Fondation Jean Piaget - Pédagogie - La participation aux organisations internationales
Fondation Jean Piaget

La participation aux organisations internationales


La façon dont Piaget a participé aux travaux des organisations internationales créées dans le but d’améliorer les systèmes d’enseignement mériterait une enquête fouillée. Faute d’avoir pu réaliser cette enquête, nous nous contenterons ici de donner une première idée de cette participation en considérant brièvement l’image que nous renvoient les écrits de l’auteur consacrés à ces organisations.

On trouve parmi les textes à l’adresse des organisations internationales et des décideurs ceux des discours que Piaget a prononcés en tant que directeur du Bureau international de l’éducation (Piaget a été directeur du B.I.E de 1929 à 1967). S’y ajoutent les recommandations du bureau du B.I.E. à l’attention des gouvernements, à la rédaction desquelles il a participé; certaines sont partiellement reproduites dans le long article "Education et instruction depuis 1935" rédigé en 1965 pour le tome quinze de l’Encyclopédie française. Mentionnons enfin quelques articles qu’il a été appelé à composer en raison de ses liens avec des institutions telles que l’U.N.E.S.C.O.

Examinons deux de ces contributions, qui illustrent la façon dont leur auteur a pu agir sur l’organisation des systèmes d’enseignement au cours de ce siècle. La première apparaît à la lecture des recommandations du B.I.E., et la seconde concerne une étude sur "Le droit à l’éducation dans le monde actuel" publiée dans un ouvrage sur "Les droits de l’esprit: six études sur les aspects culturels de la déclaration des droits de l’homme, réunies par l’U.N.E.S.C.O." (1949).

On y voit à l’oeuvre un auteur soucieux de faire progresser l’enseignement en fonction des découvertes de la psychologie génétique, en particulier sur le terrain des notions scientifiques, mais aussi de participer aux différents efforts réalisés avant et après la seconde guerre mondiale pour instituer une société des nations fondée sur des rapports de solidarité et de coopération.

Recommandations au sujet de l’enseignement des sciences

Si le B.I.E a initialement été une institution privée fondée par l’Institut J.-J. Rousseau, il prit très vite de l’importance sur le plan des politiques de l’éducation en raison des conférences internationales des ministères de l’instruction publique qu’il organisa à partir de 1932. Interrompues entre 1940 et 1945, ces conférences furent dès 1947 organisées conjointement par le B.I.E, toujours dirigé par Piaget, et par l’UNESCO. C’est à l’occasion de cette nouvelle série de conférences que des recommandations sont votées par les représentants des ministères présents à la conférence.

L’empreinte que Piaget a pu laisser est immédiatement visible si l’on considère les articles 20-22, insérés dans la recommandation 43, votée lors de la conférence de 1956, qui portait sur l’enseignement des mathématiques dans les coles secondaires:
    «20. Il importe : a) d’amener l’élève à former les notions et à découvrir lui-même les relations et les propriétés mathématiques, plutôt que de lui imposer une pensée adulte toute faite; b) d’assurer l’acquisition des notions et des processus opératoires avant d’introduire le formalisme ; c) de ne confier à l’automatisme que les opérations assimilées.

    21. Il est indispensable : a) de faire acquérir d’abord à l’élève l’expérience des êtres et des relations mathématiques et de l’initier ensuite au raisonnement déductif; b) d’étendre progressivement la construction déductive des problèmes, à rechercher des données, à les exploiter et à apprécier les résultats ; d) d’accorder la préférence à l’investigation heuristique des questions plutôt qu’à l’exposé doctrinal des théorèmes ; ...

    22. Il faut : a) étudier les erreurs des élèves et voir en elles un moyen de connaître leur pensée mathématique» etc. (p. 74-75).
Ce passage illustre comment Piaget pouvait trouver au B.I.E. un levier pour incliner l’enseignement dans un sens plus respectueux des procédés de construction spontanés de l’intelligence enfantine.

L’éducation morale et le droit à l’éducation

Mais Piaget ne s’est pas seulement efforcé d’améliorer l’enseignement scientifique en fonction des faits rassemblés en psychologie et en épistémologie génétiques. Il a aussi activement participé aux mouvements internationaux pour faire de l’école un lieu de formation favorisant le développement d’une pensée opposée au sociocentrisme (au nationalisme, etc.) autant qu’à l’égocentrisme.

Certes la deuxième guerre mondiale a brutalement interrompu les efforts de l’ancienne société des nations ou de mouvements tels que les Congrès d’éducation morale (en 1930 Piaget avait participé à l’un de ces congrès avec un rapport sur "Les procédés de l’éducation morale"). Pourtant l’auteur ne s’est pas découragé face à ce premier échec des institutions internationales, puisque, non seulement il continue d’assumer sa charge de directeur du B.I.E., mais encore il accepte de rédiger des textes de portée morale autant que scientifique. L’un de ces textes a pour objet "Le droit à l’éducation dans le monde actuel". Piaget y commente quatre affirmations contenues dans l’article 26 de la "Déclaration universelle des droits de l’homme".

Ces articles affirment le droit de chaque personne à l’éducation (ce qui implique la gratuité de l’éducation élémentaire, et l’égalité d’accès aux études supérieures), le rôle de l’éducation comme devant servir à l’épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme, ainsi que le rôle de l’éducation comme devant favoriser l’amitié et le maintien de la paix entre les nations, et enfin la possibilité pour les parents de «choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants» (JP72b, p. 43).

La proximité des thèses de Piaget et des trois premières affirmations de l’article 26 est évidente et nous ne nous y arrêterons donc pas. Quant à la liberté parentale, qui comporte des risques évidents du point de vue des autres points, Piaget note avec élégance qu’il implique alors un devoir pour la société: celui d’informer et de former les parents.

Remarques finales

Deux choses frappent dans l’image que nous renvoient les écrits de Piaget quant à la nature de ses interventions au sein d’organismes internationaux voués à l’amélioration de l’éducation. La première est le rôle éminent que semble avoir tenu l’auteur en raison de la clarté et de la solidité de ses prises de position, et en raison aussi d’un sens politique et diplomatique étonnant de la part d’un savant dont on pourrait, au premier abord, imaginer que le nombre et l’importance de ses recherches scientifiques devaient suffisamment l’absorber pour l’empêcher de "perdre du temps" à agir au sein de la cité.

Cette volonté de l’auteur d’agir, en partie avec succès, sur les politiques de l’éducation s’inscrit peut-être en continuation de l’ancien souci de l’adolescent de substituer aux conservatismes ou aux traditionalismes de tout genre une dynamique de progrès dans la coopération et dans la solidarité sociales; il y a probablement aussi une certaine satisfaction de voir son savoir et son intelligence reconnus; il y a même un élément de "sport", comme le dit l’auteur dans son autobiographie (JP76a, p. 17); mais il y a aussi, et peut-être surtout, la présence d’un sens des responsabilités, d’ailleurs conforme à ses conceptions philosophiques et morales. Piaget n’était pas homme à démissionner face à une tâche qui devait parfois être fastidieuse.

Enfin, deuxième constat frappant, orientées dans le sens du progrès (démocratisation des études, etc.) et non pas de la tradition (conformisme social), les propositions de Piaget aux politiques de l’éducation sont toujours reliées aux nombreuses recherches en psychologie et en épistémologie génétiques, quand elles ne font pas appel aux enseignements de la biologie. La formule selon laquelle "la connaissance est pouvoir" trouve une excellente illustration avec la façon dont l’auteur a pu marquer la transformation des systèmes scolaires, non pas tant par la quantité de ses interventions, que par leur qualité.

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[…] une structure organisée semble être à ses sous-structures, du point de vue de l’emboîtement des caractères de la vie en général, du règne animal, de l’embranchement, etc. jusqu’à ceux de l’espèce, etc., comme les propriétés d’un groupe mathématique de transformations le sont à celle des sous-groupes, mais à deux différences près. La première est qu’il s’agit de structures qui ont une histoire et qui en résultent en partie, ce qui signifie que certaines au moins des transformations du groupe ne sont pas indépendantes, comme en algèbre, du chemin qu’elles parcourent […]. La seconde est la part de l’aléatoire dans le détail de ces chemins. Mais en combinant l’algèbre et la cybernétique, on parviendra certainement tôt ou tard à construire cette topologie algébrique du vivant, dont rêve Bertalanffy.