Fondation Jean Piaget

Premiers pas en histoire naturelle


Il est indéniable que l’environnement cognitif dans lequel l’enfant, puis l’adolescent, a réalisé ses premiers pas en science naturelle a joué un grand rôle dans la genèse de l’oeuvre. Au début du vingtième siècle, la tradition de l’ancienne histoire naturelle était encore fort vivace à Neuchâtel, dans un canton et une ville qui, comme toute la Suisse romande d’ailleurs, ont été un haut lieu de cette discipline à une époque où celle-ci possédait un grand prestige et où le culte de la nature lancé par Rousseau et les romantiques continuait à imprégner les esprits (l’île Saint-Pierre n’est qu’à une trentaine de kilomètres de la capitale neuchâteloise).

L’université de Neuchâtel peut en particulier s’enorgueillir d’avoir nommé comme professeur de zoologie et de géologie Agassiz, qui était un ami du père de Paul Godet, et qui, jusqu’à sa mort en 1873, opposa à la thèse de l’évolution naturelle des espèces la thèse selon laquelle les grandes étapes de succession des formes vivantes reflètent «la maturation du plan de la Création dans l’esprit du créateur» (E. Mayr, "Histoire de la biologie", Fayard 1989, p. 489). C’est dans le bâtiment même du Collège Latin, où Piaget a accompli une partie de ses études, qu’Agassiz exposa pour la première fois sa "théorie glaciaire" (correspondance entre cette succession et les époques géologiques).

Dès ses premiers travaux réalisés vers douze ans environ, Piaget a pu acquérir une première connaissance en science naturelle, certes sommaire, par deux canaux différents. D’une part il a eu la chance de travailler très tôt et régulièrement auprès de Godet, directeur du musée d’histoire naturelle de Neuchâtel, qui appartient à cette ancienne génération de naturalistes beaucoup plus intéressés par l’observation de la nature que par son explication. D’autre part, comme beaucoup d’enfants de son âge et de son milieu, il a pu se familiariser avec l’histoire naturelle en lisant la revue du Rameau de sapin, spécialement créée par des naturalistes neuchâtelois pour développer l’intérêt des adolescents pour l’étude de la nature.

Au musée d’histoire naturelle, en plus des conseils et des leçons privées que lui donnait Godet, le jeune Piaget n’a certainement pas tardé à prendre connaissance d’ouvrages plus spécialisés que le Rameau de sapin. Pour le travail dont le chargeait le directeur, il a pu consulter ou lire le "Catalogue des mollusques du canton de Neuchâtel et des régions limitrophes des cantons de Berne, Vaud et Fribourg", de 1907, ou l’ouvrage de A. Locard sur "Les coquilles terrestres de France. Description des familles, genres et espèces", de 1894, etc., ou encore l’important traité de S. Clessin sur "Les mollusques de l’Autriche-Hongrie et de Suisse", paru en 1887.

Les problèmes dont traitaient les naturalistes du début du siècle et avec lesquels le jeune Piaget s’est familiarisé étaient de nature très spéciale et de portée fort limitée. Il s’agissait avant tout de décrire et de répertorier les spécimens récoltés. La haute technicité des sciences actuelles tend à faire oublier la valeur de cette approche très concrète de la réalité vivante et de ses résultats. En ce qui concerne la formation de la pensée de Piaget, un élément important de cette familiarisation tient au soin pris à la description minutieuse des réalités étudiées.

La classification des formes vivantes a d’ailleurs longtemps été la partie la plus importante de la science des êtres vivants; et jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, cette classification s’est essentiellement basée sur les formes et les propriétés observables des organismes. Cette approche du vivant propre à l’histoire naturelle, a joué un rôle capital dans la formation de la pensée scientifique de Piaget. C’est en se l’appropriant que celui-ci a acquis les premiers éléments des méthodes comparative et classificatrice qui prendront une place essentielle dans la suite de l’oeuvre, aussi bien pour la résolution de problèmes de biologie que lors de la construction de la psychologie et de l’épistémologie génétiques.

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[…] la causalité […] commence, sous ses formes anthropomorphiques, par n’être qu’une assimilation analogique du réel aux actions du sujet, mais elle en vient, sous l’influence de la coordination des actions en opérations, à constituer une assimilation aux opérations elles-mêmes.