Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Années de formation: les philosophes

Bergson
Spencer
Fouillée


Bergson

Si la lecture de Sabatier en 1911 a pu préparer le jeune Piaget à celle des philosophes et des psychologues, il n’y a pas de doute que la vraie rencontre avec la philosophie et son rôle formateur, c’est à Bergson qu’il la doit, c’est-à-dire à un auteur doté d’une grande finesse d’analyse psychologique.

Une approche descriptive des faits psychologiques

Dès son essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Bergson révèle un exceptionnel talent de description des réalités psychologiques les plus familières qui soient (émotions, sensations, décisions, etc.). Du point de vue psychologique, ce qui fait la valeur de ses descriptions, lorsqu’on les compare à celles d’autres philosophes lus un peu plus tard par Piaget, c’est l’absence de toute tentative réductionniste. Bergson cherche à décrire la réalité telle qu’elle se présente, sans préjugé, sans même l’intention de produire une quelconque théorie, avec la seule idée que la connaissance du réel se confond avec sa saisie immédiate.

Nul doute qu’il y a une part d’illusion dans cette démarche. Non seulement il n’est pas possible d’empêcher les préjugés de se glisser dans les "pures" descriptions, mais ce n’est même pas souhaitable, puisqu’il ne peut y avoir de description sans question et sans cadre de classification préalables.

Pourtant la volonté de ce retour au concret, que Bergson partage avec un philosophe comme Husserl, n’est pas que slogan et aboutit à des résultats utiles. Quelles que soient les déformations d’une description qui se veut pure, celle-ci a au moins l’intérêt de s’attarder sur la réalité décrite, de laisser au système cognitif le temps de la palper, pour ainsi dire. Même déformées, quelques-unes au moins de ses propriétés seront alors d’une manière ou d’une autre reflétées dans la description donnée. Bien sûr, tout dépendra de la richesse préalable du cadre descriptif offert par la pensée qui assimile cette réalité, de l’intelligence et de la culture de la personne qui s’y consacre. Mais ce sont là deux traits bien présents chez Bergson.

Une oeuvre largement psychologique

Bergson a publié sept livres, tous riches en suggestions souvent encore très précieuses et exprimées dans un langage limpide. Deux d’entre eux, les premiers écrits par le philosophe, concernent très directement la psychologie: "L’essai sur les données immédiates de la conscience" (1889), et "Matière et mémoire" (1896). Le jeune Piaget les a certainement lus après avoir pris connaissance de "L’évolution créatrice". En plus de contenir chacun des chapitres d’étude critique de la psychophysique et d’autres domaines de la psychologie scientifique en rapport avec le thème traité, ces ouvrages contiennent une multitude de descriptions concernant les sensations, la mémoire, l’action, l’activité de délibération, etc.

En dépit de tout ce qui pouvait opposer Piaget à Bergson, le psychologue genevois saura reconnaître les suggestions qu’il a pu trouver chez le philosophe, en particulier en ce qui concerne l’importance de l’action pour la vie psychologique et en ce qui concerne l’opposition entre la mémoire habitude et la mémoire d’évocation. C’est d’ailleurs dès les années de formation que l’inspiration bergsonienne apparaît. On la constate notamment en ce qui concerne la façon dont les contenus de conscience s’interpénètrent pour former des totalités irréductibles aux parties qui les composent.

Des totalités psychologiques originales

Pour donner une idée de la façon séduisante qu’a Bergson de décrire l’interpénétration psychologique des sensations, citons quelques lignes des pages 96-97 de l’Essai sur les données de la conscience. Il y est question des sons produits par une horloge: «Si, rentrant en moi-même, je m’interroge alors soigneusement sur ce qui vient de se passer, je m’aperçois que les quatre premiers sons avaient frappé mon oreille et même ému ma conscience, mais que les sensations produites par chacun d’eux, au lieu de se juxtaposer, s’étaient fondues les unes dans les autres de manière à douer l’ensemble d’un aspect propre, de manière à en faire un espèce de phrase musicale».

L’oeuvre de Bergson est ainsi très attentive à ce que la vie mentale a de spécial par rapport à la vie matérielle. En la lisant , le jeune Piaget découvre ainsi les mille résonances, la richesse de n’importe quel état conscient qui contient en lui, sous une forme voilée, tout le passé de l’individu qui le vit: «ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s’y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors [sauf ce qui peut aider l’action...] Tout au plus des souvenirs de luxe arrivent-ils, par la porte entrebâillée, à passer en contrebande. Ceux-là, messagers de l’inconscient, nous avertissent de ce que nous traînons derrière nous sans le savoir [...] Que sommes-nous en effet, [...] sinon la condensation de l’histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales?» (L’évolution créatrice, 1907, p. 5)

Toute l’oeuvre de Bergson est faite de ce grain là, caractérisé par sa clarté, sa finesse d’analyse, son élégance, qualités auxquelles s’ajoutent l’intelligence et la culture de l’auteur. On comprend que le jeune Piaget ait été séduit et que l’on retrouve dans Recherche cette mise en valeur de la dimension qualitative de la vie mentale. Mais il y a bien d’autres points qui ont pu le marquer, et notamment tout ce qui a trait aux futurs travaux sur l’intelligence. Certes Bergson a tendance à limiter la capacité qu’aurait l’intelligence scientifique ou mathématique de révéler le réel, à refouler la qualité au profit de la quantité. Malgré cela, le philosophe est capable d’apporter de précieuses indications sur cette intelligence.

La conception bergsonienne de l’intelligence

En ce qui concerne l’apport que Bergson peut fournir à une théorie de l’intelligence, voilà, à titre d’illustration, ce qu’il dit des opérations mathématiques, et cela dans un passage où il est question du principe de conservation de l’énergie: «toute opération mathématique que l’on exécute sur une quantité donnée implique la permanence de cette quantité à travers le cours de l’opération [...] pour prévoir l’état d’un système déterminé [...] il faut de toute nécessité que quelque chose s’y conserve en quantité constante» (Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 100).

Lorsqu’il écrit ceci, l’auteur a peut-être en vue un écrit d’un autre auteur qui rivalise avec lui en ce qui concerne l’intelligence et la finesse d’esprit: Poincaré, qui, avant Einstein, avait suspecté que le principe de conservation de l’énergie pourrait laisser place à un principe de conservation plus fondamental encore. Piaget lira l’un et l’autre, aussi il ne s’agit pas de conclure que le passage cité entre à coup sûr dans les idées qu’il a pu remarquer en prenant connaissance de l’oeuvre bergsonienne. Mais ce passage est représentatif de bien d’autres, dans lesquels ce n’est plus l’analyste des données immédiates de la conscience qui écrit, mais le philosophe critique, qui en connaît un bout sur les sciences qu’il discute.

Vu l’attrait de l’oeuvre bergsonienne, peut-être son jeune lecteur aurait-il eu quelque peine à s’en distancer si elle ne comportait pas, par ailleurs, quelques graves lacunes, dont certaines sont mises en évidence dans un article critique d’A. Reymond publié en 1913 ("La philosophie de M. Bergson et le problème de la raison"). Passé l’enthousiasme des premiers contacts, le jeune Piaget n’a pas dû avoir trop de peine à se ranger en partie aux réserves de son maître.

Le point le plus faible de l’oeuvre de Bergson réside peut-être dans la critique qu’il fait de l’intelligence qui serait «caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie» ("L’évolution créatrice", p. 167), et, en sens inverse, dans la surestimation, pour ne pas dire la divinisation, qu’il fait de l’instinct qui, contrairement à la première, parviendrait à une connaissance parfaite de la réalité sur lequel il porte (Bergson reprend la célèbre description, par l’entomologiste Fabre, du Sphex capable de savoir exactement où il convient de piquer la Chenille pour atteindre le centre nerveux permettant de la paralyser).

Ces deux indications suffisent à expliquer pourquoi le jeune Piaget devait assez tôt prendre ses distances par rapport aux thèses centrales d’une oeuvre qui lui aura apporter toutefois, outre le goût de la philosophie, la meilleure introduction qui soit à une psychologie qui ne réduit pas son objet à une mauvaise caricature de la mécanique physique.

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Spencer

Après avoir lu Bergson, c’est doté d’une fine intuition psychologique que le jeune Piaget va pouvoir parfaire son autoéducation en psychologie en lisant des auteurs certes moins séducteurs et subtils que le philosophe français, mais dont les idées sont plus aisément assimilables aux notions que l’adolescent est en train d’acquérir par ailleurs sur le terrain de l’explication biologique. La source de toutes les philosophies de l’évolution qui ont été proposées à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, c’est chez Spencer qu’on la trouve. Contrairement à ses émules Bergson et Fouillée, qui ont construit leur système philosophique en le faisant largement reposer sur des notions psychologiques, Spencer a choisi de construire le sien à partir d’une mécanique physique très simplifiée, qui se résume dans la "loi de distribution de la matière et du mouvement". C’est sur cette base qu’il tente de reconstruire chaque science, et en particulier la psychologie.

Une vision mécanique et génétique du psychologique

Le premier apport qu’il convient de souligner en ce qui concerne Spencer est la façon dont il a approché la réalité psychologique, qu’il aborde à partir de deux points de vue. Le premier inscrit directement cet auteur dans la grande tradition de l’empirisme et de l’associationnisme anglais. Locke et Hume s’étaient tous deux inspirés de la mécanique newtonienne pour expliquer la réalité psychologique (les anciennes lois d’association des idées formulées par l’empirisme grec sont réinterprétées comme l’équivalent psychologique des lois d’attraction mécanique). C’est cette idée que Spencer reprend en basant tout son système de philosophie, et donc aussi le système de psychologie, sur les lois de distribution de la matière et du mouvement. Le jeune Piaget reprendra cette inspiration mécanique, mais en l’enrichissant de tout ce qu’il a appris lors de sa lecture de Bergson, et donc en refusant la doctrine de l’association des idées.

Le second point de vue permet de faire de Spencer l’un des pères de la psychologie génétique. Auteur systématique et marqué par les travaux de Darwin sur l’évolution des espèces, le philosophe découvre tout l’intérêt qu’il y a de décrire génétiquement l’acquisition des comportements ou des notions. Cette description est certes liée à une interprétation empiriste de l’acquisition et à la thèse d’une correspondance entre les régularités du monde extérieur et les associations entre idées, mais elle est génétique. De plus le philosophe considère aussi bien l’évolution phylogénétique des comportements et des notions que leur genèse chez l’individu. De l’espace, par exemple, il affirmera que, dans une première étape, chez les organismes élémentaires, il y a «correspondance directe et homogène» (in JJD84, p. 253) entre le milieu extérieur et l’organisme. Puis les organismes s’accommodent à l’hétérogénéité de ce milieu, la correspondance restant directe. Enfin les correspondances pourront impliquer des intermédiaires, etc.

Parallèlement aux progrès des comportements spatiaux, la correspondance s’étend dans le temps: «A mesure qu’augmente la distance à laquelle un objet mouvant est connaissable, plus grande aussi devient la durée de la séquence externe ou de la série des séquences auxquelles les séquences internes peuvent être ajustées» (in JJD84, p. 253). En ce qui concerne la notion de temps, Spencer distingue très clairement les séquences temporelles impliquées dans l’action à distance, du temps pensé et mesuré, qui permet les vastes généralisations de la science.

Si l’on devait désigner par trois noms les auteurs qui ont créé la psychologie génétique de l’intelligence, ce serait peut-être la filiation Spencer, l’empiriste, Baldwin, le darwinien et Piaget, le constructiviste, qu’il faudrait retenir. Et cette filiation est d’autant plus significative qu’elle se caractérise par la progression d’une méthode qui consiste à s’appuyer sur des travaux empiriques réalisés par d’autres (Spencer), puis sur quelques travaux de psychologie réalisés par l’auteur (Baldwin), et enfin sur des enquêtes psychogénétiques nombreuses et systématiques réalisées par le chercheur et théoricien (Piaget).

Psychologie des états de conscience et psychologie du comportement

Aux deux premiers points de vue par lesquels Spencer a abordé la réalité psychologique, il faut en ajouter deux autres, le point de vue de la "psychologie subjective" (ou des états de conscience), et celui de la "psychologie objective" (la psychologie des comportements). Il est intéressant de constater que Spencer a explicitement adopté ce double regard pour décrire la réalité psychologique. Ce double regard, on le retrouvera chez Piaget, mais de façon successive et non plus simultanée: hormis l’étude, vers 1913, du comportement des limnées, c’est en effet essentiellement vers l’ancienne psychologie des états de conscience que Piaget s’est d’abord tourné, avant d’adopter le point de vue de la psychologie objective.

Equilibration, assimilation, accommodation...

En plus de l’approche génétique, c’est presque tout le noyau de sa future conception psychologique que Piaget a pu découvrir chez Spencer (dont les notions d’organisation, d’assimilation, d’accommodation et d’équilibration), comme il a pu y découvrir l’idée d’une explication naturelle de l’origine des normes rationnelles. Tout son passé, sa lecture de Sabatier et de Bergson, ses travaux et ses lectures en science naturelle lui permettent alors, tout à la fois, de s’approprier ce qu’il trouve chez le philosophe, et d’en renverser le sens en accordant le primat des relations sujet-objet (et organisme-milieu) non pas à l’objet, mais au sujet. L’utilisation que fait Spencer de ces notions est en effet constamment soumise au point de vue empirique et physicaliste qui sont à la base de toute sa philosophie (tout est réduit à la "loi de distribution de la matière et du mouvement", ainsi qu’au principe de conservation de la force).

Mais, à cet égard, le rapport de l’adolescent à l’oeuvre de Spencer n’a rien d’original, à une nuance près. Bergson, Fouillée, Lalande, et le jeune Piaget ont tous procédé de la même façon, en s’opposant au physicalisme du philosophe anglais. Quant à la nuance, elle tient à l’adhésion plus fidèle et entière de Piaget à l’approche génétique suggérée par Spencer.

En dépit de la grande proximité entre le système de philosophie de Spencer et les intérêts psychologiques du jeune Piaget, celui-ci ne pourra pas s’en satisfaire pour la raison suivante. Si le philosophe prône l’approche génétique, son explication de l’évolution des notions reste entièrement celle de la doctrine associationniste. Il n’utilise généralement pas dans cette explication les notions d’organisation, d’assimilation, d’accommodation et d’équilibration employées dans la partie biologique du système, d’ailleurs accordant alors en un sens le primat au milieu sur l’organisme dans l’origine des formes vivantes. L’usage de ces notions sur le plan psychologique, c’est chez les successeurs de Spencer que Piaget le trouvera esquissé, comme chez Fouillée, qui, lui, établit un lien de filiation entre les principes logiques et la conservation des organisations biologiques et psychologiques.

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Fouillée

Fouillée est, avec Bergson, le philosophe français le plus proche de Spencer, en ce sens que tous deux ont repris le projet d’établir une philosophie de l’évolution, en substituant au choix physicaliste du philosophe anglais un choix revenant à accorder la primauté au psychologique. Seulement, alors que Bergson cherche dans les résultats originaux d’analyse des données immédiates de la conscience le fondement d’une nouvelle philosophie évolutionniste, c’est dans la tradition de l’idéalisme métaphysique que puise Fouillée pour construire son "évolutionnisme des idées-forces". Celui-ci revient alors à attribuer à toute réalité, aussi élémentaire soit-elle, un état de conscience sensitif, émotif et appétitif, et à concevoir comment toute l’évolution physique, biologique et psychologique peut se construire à partir de cette donnée de départ.

Le jeune Piaget ne portera certainement jamais aucun crédit à l’extension métaphysique des notions psychologiques à la réalité toute entière. Par contre, la façon dont Fouillée s’oppose à Spencer en montrant comment les états de conscience supérieurs, l’idée de justice, etc., agissent au sein de l’évolution, alimente la pensée psychologique de son lecteur. S’il est vrai que les notions et les croyances se traduisent par des actions modifiant la marche des choses, alors la psychologie a sa place dans l’explication de l’évolution.

Bien sûr la thèse selon laquelle l’idée «mène le monde», comme le dira l’adolescent lorsqu’il la reprendra à son compte, soulève la difficile question des rapports entre les faces matérielle et psychologique du réel considéré (comment l’idée peut-elle agir sur le comportement?); mais elle a l’avantage de poser des problèmes plus féconds que ceux attachés à une psychologie trop asservie à la physique. De plus, en attribuant des facteurs tels que la sélection des idées, ou le "vouloir-vivre" propre à toute idée-force, l’explication ultime des lois de la raison, Fouillée mettra le jeune Piaget sur la voie de la découverte des rapports entre le rationnel, le biologique et le psychologique.

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S’il est erroné de voir des opérations partout et de retrouver de l’implication logique à tous les niveaux, il n’en reste pas moins que, les opérations étant préparées dès les variétés les plus élémentaires de la vie mentale, les rapports entre états mentaux quels qu’ils soient s’apparentent ainsi à l’implication au moins autant qu’à la causalité physique, et s’y apparentent d’autant plus que l’activité de l’esprit s’affirme davantage.