Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Formation en histoire naturelle et en biologie

Premiers travaux et publications en malacologie
La controverse avec Roszkowski
La progression de la pensée biologique
Le penchant lamarckien


Premiers travaux et publications en malacologie

Une intense activité en malacologie

Suite au décès de Godet, Piaget prend à sa charge tout ce qui concerne la section de conchyliologie du musée d’histoire naturelle de Neuchâtel. Il entre en contact avec des naturalistes du monde entier qui lui écrivent ou auxquels il écrit en vue d’obtenir des informations ou des spécimens de coquilles de mollusques en rapport avec leurs collections.

A la fin de 1911, il rédige en outre ce qui peut être considéré comme son premier long article scientifique (une vingtaine de pages). Il s’agit de l’étude sur "Les limnées des lacs de Neuchâtel, Bienne, Morat et des environs", dans laquelle sont présentés les résultats d’un travail de classification de ces gastéropodes qui occuperont l’auteur sa vie durant (JP11_1). Si on compare ce texte avec ceux d’autres auteurs également publiés dans le même "Journal de conchyliologie", ou si on le compare avec des textes rédigés vers 1910 dans des revues de zoologie, on est frappé par la façon dont le jeune auteur affiche une maîtrise très large du domaine qu’il traite, de la qualité des idées qu’il y expose, et de la finesse de ses arguments (doc. 10).

Certes, comme il ne tardera pas à en faire l’expérience, sa formation en science biologique est encore quasi inexistante, et il lui faudra quelques bonnes années supplémentaires pour que ses idées s’insèrent véritablement dans les débats les plus avancés de la biologie du début du siècle. Mais ces lacunes, il les partage avec la quasi totalité des naturalistes qui, de façon générale, préfèrent encore largement traiter des anciennes questions de l’histoire naturelle (la classification, les rapports de filiation logique entre espèces, etc.) que de traiter des problèmes philosophiquement délicats de l’origine des espèces.

Dans cet article il n’est donc encore question que de problèmes liés à la classification des formes biologiques, et l’ignorance de la biologie fait que les solutions apportées ne sont pas tenables. Mais ceci ne saurait nous empêcher de reconnaître le talent dont fait déjà preuve le jeune Piaget dans la synthèse des observations et des argumentations théoriques.

L’article sur les limnées des trois lacs du "Seeland" est publié au début 1912. L’activité d’écriture de Piaget est lancée et ne s’arrêtera plus, au point qu’un de ses correspondants – G. Borel, médecin occuliste à la Chaux-de-Fonds – lui conseillera en dans une lettre du 5 octobre 1912 de «laisser souffler les imprimeurs»! Ce n’est en effet pas moins d’une quinzaine de publications que le jeune auteur fait paraître entre 1911 et 1914! La majorité de ses écrits restent toutefois pour l’essentiel attachés au problème d’établir le catalogue des variétés de mollusques habitant la Suisse romande ou des régions voisines, comme la Savoie, où l’auteur passe de mémorables vacances en été 1912 (il y découvre Bergson).

La première collaboration scientifique

Parmi les savants avec lesquels il est en contact, il faut en mentionner un, dont la notoriété est grande. Il s’agit du professeur Yung de l’université de Genève. Souhaitant prolonger son enquête sur les mollusques peuplant le Léman, Piaget a en effet écrit à Yung en lui demandant de lui faire parvenir des exemplaires provenant de ce lac. Celui-ci répondra positivement à sa demande, comme il le fera à celles, ultérieures, de son jeune correspondant.

On peut voir là le début d’une passionnante histoire qui comprend deux parties. La partie principale appartient à la biologie. Mais elle laisse la place pour deux ou trois faits qui ne sont peut-être pas dépourvus de lien avec la future formation de Piaget en psychologie.

L’un des bateaux sur lequel Yung drague les mollusques du Léman a en effet pour nom prémonitoire celui d’"Edouard Claparède". L’hommage ainsi rendu ne s’adresse pas à celui qui, en 1920, permettra à Piaget de très vite devenir un psychologue de l’intelligence mondialement connu, mais à son oncle. Quant on sait que Yung publiera en 1911, dans les Archives de psychologie éditée par Edouard Claparède (le psychologue cette fois), un article sur «l’insensibilité à la lumière» et sur «la cécité de l’Escargot», que le jeune Piaget citera dans un écrit de 1913, on voit que, en plus de son génie, le jeune chercheur a pu, dans ces années décisives, bénéficier de sérieux coups de pouce du destin...

Mais venons-en à l’épisode principal, moins "miraculeux" lui, qui résultera des services que Yung rend à ce jeune naturaliste, alors en première année de gymnase à Neuchâtel.

Ayant reçu plusieurs exemplaires recueillis par Yung dans le Léman, le jeune Piaget s’empresse, comme il le fera tout au long de sa carrière, de rédiger le bilan de ses observations. Ce bilan est publié dans un article sur "Les récents dragages malacologiques de M. le Prof. Emile Yung dans le lac Léman" envoyé à la fin de 1912 au Journal de conchyliologie (JP12_3).

Mais alors qu’il rédige ce bilan, il reçoit en novembre 1912 un mot d’un certain Dr. Piguet, domicilié à Lausanne, qui lui signale l’existence d’un article publié dans la Gazette de Lausanne au sujet des limnées du Léman, article qui contient des détails anatomiques relatifs à l’appareil génital de ces gastéropodes.

Une autre classification des limnées

La lecture de l’article de la Gazette, qui est de la plume de Roszkowski, doctorant en biologie de l’université de Lausanne, ne semble en rien troubler le jeune Piaget, quand bien même l’étudiant présente une classification contraire à celle qu’il vient d’établir des limnées de Yung. Dans le propre texte qu’il soumet au Journal de conchyliologie, le gymnasien neuchâtelois écrit en effet que: «Tout en reconnaissant la valeur de certains assertions [de Roszkowski, il ne peut] cependant admettre ses interprétations fondamentales» (JJD84, p. 127).

Suivent alors une série d’arguments dans lesquels on voit le jeune auteur faire appel à des facteurs adaptatifs pour expliquer pourquoi les limnées d’eau profonde se ressemblent et il maintient une classification largement basée sur les affinités superficielles qui lient certaines formes profondes à des formes de surface, alors considérées comme leur ancienne origine: «En résumé, je maintiens donc la distinction spécifique des espèces profondes et des espèces de surfaces [...] et j’admets qu’à chaque forme profonde correspond une forme littorale ayant même origine ancestrale» (id., p. 129).

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La controverse avec Roszkowski

Suite à la découverte de la classification de Roszkowski, Piaget écrit à son aîné en lui envoyant son article de 1911 sur les limnées du Seeland. Il lui présente aussi le résultat de sa classification sur les limnées récoltées par Yung. Suit alors un échange de lettres et des articles dans la revue suisse de zoologie dans lesquels le véritable point de divergence entre eux devient de plus en plus évident. Alors que le jeune neuchâtelois se place de l’ancien point de vue de l’histoire naturelle pour classer les mollusques, un point de vue qui privilégie les caractères visibles, son aîné lausannois, lui, bien que n’écartant pas complètement ce type de critère, évoque plus profondément les caractères plus cachés, qui tiennent à l’hérédité des espèces et non pas aux transformations superficielles de formes qui sont dues à de simples circonstances locales.

Le piège tendu par Roszkowski

Pour convaincre son cadet que le point de vue qu’il adopte ne peut être sérieusement admis par la biologie nouvelle, il utilise la ruse suivante (fig. 67, doc. 12). Il lui envoie en avril 1913 un échantillon de limnées adultes trouvées dans les eaux profondes du Léman en y ajoutant quelques exemplaires provenant d’oeufs de la même population, mais élevés en aquarium.

Sans nullement se douter du piège, le jeune Piaget n’hésite pas une seconde à ranger avec des limnées d’eau stagnante les exemplaires élevés en aquarium, et plus précisément dans le groupe même des limnées d’eau stagnante dont il affirmait par ailleurs qu’il n’avait pas de lien de filiation avec les exemplaires vivant en eau profonde dont sont issus les premiers! Même si perdure la tentation de continuer à s’en tenir, comme critère de classification, aux formes les plus visibles, il est évident que, une fois mis au courant de la supercherie, le jeune Piaget ne peut pas ne pas voir ébranlés ses anciens cadres d’interprétation! Ce d’autant que par ailleurs sa formation en biologie s’accélère à partir de ce mois d’août 1912 lors duquel son parrain Samuel Cornut l’invite sur les bords du lac d’Annecy pour le plonger dans l’univers bergsonien de l’évolution créatrice.

De l’histoire naturelle à la biologie

En 1913, il n’est videmment plus question que l’adolescent continue à oeuvrer dans le seul champ de l’histoire naturelle, d’autant que dans un article publié en automne 1913 Roszkowski distinguera l’activité du "collectionneur", pour qui il reconnaît «commode de faire arbitrairement des espèces qui serviront de cadres généraux à des cadres de plus en plus petits, la variété, la sous-variété, la forme, et cela sans s’inquiéter si ces divisions sont basées sur des caractères d’égale valeur, si ces caractères sont héréditaires ou non», de l’activité du biologiste pour qui cette idée d’espèce «ne concorde plus avec les idées qui ont cours actuellement en biologie. Ce qui permet de définir l’espèce ce sont les caractères héréditaires à l’exclusion des caractères dits fluctuants» (JJD84, p. 166).

C’est d’ailleurs dès le début 1913 que Piaget ressent le besoin de suivre Roszkowski sur son propre terrain d’argumentation, la biologie de l’évolution, et non plus seulement de considérer les seules formes apparentes. Mais il ne va pas pour autant céder tout de suite sur le différent qui le sépare du chercheur lausannois : il va chercher dans des arguments évolutionnistes de quoi justifier les faits apparemment paradoxaux que lui a fait découvrir son aîné (que les descendants directs d’une population de limnées vivant en eau profonde puissent retrouver en une génération des formes les apparentant à des variétés d’eau stagnante).

Cette recherche d’arguments à opposer au darwinisme qui sous-tend la classification de Roszkowski est des plus importantes pour la formation de sa pensée. Certes on peut admettre que cette opposition ne va pas faciliter son assimilation d’une conception qui lui paraîtra toujours laisser trop de place au hasard dans l’explication de la genèse des formes biologiques. Pourtant, elle le conduit immédiatement au coeur de la biologie contemporaine et ne peut que stimuler son désir de participer à la résolution de son problème central.

La lecture de Bergson, comme les échanges qu’il a avec Roszkowski, permettent à l’adolescent une première prise de contact avec les différentes explications de l’évolution et de l’adaptation. Le combat amical qu’il livre avec le doctorant lausannois, comme la plus grande plausibilité apparente du lamarckisme, le conduisent à adopter une conception proche des thèses qu’il peut alors trouver chez des biologistes français tels que le Dantec et Rabaud, ou chez le philosophe anglais Spencer, trois auteurs qui reprennent à leur compte et enrichissent la conception lamarckienne en faisant intervenir des facteurs tels que ceux de l’assimilation et de l’accommodation, mais aussi de l’équilibre interne, pour rendre compte de la genèse des formes vivantes.

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La progression de la pensée biologique



Entre 1913 et 1915 on peut dès lors percevoir dans les articles de Piaget une lente progression qui se traduit par une synthèse de plus en plus riche de différents facteurs ou mécanismes pouvant expliquer l’apparition des modifications. En novembre 1913, par exemple, Yung présente devant les membres de l’Institut National Genevois les "Notes sur la biologie des limnées abyssales" de son jeune protégé (ces notes seront publiées en 1914 dans le supplément biologique d’une revue internationale d’hydrobiologie).

L’intérêt de ce nouveau texte est double. Premièrement il contient les résultats d’une toute première recherche expérimentale réalisée par le jeune biologiste sur le problème de l’adaptation biologique. Deuxièmement il contient aussi l’une des premières argumentations longuement développées, qui tend à démontrer la possibilité et l’intérêt de la thèse lamarckienne des caractères acquis (thèse complétée pourtant par des considérations proches de celles que l’on peut trouver chez les biologistes et philosophes néo-lamarckiens).

Un long passage de l’article de 1914 sur la biologie des limnées abyssales attire l’attention (doc. 13). Il y est question de l’école mendélienne, de la différence fondamentale qui existerait pour cette école entre les variations fluctuantes et les variations héréditaires, seules les secondes «seraient l’explication de la genèse des espèces» (JP14_4, p. 12). L’auteur parle également «de ces doctrines mécanicistes si bien critiquées de nos jours» (id.; la critique évoquée est très certainement celle adressée par Bergson aux biologistes, toutes tendances confondues). Aux doctrines mécanicistes il préfère manifestement la thèse selon laquelle «une nouvelle espèce n’est pas dès son début caractérisée par ses propriétés, ses caractères acquis, mais par ses tendances» (id. p. 14).

L’assimilation des théories biologiques

On constate à travers ces quelques indications comment Piaget est en train, non sans quelques maladresses, d’assimiler les théories biologiques du début de ce siècle (si le moine Mendel a fait ses découvertes sur la "génétique des petits pois" vers 1860, ce n’est que vers 1905 qu’on les redécouvre). D’autres passages illustrent la large connaissance que l’auteur a acquise en malacologie, passages dans lesquels il est par exemple question de gastéropodes du lac Baïkal, des Zoospeum et des Carychium des grottes d’Autriche et d’Espagne, des Tachea sylvatica et austriaca, mais aussi des Limnaea Foreli, etc.

A cette date Piaget est manifestement devenu un spécialiste en malacologie, ce qui lui permet de trouver des faits lui permettant de formuler des hypothèses conformes à la thèse qu’il oppose à Roszkowski en ce qui concerne les relations entre certaines variétés de limnées vivant en eau profonde et d’autres variétés vivant dans les eaux stagnantes. La thèse qu’oppose alors le jeune neuchâtelois au doctorant lausannois est celle d’une transition continue entre les variations fluctuantes et les formes héréditaires.

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Le penchant lamarckien



Le jeune Piaget refuse de se ranger aux conceptions darwiniennes et mendéliennes de Roszkowski en suggérant l’existence de deux types d’hérédité, l’une absolue, mendélienne, l’autre requérant pour se manifester la présence des facteurs extérieurs qui induisent les transformations constatées. Pour expliquer la différence entre l’hérédité partielle et l’hérédité absolue, il recourt au facteur déjà utilisé par le biologiste français Rabaud pour expliquer le passage, avéré pour lui, entre variation individuelle et variation héréditaire: la durée d’action d’une influence externe.

Conséquence de sa controverse avec le doctorant lausannois, Piaget publie en février 1914 un article intitulé "L’espèce mendélienne a-t-elle une valeur absolue?" dans la revue "Zoologischer Anzeiger". En plus du facteur temps qu’il évoquait en novembre 1913, il met en avant celui de l’isolement, dont le biologiste Moritz Wagner avait souligné l’importance.

Contrairement aux variétés de limnées draguées par Yung dans le Léman, les variétés que l’on trouve dans les eaux profondes du lac Baïkal relèvent de l’hérédité absolue, ce qui s’explique par l’ancienneté de leur présence dans ces eaux et le long isolement qui en est résulté. Par contre la présence des limnées d’eau profonde du Léman et des lacs du Seeland est plus récente, Par conséquent il ne s’agit encore que "d’espèces physiologiques ou mixiologiques". Mais cette différence ne justifie pas que le jeune Piaget revienne sur ses classifications. Ce n’est que bien plus tard, en 1929, que Piaget se plaira "à rendre les armes" sur ce point (JP29_1, p. 489).

On le voit, le "combat" qui a opposé le jeune neuchâtelois à l’étudiant lausannois a certainement accéléré la formation de la pensée biologique du premier. Mais il a pu aussi compliquer son assimilation du darwinisme en favorisant son ancrage dans le camp du lamarckisme.

Le doctorat en sciences naturelles

Plus d’une dizaine d’articles de malacologie sont publiés dans la seule année 1914! A partir de 1915, le rythme des publications de biologie sera nettement plus lent. Cette discipline doit et devra de plus en plus laisser une place à la philosophie, puis ultérieurement à la psychologie, etc., dans les intérêts de leur auteur. 1918 marque d’ailleurs la fin de la première grande période de formation en biologie. Cette période s’achève par la reconnaissance d’un grand désarroi.

Dans l'avant-propos – daté de septembre 1918 – de sa thèse de doctorat, une "Introduction à la malacologie valaisanne", Piaget affirme ne plus comprendre grand chose à la répartition des mollusques et à leur classification (JP21_2, tiré à part, pp. 2-3). Pour y voir plus clair il annonce qu’il lui faudra changer de méthode, non pas se plier au seul procédé expérimental des mendéliens (les expériences de croisement), mais utiliser la biométrie, l’étude des courbes de population des mollusques, la courbe de répartition des tailles des individus des différentes espèces pouvant par exemple se recouvrir. Cette étude lui apparaît comme seule à même de distinguer de façon sûre entre les variétés de mollusques.

Mais hormis quelques interrogations théoriques qui montrent la perplexité dans laquelle se trouve son auteur, la thèse de 1918 est pour l’essentiel un catalogue des formes de mollusques recueillies au Valais. On trouve ainsi dans cet ouvrage la nécessité que Piaget éprouve parfois de soulager ses inquiétudes théoriques par de longs exposés presque purement factuels.

Notons enfin, pour conclure, que dans les mois où il prépare sa thèse, ou peu avant, l’auteur rédige des textes dans lesquels il est aussi question de biologie, comme un article de 1918 sur "La biologie et la guerre" ou comme le premier livre, "Recherche". Mais dans ces textes c’est moins le jeune savant biologiste qui s’exprime, que le biologiste philosophe, soucieux d’adapter la science du vivant à une éthique et à l’affirmation d’un système de valeurs marqué par le christianisme.

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[…] l’histoire nous enseigne que les mots « toujours » ou « jamais » sont à exclure du vocabulaire de l’épistémologie génétique.