Fondation Jean Piaget - Philosophie - Le rapport de la philosophie avec les sciences
Fondation Jean Piaget

Le rapport de la philosophie avec les sciences

La philosophie comme matrice des sciences
Philosophie et sciences constituées
Philosophie et épistémologie interne


La philosophie comme matrice des sciences

Il est commun de remarquer que toutes les sciences sont, au moins partiellement, issues de la philosophie. Cette thèse, que réaffirmera à son tour Piaget, n’est donc en rien originale. La seule question qui se pose est de savoir si la philosophie ne joue ce rôle qu’au moment de la naissance d’une science, ou si la réflexion philosophique est à tout moment susceptible de venir enrichir une science déjà avancée. Avant de considérer la position de Piaget à ce sujet, rappelons le rôle important tenu par la philosophie au départ des différentes sciences.

La philosophie grecque et les débuts de la science

Les "sciences occidentales", et avant tout les mathématiques et la physique, doivent beaucoup à la philosophie grecque. Cela ne signifie pas qu’il n’existait pas de sciences mathématiques, physiques, etc., avant elle. Affirmer ceci serait d’ailleurs nier les résultats de la psychologie génétique qui montrent comment la science se trouve déjà en germe chez l’enfant, à différentes étapes de son développement cognitif. Mais il est de fait que les philosophes grecs ont ouvert la voie à la science "autonome" et socialement instituée par la façon dont ils ont posé un certain nombre de questions et ont tenté d’y apporter des réponses fondées en raison.

Il existait ainsi une mathématique pratique très élaborée bien avant l’apparition des philosophes et des savants grecs. Et il est fort possible, voire même probable, que les calculateurs chaldéens ou égyptiens devaient chercher les raisons des réussites ou des échecs de telle ou telle activité de mesure et élaborer ainsi des débuts de théories arithmétiques ou géométriques.

Seulement les questions théoriques qu’ils ont pu alors soulever sont restées en arrière-plan par rapport aux problèmes pratiques, et les réponses qu’ils pouvaient apporter à leur interrogation sur la raison des choses sont vraisemblablement restées suspendues à des croyances religieuses.

La philosophie grecque semble offrir cela de particulier que, pour la première fois, la raison humaine devient "juge de ses propres jugements".

Ce passage au premier plan de la réflexion raisonnée s’est traduit par une interrogation fondamentalement libre sur la nature de la réalité et par une exigence de démonstration mettant en évidence les articulations logiques rendant compte de la nécessité des affirmations mathématiques. Cette interrogation et cette exigence ont abouti, la première, à la création des premières théories physiques, certes encore teintées des reflets des anciens mythes, et la seconde à la création de la mathématique et de la logique.

Mais ce ne sont pas seulement les sciences classiques qui sont issues de la place accordée à la réflexion philosophique.

L’origine des sciences sociales et humaines

Dans "Sagesse et illusion de la philosophie" (JP65b), Piaget rappelle comment, au dix-neuvième puis au vingtième siècle, l’histoire, la sociologie et la psychologie, mais aussi l’épistémologie, se sont détachées de la philosophie, non sans s’inspirer des observations des philosophes, ou sans emprunter quelques-unes de leurs notions et de leurs interrogations.

Il montre d’ailleurs aussi comment, au cours de l’histoire de la philosophie, celle-ci n’a pas seulement servi de matrice fondatrice aux sciences mathématiques, physiques, sociales et humaines. Des pythagoriciens et des platoniciens jusqu’à Hegel et jusqu’aux thèses sur la dialectique de la nature, la philosophie s’est également nourrie en retour de l’avènement de ces sciences pour édifier de grandioses métaphysiques qui toutes tombent pourtant sous le coup de la critique épistémologique: il n’est pas de connaissances objectives de la réalité, hormis celles, forcément toujours provisoires, qu’élaborent les sciences et leurs précurseurs bio-psycho- et sociogénétiques.

La leçon principale que Piaget tire des rapports historiques entre la philosophie et les sciences est donc celle de l’existence d’un rapport étroit, puis d’une séparation entre la première et les secondes. Est-ce dire alors que, une fois détachée de la philosophie, les disciplines scientifiques n’ont plus rien à attendre de celle-ci?

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Philosophie et sciences constituées

Etant entendu qu’aujourd’hui toutes les sciences, y compris la logique et la psychologie, sont parvenues à acquérir leur indépendance face à une philosophie qui pendant longtemps a résisté à une séparation dont elle faisait en quelque sorte les frais, comment concevoir le rôle de celle-ci au sein du système des sciences, à supposer qu’elle ait toujours un rôle à remplir?

Philosophie et psychologie, une expérience vécue

Une lecture trop rapide d’un ouvrage tel que "Sagesse et illusion de la philosophie" (JP65b) tendrait à faire croire que, tout en reconnaissant le rôle historique de la philosophie, Piaget ne croit plus du tout que la philosophie puisse encore apporter quelque chose au développement des sciences.

Son expérience personnelle, la façon dont il a dû lutter contre certains collègues philosophes de la faculté des lettres de l’université de Genève, qui voulaient y créer une anachronique chaire de "psychologie philosophique", lui montrent en effet comment, loin de contribuer à l’essor d’une science psychologique toujours plus riche, la philosophie, par son combat d’arrière-garde, peut être un frein à cet essor en enfermant la psychologie dans le carcan d’un positivisme désuet.
    Rappelons qu’à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, Husserl, marqué par les critiques du logicien Frege à l’encontre de l’associationnisme psychologique, avait cru pouvoir les éviter en créant une nouvelle discipline philosophique, la phénoménologie, qui compléterait une psychologie scientifique qui serait alors cantonnée à l’étude des lois de la perception, de l’apprentissage, etc.; c’est de cette phénoménologie que s’inspiraient en partie les collègues philosophes de Piaget à Genève.
Pourtant la charge que Piaget adresse dans "Sagesse et illusion" à l’encontre de la philosophie, et plus précisément d’une certaine philosophie, celle qui croit pouvoir donner des leçons à la science, est alors largement circonstancielle. En fait on trouve dans cet ouvrage des affirmations qui montrent que, tout en ne croyant pas que la philosophie puisse compléter la connaissance scientifique par des connaissances philosophiques, Piaget n’en réserve pas moins une place essentielle à l’activité philosophique.

Le rôle de la réflexion au sein des sciences

Comment, tout en ne pouvant apporter de solutions aux problèmes scientifiques (ou plus précisément formuler des jugements de réalité), la philosophie peut-elle contribuer aujourd’hui au progrès des sciences? La réponse est immédiate. La science progresse certes en raison des procédés d’objectivation qui lui permettent de porter des jugements vérifiables sur les réalités qu’elle considère. Mais un autre élément tout aussi important intervient dans cette progression: l’élaboration des questions et des notions.

En dépit des charges qu’il porte contre une certaine philosophie, Piaget, par sa richesse d’esprit, est bien plus proche des philosophes qu’il admire que de bien des scientifiques qui, avec le positivisme, confondent la science avec ses procédés de vérification ou d’expérimentation.

Loin de se soumettre à une forme d’étroitesse desprit qui relève d’un scientisme archaïque et mortel pour la science, Piaget ne cesse d’insister sur l’importance de l’activité du sujet, et en particulier de la réflexion, dans le progrès des connaissances. D’où la place importante que la philosophie peut avoir dans l’avancement des sciences:
    «[...] le propre de la réflexion philosophique est d’élargir le champ des problèmes et de rappeler à propos de chacun sa dimension épistémologique, nécessaire à l’exercice de toute science» (JP65b, préface à la troisième édition de 1972, p. VI).
Mais si Piaget attend de la philosophie une «critique utile et constructive» (JP65b, p. 279), il souligne aussi les conditions d’une telle critique: il faut que la personne qui s’y livre connaisse de l’intérieur la science ainsi soumise à la critique. Et l’auteur a ici beau jeu de rappeler comment tous les philosophes dont il apprécie l’oeuvre, de Platon à Brunschvicg, en passant par Aristote, Descartes, Leibniz et Kant, avaient une connaissance approfondie des sciences étudiées et discutées par eux.

En bref, ce que souhaite Piaget quant au rapport de la philosophie et des sciences, ce sont des savants qui soient philosophes et des philosophes qui soient hommes de sciences (et c’est pourquoi il s’est élevé avec force contre le projet d’établir un enseignement de psychologie philosophique en faculté des lettres de l’université de Genève, projet qui aurait élargi le fossé en train de se creuser entre science et philosophie, plutôt que de le réduire).

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Philosophie et épistémologie interne

Le progrès des connaissances étant suspendu aux activités de réflexion et de spéculation autant qu’à celle de vérification (ou de falsification), on comprend pourquoi Piaget, tout en critiquant sévèrement certains philosophes, n’en réserve pas moins une place de choix à la philosophie, non seulement dans la formation du savant, mais aussi dans la progression de son travail. Il reste pourtant un point à régler.

Dans son chapitre sur la nature et les méthodes de l’épistémologie (JP67b), Piaget a été amené à distinguer l’épistémologie interne d’une science, des enquêtes que l’épistémologie génétique peut être conduite à réaliser par rapport aux notions de cette science.

Comme le montrent les exemples adoptés par l’auteur pour illustrer la première, notamment les réflexions de Poincaré sur les tentatives logicistes de Frege et de Russell de réduire l’arithmétique à la logique, l’épistémologie interne à une discipline peut largement reposer sur l’activité réflexive.

Quel rapport y a-t-il alors entre cette épistémologie interne et l’activité philosophique intervenant dans le progrès des sciences? Il semble évident que ce rapport est des plus étroits. Faut-il identifier la philosophie telle qu’elle peut intervenir dans le progrès d’une science avec son épistémologie interne? Piaget ne discute nulle part cette question, et peut-être ne s’agit-il que d’un problème de choix d’un nom (mais qui pourrait pourtant avoir des conséquences pratiques considérables, puisque selon que l’on adopte un nom ou un autre, c’est toute l’organisation de l’enseignement universitaire qui pourrait en être bouleversée...).

Si l’on tient à distinguer l’épistémologie interne à une science de l’activité philosophique qui peut être conduite par rapport à cette science, peut-être pourrait-on y parvenir en attribuant à la première les constructions logiquement réglées de notions et de conceptions conçues comme essentielles à la science considérée, et à la philosophie critique des affirmations plus prospectives, plus ouvertes vers son futur.

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Il faut éprouver le désir réel d’un échange de pensée entre individus pour découvrir tout ce que le mensonge entraîne; et cet échange de pensée n’est pas possible d’emblée entre adultes et enfants, parce que l’inégalité est trop grande au début, et que l’enfant cherche à imiter l’adulte, et en même temps à se protéger contre lui, plus qu’à échanger proprement sa pensée avec la sienne.

J. Piaget, Le jugement moral chez l'enfant, 1932, p. 130