Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Étapes en épistémologie génétique


L’intérêt pour l’épistémologie génétique remonte certainement à la lecture que le jeune Piaget a faite de "L’évolution créatrice" de Bergson. Dans cet ouvrage de 1907, le philosophe français insiste en effet fortement sur les parallélismes existant entre les processus à l’oeuvre dans l’évolution du vivant d’un côté, et des connaissances de l’autre.

Dans ses chapitres où il traite des problèmes de la connaissance, Bergson discute par ailleurs un certain nombre de thèses importantes et célèbres, dont celles de Spinoza, de Leibniz ou de Kant, que l’adolescent découvre certainement pour la première fois. Remarquons pourtant que le terme même d’épistémologie n’est pas présent dans "L’évolution créatrice", ni d’ailleurs dans les autres livres de Bergson. Il est alors commun de parler de "théorie de la connaissance", pour désigner un ensemble de problèmes qui seront au coeur de la future épistémologie (problème de la nature des connaissances, de leur origine dans le sujet ou dans l’objet, de leur valeur, etc.). De plus, le lien établi par Bergson entre le problème de la vie et le problème de la connaissance fait apparaître la théorie de la connaissance comme une discipline proche de la biologie.

Le projet que découvre Piaget lorsqu’il lit le philosophe français peut se résumer en ces termes: étudier l’évolution des idées. Un tel projet est indistinctement psychologique et épistémologique, et l’adolescent ne peut sortir de sa lecture avec l’idée claire et distincte d’élaborer une épistémologie biologique de la connaissance. Pour que cela apparaisse comme tel, il faudra qu’il prenne connaissance d’ouvrages dans lesquels ce n’est pas tant d’évolution des idées dont il s’agit, mais de connaissances ou d’affirmations scientifiques dont les auteurs cherchent alors à déterminer la nature et à juger la valeur. C’est par exemple le cas des petits ouvrages de philosophie des sciences (autre nom pour la future épistémologie) dans lesquels Poincaré examine la valeur cognitive ou conventionnelle des principes de la physique (la qualité des livres de Poincaré est telle qu’ils sont l’objet de constantes rééditions).

Contrairement à la psychologie, dont on peut faire remonter les débuts, chez Piaget, à son écrit sur "Bergson et Sabatier" (JP14_1), on ne trouve aucune trace de réflexions épistémologiques véritables avant "Recherche", c’est-à-dire avant 1916-1917, date de rédaction de cet ouvrage. L’adolescent est certainement trop intéressé par la construction d’une biologie générale du vivant et de la pensée pour que le statut épistémologique des connaissances scientifiques soit son premier objet de préoccupation. Deux facteurs peuvent cependant l’amener peu à peu à une certaine distanciation critique nécessaire à tout vrai questionnement épistémologique.

Les sources du questionnement épistémologique

D’abord il rencontre dans les ouvrages de philosophie positive, tournée vers l’affirmation de l’être, des thèses qui, tout en les dénaturant, reflètent les thèses critiques de Kant. Par exemple le biologiste le Dantec n’hésite pas à incorporer dans ses explications biologiques une interprétation grossière des origines de la connaissance, et plus particulièrement des formes apriori de la connaissance, dont Kant avait démontré qu’elles constituent une condition apriori de la perception et de l’expérience scientifique. Il en va d’ailleurs de même chez Spencer. Mêmes malmenées, les thèses kantiennes trouvent ainsi un écho dans la quasi totalité des oeuvres dont Piaget prend connaissance entre 1913 et 1916 environ.

Quant au deuxième facteur qui a pu conduire le jeune Piaget à prendre quelque distance par rapport à une attitude scientiste très répandue à la fin du dix-neuvième siècle et au début du suivant, il s’agit de l’enseignement et des conseils de Reymond, dont l’adolescent suit les cours au gymnase, puis à l’université de Neuchâtel. Peut-être alors Piaget lit-il un peu Kant vers 1916 (c’est ce qu’il affirme dans son autobiographie). En tout cas, dès la fin des années dix, les lectures de philosophie positive font place à des lectures d’ouvrages qui, outre ceux de biologie, de psychologie et de sociologie, appartiennent au champ de la philosophie des sciences.

Trois étapes dans la genèse de l’épistémologie génétique

Ces précisions apportées, on peut distinguer trois grandes étapes dans la genèse de l’épistémologie génétique. La première est celle des premières réflexions exposées dans "Recherche". Puis vient ce que l’on peut appeler l’étape de création de l’épistémologie génétique. En prenant connaissance des grands ouvrages de l’école française et suisse romande de philosophie des sciences et en découvrant par ailleurs la psychologie génétique de l’intelligence, Piaget s’aperçoit de la proximité de ces deux domaines. Dès lors il lui paraît évident que les problèmes épistémologiques s’inscrivent en prolongement des problèmes de psychologie génétique. Ceci le conduit à poser, dans trois articles publiés entre 1924 et 1929, les fondements de ce qu’il appelle, dès 1924, l’épistémologie génétique. Ces fondements étant créés, il restera à construire l’édifice. Ce sera la troisième étape, que l’on peut à son tour subdiviser en deux.

Lors de la première sous-étape, Piaget procède en "solitaire", mais entouré toutefois par ses collègues des universités romandes (il enseigne l’histoire et la philosophie des sciences à la faculté des sciences de Genève, et il réalise, avec ses collaborateurs psychologues, un grand nombre de recherches sur la genèse du nombre, de l’espace, etc.).

La seconde sous-étape est au contraire celle de l’institutionnalisation, avec la création du centre international d’épistémologie génétique, auquel collaborent alors un nombre impressionnant de logiciens, biologistes, mathématiciens, physiciens et philosophes, dont quelques-uns sont des leaders dans leur discipline (par exemple, Quine et Apostel en philosophie analytique, Kuhn en histoire des sciences ou Bruner en psychologie). Les travaux réalisés au sein du centre sont alors rythmés par des programme de recherche qui s’orientent soit vers une confirmation des travaux de la période "solitaire", soit vers la résolution de problèmes originaux, qui ajoutent des perspectives théoriques nouvelles aux thèses développées dans l’ouvrage d’introduction à l’épistmologie génétique (de 1950), qui clôt la troisième étape et annonce la quatrième.

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[…] Le temps psychologique immédiat, c’est […] tout simplement, si l’on procède par élimination des reconstitutions intellectuelles, le temps de l’action en cours. Ce n’est […] pas le temps du rêve, de la rêverie ou de l’évocation spontanée des souvenirs, dans lequel le moi se replie loin de l’univers pour vivre des états en réalité dérivés et secondaires, qui tendent même à la pathologie sitôt que l’individu n’en est plus maître […], mais le temps de l’action actuelle, dans lequel le moi se construit lui-même, par le seul fait qu’il façonne les choses ou les autres personnes.