Fondation Jean Piaget - Philosophie - L’immanentisme
Fondation Jean Piaget

L’immanentisme


Science et religion

Le problème de Piaget a très tôt été de concilier la philosophie et la science, la réponse à apporter à la question du sens de la vie, et les réponses apportées par les sciences aux questions relatives à leurs objets d’étude.

La solution qu’il va adopter, l’immanentisme, Piaget l’a découverte après des années de réflexions. Si elle s’inscrit dans le prolongement naturel de ses travaux de jeunesse, c’est l’interprétation qu’en donne Brunschvicg qui va finalement retenir son attention et lui permettre à la fois de s’adonner avec passion à la recherche scientifique, et de continuer de croire à des valeurs qui accordent une grande importance à la vie et à la raison humaine.

Comme celle de Kant, la philosophie critique de Brunschvicg est basée sur la découverte selon laquelle l’être humain ne peut pas trouver dans la connaissance d’un absolu qui lui échappe nécessairement les certitudes religieuses ou métaphysiques lui permettant de guider son action. Ce que la pensée humaine ne peut trouver hors d’elle-même, elle peut cependant le trouver en elle-même.

Alors que la découverte de l’impossibilité de connaître l’absolu avait conduit Kant à séparer le monde de la croyance religieuse (qui est en même temps croyance métaphysique) et le monde de la science, Brunschvicg réconcilie ces deux pôles de la raison humaine en donnant une interprétation immanentiste de la religion.

Quelle fin poursuit la religion? Pour le philosophe français, cette fin tient dans la capacité de réunir les êtres qui la partagent en une communauté soudée et solidaire. Or l’analyse de la pensée humaine montre que loin d’isoler les individus les uns par rapport aux autres, elle les rassemble par la capacité qu’elle a d’atteindre le vrai et le juste. Platon avait de ce point de vue raison lorsqu’il affirmait la primauté des idées sur le monde sensible. Sa seule erreur fut d’extérioriser ce monde et de le figer, alors que les idées sont immanentes à la pensée et qu’elles sont le fruit de l’activité créatrice de cette dernière.

L’immanentisme, un choix raisonné

A peu de choses près, la solution immanentiste de Brunschvicg est celle que Piaget a adoptée dans les années vingt. Les premières recherches sur le développement intellectuel et moral qu’il réalisait alors, la démonstration qu’elles apportaient de l’universalité et de l’objectivité de la raison humaine, ainsi que de leur origine interne à la pensée, ne pouvait d’ailleurs que conforter une solution séductrice pour le jeune savant. Celui-ci l’interprétera en un sens d’ailleurs original, qui tient à son identité intellectuelle, ainsi qu’à l’originalité de ses méthodes.

Alors que Brunschvicg est prioritairement un philosophe qui trouve auprès de l’histoire des sciences, et partiellement aussi auprès de la psychologie, de quoi alimenter et conforter ses analyses philosophiques sur le fonctionnement de la pensée, Piaget est essentiellement un savant, biologiste, psychologue et épistémologue généticien, qui conserve pourtant à l’arrière-plan de ses travaux les trois questions kantiennes: Que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que puis-je espérer?

Le sujet

Comme celle de Brunschvicg, la solution que Piaget adopte est immanentiste. C’est à l’intérieur et non pas à l’extérieur qu’il convient de trouver les raisons d’espérer, de vivre et d’agir. Mais cet intérieur n’est plus la pure pensée que considérait Brunschvicg. Le sujet de la philosophie, le sujet de Kant ou de Descartes, cède sa place à un sujet uni au vivant. S’ouvre alors la possibilité d’une voie originale, que l’oeuvre épistémologique, psychologique et biologique (mais aussi sociologique) ne fait que tracer en filigrane.

De même que, selon Piaget, le progrès des sciences psychologiques et neurophysiologiques fait parfois pressentir la possibilité d’une jonction entre l’implication signifiante et la causalité physique, de même peut-on, sinon démontrer, du moins conforter l’idée que la réalité, découverte et construite par la connaissance psychologique puis la connaissance biologique, est la source des valeurs de vérité et de justice, telles qu’elles apparaissent au cours du développement d’une pensée non freinée par des systèmes de croyances archaïques.

Valeur et réalité

L’articulation très prudente entre réalité et valeur que l’on trouve en certains textes, comme par exemple dans l’article sur "La psychologie des valeurs religieuses" de 1923 (JP23_3) ou dans celui de 1928 sur "Immanence et transcendance" (JP28_1), ouvre la voie à des développements de pensée, à des "spéculations" que l’auteur n’a jamais engagées (alors qu’il n’a pas hésité à formuler de brèves spéculations sur le terrain de la biologie de l’évolution).

Celui-ci était certainement trop conscient des risques d’une telle entreprise, dont le subjectivisme, pour s’y lancer. Si nous ne nous trompons pas dans nos affirmations précédentes, c’est là un signe de sagesse de la part de Piaget. Doit-on se réjouir, ou doit-on regretter une telle sagesse? On peut à coup sûr considérer que, s’il avait poursuivi ses efforts de pensée à ce sujet, Piaget n’aurait pas seulement pris rang parmi les grands noms de la science, mais peut-être aussi parmi ceux de la philosophie.

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Il va bien sans dire […] qu’une fois apte à la représentation imagée, l’enfant demeure, sur le plan perceptif, au bénéfice des conquêtes déjà achevées par l’activité perceptive et l’intelligence sensori-motrice. Il saura donc, perceptivement, ce qu’est une distance, une droite, une figure métrique (tel qu’un carré, à côtés égaux entre eux) ou une perspective, tout en ne sachant transposer ces réalités en pensée ou en représentation lorsque la perception directe ne soutient plus son effort.