront de nature psychologique, en ce sens que leur construction et leur fonctionnement dépendent de l’activité du sujet intéressé à atteindre des objets, à les déplacer ou à se déplacer, et qu’ils font donc sens pour le sujet.

Si l’étude de la genèse de l’espace sensori-moteur montre comment un espace de plus en plus organisé et étendu se substitue peu à peu aux espaces locaux directement attachés aux organes biologiques, elle montre aussi comment l’enfant, lors de la construction qui le conduit de ces espaces locaux vers l’espace intégré des déplacements sensori-moteurs tel qu’il se manifeste vers dix-huit mois, étudie activement ses propres actions de manipulation et de déplacement des objets, cette étude relevant du processus d’abstraction réfléchissante. Ce sont d’ailleurs tous les mécanismes de construction de connaissance qui semblent intervenir dès le sensori-moteur sur le terrain de l’espace.

L’interprétation constructiviste

L’image qui résulte ainsi de la description par Piaget de la succession des comportements spatiaux de ses enfants, ainsi que des conduites par lesquelles ceux-ci observent leurs propres comportements, impose une conception proprement constructiviste de l’espace sensori-moteur, point de départ des constructions ultérieures.

Doté certes d’un cerveau et d’organes qui lui permettent de regrouper peu à peu ses multiples savoir-faire locaux et de dépasser leurs éventuelles lacunes (comme celles qui conduisent à rechercher des objets sans respecter les "lois" de leurs déplacements), l’enfant va de lui-même, en s’appuyant sur ses constructions successives, produire de nouvelles compétences au moyen de divers processus constructifs, tels que la diffrenciation, la coordination "fusionnante", ou la coordination par assimilation réciproque de schèmes déjà acquis, etc.

Pourtant, contrairement à ce qui se passera sur le terrain de l’arithmétique, la construction que l’enfant fait de l’espace sensori-moteur n’échappe pas à certaines limitations imposées par le milieu ou par l’hérédité. Alors que les mécanismes constructifs auraient pu conduire l’enfant à des espaces à un nombre quelconque de dimensions, l’expérience a imposé la tridimensionnalité (JP50a, p. 193). Ainsi est présente dès ce niveau l’image de Janus offerte par la science géométrique.

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[…] une structure organisée semble être à ses sous-structures, du point de vue de l’emboîtement des caractères de la vie en général, du règne animal, de l’embranchement, etc. jusqu’à ceux de l’espèce, etc., comme les propriétés d’un groupe mathématique de transformations le sont à celle des sous-groupes, mais à deux différences près. La première est qu’il s’agit de structures qui ont une histoire et qui en résultent en partie, ce qui signifie que certaines au moins des transformations du groupe ne sont pas indépendantes, comme en algèbre, du chemin qu’elles parcourent […]. La seconde est la part de l’aléatoire dans le détail de ces chemins. Mais en combinant l’algèbre et la cybernétique, on parviendra certainement tôt ou tard à construire cette topologie algébrique du vivant, dont rêve Bertalanffy.