Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

L’intelligence représentative et les structures opératoires


Comme biologiste, Piaget a toujours placé au centre de ses préoccupations les trois questions concernant les formes biologiques, leur genèse, et l’explication de cette dernière. Se faisant psychologue, il importe ces interrogations dans son nouveau domaine de recherche, et dès le début de son engagement sur le terrain de la psychologie, son objectif était ainsi de prendre connaissance des formes de l’intelligence et de la pensée, mais sans pour autant pouvoir concevoir la portée proprement explicative de ce qu’il recherchait alors. C’est cette visée déjà ancienne que lui permet d’atteindre la découverte, en 1936-1937, de ce que jusqu’alors il n’avait fait que pressentir: les fameuses structures opératoires de l’intelligence.

1936, une année charnière

Depuis un bon nombre d’années, Piaget accumulait avec ses collaborateurs observation sur observation montrant les difficultés que les enfants les plus jeunes ont à concevoir et à composer les relations logiques qui interviennent dans tous les domaines de la pensée (y compris les échanges intersubjectifs). Un article de 1936 sur "La genèse des principes de conservation dans la physique de l’enfant" contient la première trace de la grande découverte des structures, qui résulte, entre autres, de la parenté formelle entre la construction de l’objet permanent et de l’espace chez le bébé, et la construction des conservations physiques chez l’enfant.

Après avoir défini la logique de la pensée comme étant «le groupe des opérations coordonnant les relations interindividuelles avec les relations intraindividuelles en un système susceptible d’assurer la conservation nécessaire aux invariants de l’expérience» (JP36_4, p. 41), l’auteur précise que «cette logique des relations, qui prolonge ainsi sur le plan de la pensée les "groupes" d’opérations esquissées par l’intelligence sensori-motrice [...], aboutit [...] à la constitution d’invariants qui représentent pour la raison autant de principes de conservation applicables au monde physique» (id., p. 42).

L’étude des structures de l’intelligence représentative

A partir de la prise de conscience, en 1936, de la parenté formelle entre la construction de l’objet permanent et celle des formes de la pensée rationnelle, tout va s’enchaîner très rapidement, encore qu’il faudra une quinzaine d’années pour que Piaget parvienne à extraire toutes les implications logiques et psychologiques de cette découverte. Le premier pas va consister en un examen détaillé des structures de groupe qui interviennent dans les différents domaines de la pensée de l’enfant.

En 1937 déjà, l’auteur peut conclure à l’existence d’une forme particulière de regroupement des opérations permettant à l’enfant de juger la conservation des quantits de tous ordres, et donc d’atteindre cette réversibilité de la pensée qui, comme il l’avait affirmé dès 1922, est la condition de la pensée rationnelle.

Après avoir, dès 1920, reconnu l’existence d’une opération d’addition logique qui joue, sur le terrain des classes logiques, le même rôle que joue l’addition arithmétique sur le terrain des nombres, puis après avoir, en 1936, reconnu le rôle du groupe algébrique dans l’acquisition des invariants numériques et logiques, il découvre en effet que l’addition logique n’obéit pas tout à fait aux mêmes lois de groupe que l’addition arithmétique (par exemple, si un plus un font deux, la classe des chiens plus la classe des chiens est égale à la classe des chiens, ni plus ni moins).

Cette découverte est exposée dans un article intitulé "Les relations d’égalité résultant de l’addition et de la soustraction logiques constituent-elles un groupe?" (JP37_5), question à laquelle il peut répondre par l’affirmative, mais en indiquant alors ce qui distingue les deux groupes. Ultérieurement il utilisera le terme de groupement pour caractériser les structures opératoires obéissant à des lois de composition plus limitées que celles du groupe.

L’importance de la découverte des structures opératoires

Dès 1938 et dans les dix années qui suivent, grâce à l’appui pris sur les enquêtes psychogénétiques consacrées à l’arithmétique, à la logique, à l’espace, etc., ainsi que sur les analyses logiques des réponses des enfants, Piaget pourra mettre en évidence l’existence de seize groupements.

La découverte de huit groupements d’opérations logiques, et de huit autres qui concernent les opérations "infralogiques" (c’est-à-dire qui portent sur des entités continues et non plus discrètes) est spectaculaire. Les philosophes et éducateurs avaient tous observés une profonde modification de la pensée de l’enfant de six à sept ans et plus. Mais nul n’avait pu en fournir la raison.

Pour la première fois une interprétation claire et cohérente est fournie de cette observation mille fois répétée. Ce sont toutes les dimensions de la pensée, y compris la pensée sociale, qui se trouvaient éclairées par la découverte des structures opératoires. Il n’est pas dit que la psychologie et la philosophie contemporaine ait déjà pris la pleine mesure des tenants et des aboutissants d’une découverte qui évite le double écueil du réductionnisme logique et du réductionnisme psychologique.

La fécondité des recherches sur l’intelligence représentative

Signalons enfin l’extrême fécondité de cette étape, qui se reflète dans la publication de la quasi totalité des grands ouvrages sur le développement des notions scientifiques chez l’enfant et chez l’adolescent (les livres sur les notions de nombre, de quantité physique, d’espace, de vitesse, de mouvement, de temps, mais aussi de hasard), ou sur le développement de la logique, exception faite d’un ouvrage sur la genèse des classes élémentaires qui sera rédigé à la fin des années cinquante, pour combler une lacune dans les publications.

Si l’on songe que pendant ces quelque quinze ans Piaget a également publié le dernier de ses trois livres sur les débuts de l’intelligence (celui sur "La formation du symbole chez l’enfant", JP45), ainsi que deux ouvrages de logique et les trois volumes de son introduction à l’épistémologie génétique, on voit que le conseil de ce correspondant qui, en 1911, lui suggérait dans une lettre de «laisser souffler les imprimeurs» était pour le moins prémonitoire!

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Il faut éprouver le désir réel d’un échange de pensée entre individus pour découvrir tout ce que le mensonge entraîne; et cet échange de pensée n’est pas possible d’emblée entre adultes et enfants, parce que l’inégalité est trop grande au début, et que l’enfant cherche à imiter l’adulte, et en même temps à se protéger contre lui, plus qu’à échanger proprement sa pensée avec la sienne.

J. Piaget, Le jugement moral chez l'enfant, 1932, p. 130