Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Création de l’épistémologie génétique


C’est dans un compte rendu critique, publié en 1924, de la longue étude de son maître Brunschvicg sur "L’expérience humaine et la causalité physique" que Piaget commence à tracer les frontières de l’épistémologie génétique (JP24_3). La première partie de cet article est un résumé de cette étude. Piaget montre comment, en s’appuyant sur l’histoire de la philosophie et des sciences, Brunschvicg parvient à opposer aux différentes formes de réalisme naïf qui accompagnent la construction des sciences une conception relativiste (le "relativisme critique") des connaissances physiques. Cette conception n’est pas un scepticisme, mais admet, avec Kant, et après lui, le caractère rationnel et objectif des connaissances scientifiques. Elle affirme simplement avec force que toute connaissance est forcément dépendante des cadres de description et d’explication construits par le sujet au cours de ses interactions avec son objet.

Epistémologie génétique, psychologie génétique et biologie

La première partie de l’article de 1924 illustre comment, grâce à Brunschvicg, Piaget approfondit la thèse relativiste, qui était déjà présente sous une forme encore peu développée dans "Recherche" (JP18). Mais c’est surtout la seconde partie du compte rendu qui est intéressante du point de vue de la création de l’épistémologie génétique.

Piaget y tire les conclusions qu’impose la similitude entre la méthode historique utilisée par Brunschvicg pour appuyer le relativisme critique, et les méthodes génétiques du biologiste ou du psychologue. Les conséquences qu’il déduira de cette parenté de méthode sont d’ailleurs renforcées par la similitude des résultats acquis en psychologie génétique avec ceux obtenus par la méthode historique. En d’autres termes, la psychologie génétique met elle aussi en échec les réalismes de tous ordres, qui commencent d’ailleurs dès les premiers stades de la psychogenèse. Face à ces résultats, la psychologie ne peut faire autre chose que d’appliquer à elle-même ses conclusions, et elle doit se garder de croire que la réalité construite par la science actuelle soit la réalité ultime.

Relativisme et réalisme, une nécessaire conciliation

Néanmoins Piaget n’oublie pas un constat qu’impose le mode de travail de la biologie. Pour le biologiste, «il y a une réalité dans laquelle baigne l’organisme» (in JJD90, p. 81). Le jeune savant croit possible une solution au dilemme entre ce réalisme et le relativisme critique auquel par ailleurs il adhère. Il n’est pas possible à l’esprit de sortir de lui-même pour saisir une quelconque réalité en soi. Mais peut-être la succession des stades de la connaissances obéit-elle à une loi exprimant à la fois «les invariants de l’esprit et du réel» (id.). Bien sûr si le psychologue découvre des invariants dans la succession des stades, rien ne dit qu’ils expriment non seulement les lois de la pensée, mais aussi celle de la réalité. Il n’y a là rien d’autre qu’une possibilité.

L’épistémologie génétique, une science à part entière

La seconde partie du compte rendu dans lequel Piaget examine l’étude de son maître sur l’expérience humaine et la causalité physique est avant tout un exercice d’argumentation destiné à réduire la distance qui existe entre l’épistémologie génétique et les sciences qui, comme la psychologie et la biologie, adoptent des méthodes scientifiques pour étudier la genèse des objets qu’elles considèrent.

Les publications et les activités scientifiques qui succèdent à l’article fondateur de 1924 viendront conforter ce point.

En 1925, à la suite de sa nomination à la chaire de philosophie des sciences et de psychologie qu’occupait son maître Reymond à l’université de Neuchâtel, Piaget donne une conférence qui porte sur la psychologie et ses rapports avec la critique des connaissances. Il y affirme que la méthode génétique a le moyen de trancher entre des thèses épistémologiques variées, par exemple entre l’apriorisme et l’empirisme, au sujet de l’origine épistémologique d’une connaissance. Pour justifier l’intérêt de la psychologie génétique dans la résolution des problèmes de la connaissance, il s’appuie sur ses premières recherches sur la causalité physique chez l’enfant, recherches qui montraient la présence, chez l’enfant d’aujourd’hui, d’explications qu’Aristote donnait il y a plus de deux mille ans.

L’exemple montrant la présence, chez les enfants, d’explications déjà formulées par Aristote tend à démontrer que le philosophe grec ne les a pas inventées, mais qu’elles découlent d’une forme générale de mentalité (on trouve ici une illustration de cette formule chère à Piaget selon laquelle "l’enfant est le père de l’homme"). Les arguments alors utilisés pour justifier tout l’intérêt de la psychologie pour la théorie de la connaissance sont certes encore grossiers, et sont fort loin d’anticiper les résultats à venir de l’épistémologie génétique. Mais enfin les choses commencent à se mettre en place. Elles s’accéléreront même en raison de l’opportunité qu’offrent à Piaget les cours de philosophie des sciences donnés à Neuchâtel. Comme il le fera toujours par la suite, ces cours lui permettent très certainement de faire la synthèse entre ses travaux d’histoire des sciences et ses enquêtes de psychologie génétique.

La nomination en 1929 à la chaire d’histoire de la pensée scientifique de la faculté des sciences de Genève va naturellement accroître l’engagement de Piaget en épistémologie. Dans la leçon d’ouverture qu’il donne à cette occasion, et qui porte sur "les deux directions de la pensée scientifique" (JP29_2), il reprend et précise la thèse du cercle des sciences déjà exposée dans "Recherche". Il expose aussi ce qui deviendra l’un des piliers de son épistémologie génétique: la classification des épistémologies, qu’il fait correspondre, dans cette leçon, à la classification des solutions biologiques (il met en effet en rapport le lamarckisme intégral et l’empirisme, le mutationnisme et le conventionnalisme, etc.).

Enfin, autre point de cet article de 1929 qui illustre comment, en ce qui concerne l’épistémologie génétique, tout se met pratiquement en place dès les années vingt, Piaget souligne le caractère énigmatique des rapports entre mathématique et physique. Comment se fait-il, se demande l’auteur, que le calcul différentiel absolu, inventé en 1900, puisse devenir quelques années plus tard «l’instrument essentiel dont se sert M. Einstein» (in JJD90, p. 83). C’est là en effet, énoncée sous une forme concrète, la question centrale de toute l’épistémologie génétique

La richesse des interrogations et les descriptions déjà englobantes que Piaget donne des problèmes, des conceptions et des méthodes de l’épistémologie, montrent qu’en 1929 l’épistémologie génétique est bien présente à son esprit. C’est manifestement devenu le centre de ses intérêts, même si, pendant quelques années encore, ses écrits porteront pour l’essentiel sur une psychologie dans laquelle l’épistémologie restera encore en partie voilée...

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La pensée physique prolonge […] directement la pensée mathématique dans son effort d’assimilation de l’expérience aux opérations du sujet, mais, la connaissance du réel demeurant relative aux actions spécialisées de celui-ci, elle n’est jamais entièrement réductible aux coordinations générales de l’action.