Fondation Jean Piaget

Environnement en philosophie


Même si Piaget, déçu par la direction prise par la philosophie dès les années précédant la deuxième guerre mondiale, et en particulier par l’existentialisme, s’est écarté de cette discipline, il ne lui reconnaît pas moins une valeur formative dont lui-même a énormément bénéficié dans ses années d’adolescence. Il est difficile de comprendre parfaitement le sens des thèses psychologiques, épistémologiques et biologiques de Piaget si l’on ignore complètement le bagage intellectuel acquis par lui lors de ses échanges avec son maître Reymond ou, surtout, lors des nombreuses lectures qu’il a faites alors qu’il était en dernière année du collège latin, puis au gymnase et à l’université de Neuchâtel ().

Les contextes intellectuels avec lesquels il va interagir, à la fin de ses années de collèges et au début du gymnase, sont d’abord certaines thèses de Sabatier, puis de Bergson. Cette double rencontre résulte d’interventions extérieures, tout d’abord celle, indirecte, de sa mère, puis celle de son parrain, qui lui fait lire Bergson.

Cette connaissance qu’il acquiert de la philosophie bergsonienne va profondément agir sur l’évolution de la pensée de l’adolescent en doublant son intérêt pour la biologie d’un intérêt pour la philosophie.

Ensuite, c’est mû par cet intérêt qu’il apprendra à connaître des oeuvres de philosophes ou de biologistes philosophes qui ont marqué l’essor des idées à la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième. Les philosophies qu’il lit alors avec une assiduité égale à celle mise dans la poursuite de ses recherches de malacologie peuvent être qualifiées de "positives" en ce sens qu’elles prétendent toutes se prononcer sur la nature de la réalité. Pourtant, parmi les auteurs découverts vers 1915, certains, dont Emile Boutroux par exemple, échappent partiellement à ce primat de la question de l’être et sont marqués d’un souci critique d’inspiration kantienne dont on trouve une trace dès "Recherche" (JP18).

Une influence importante, qu’il convient de souligner, est celle de Reymond. Par les cours qu’il donne au gymnase de Neuchâtel, celui-ci peut modérer la passion de son élève pour des systèmes de philosophie positive qui, se basant sur la notion d’évolution, apportent des réponses proches de celles pressenties par le jeune biologiste à ses interrogations métaphysiques. Mais, toujours vers 1915, la "pulsion spéculative" de Piaget est trop forte pour que ce qui l’influence prioritairement dans les idées trouvées dans son environnement cognitif échappe au courant des conceptions métaphysiques élaborées par des philosophes s’inspirant de la science, ou par des savants se faisant philosophes.

C’est seulement lors de la découverte et de la création de la psychologie génétique que Piaget fera passer au premier plan de sa réflexion des travaux d’une toute autre orientation, ayant pour objectif non pas la connaissance de l’être, mais celle du sujet connaissant. Si l’on admet qu’une bonne partie de ces travaux, comme ceux de E. Meyerson, sont proches de cette épistémologie génétique en passe d’être inventée par le jeune psychologue dans les années vingt, il ne subsiste plus qu’une dernière oeuvre, celle du philosophe Brunschvicg, qui va véritablement contribuer à la progression des idées philosophiques piagétiennes. Une fois cette oeuvre assimilée, les quelques références ultérieures à des philosophies variées ne deviendront plus que sporadiques et de peu d’importance.

En définitive nous pouvons donc distinguer trois vagues successives dans l’action du contexte intellectuel sur la progression des idées piagétiennes. La première concerne Bergson et Sabatier, la deuxième, les philosophies positives, enfin la troisième, la philosophie de Brunschvicg.

Il n’est bien entendu pas possible de prétendre à un exposé exhaustif des thèses qui ont nourri la formation de la pensée philosophique de Piaget à travers l’assimilation qu’il en a faite. Nous ne présenterons donc ici qu’un échantillon des auteurs qui, à notre sens, ont profondément marqué ce dernier. De même nous ne chercherons pas à résumer la totalité des idées qui ont pu intervenir dans cette formation. Seules les plus importantes seront rapportées ici. Mais cela devrait suffire pour que l’on puisse se faire une première image des environnements cognitifs successifs qui ont pu agir sur la pensée philosophique du jeune savant.

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[…] si l’écolier de 12 ans vivant au XXe siècle en arrive à penser le mouvement sur un mode cartésien, il n’y parvient certes pas du premier coup et passe par une série d’étapes préalables, au cours desquelles il en vient même à ressusciter sans s’en douter l’antiperistasis péripatéticienne dont les représentations collectives actuelles ne contiennent cependant plus trace.