Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Années de formation: La psychologie de la conscience


Dans son autobiographie, Piaget mentionne les noms de James, de Ribot et de Janet parmi les auteurs qu’il a lus après "L’évolution créatrice"de Bergson. La psychologie que rencontre Piaget en découvrant leurs travaux est largement basée sur l’analyse des faits ou des états de conscience.Elle va dans le même sens que ce qu’il a pu déjà s’approprier en lisant Bergson.

James et Ribot

En dépit de l’importance de James pour l’histoire de la psychologie, et notamment de son analyse du flux de conscience, nous ne relevons pratiquement aucune trace d’une influence de cet auteur sur la psychologie de Piaget, hormis l’apport possible d’une conception, le pragmatisme, développée d’ailleurs sur le terrain plus philosophique que psychologique.

On peut au demeurant se demander si James a apporté plus que le terme de pragmatisme utilisé dans un essai du jeune Piaget intitulé "Esquisse d’un néopragmatisme", dans lequel aurait été proposée l’idée d’une "logique de l’action" (JP76a, p. 6). Cela paraît peu probable, dans la mesure où il avait déjà pu trouver chez Bergson une thèse attribuant un rôle central à l’action, à la fois dans le processus de sélection des images-souvenirs utiles à l’organisme, et dans la façon dont l’intelligence classe les objets extérieurs. La notion de logique de l’action est d’ailleurs plus proche de la philosophie de Bergson que du pragmatisme de James, dans la mesure où ce dernier affichait un dédain beaucoup plus marqué que le philosophe français pour tout ce qui concerne la logique et les mathématiques, qu’il ignorait d’ailleurs largement. Mais bien sûr, pour trancher définitivement cette question de l’influence de James, il faudrait pouvoir retrouver ce texte de jeunesse que Piaget cite dans son "Autobiographie" de 1966.

De Ribot il y a aussi peu de choses à dire ici, sinon que ses écrits ont avant tout pour intérêt, premièrement, d’être à l’origine d’une psychologie française accordant une large place à l’étude du psychopathologique, des "maladies de la mémoire" par exemple, comme méthode d’approche des phénomènes psychologiques, et, deuxièmement, d’avoir fait connaître aux universitaires de langue française "La psychologie anglaise contemporaine. Ecole expérimentale" et la "La psychologie allemande contemporaine. Ecole expérimentale", deux de ses ouvrages parus l’un en 1870, l’autre en 1879. Ribot adopte alors une notion très large d’expérimental, puisqu’il suffit à un auteur de procéder à une observation intérieure des faits de conscience, pour être admis parmi "l’école expérimentale".

De fait, parmi les psychologues que le jeune Piaget lit entre 1913 et 1916 environ, seul Janet semble lui apporter, de façon assez massive, des notions ou des conceptions qu’il peut intégrer dans ses premières constructions théoriques.

La première psychologie de Janet

Jusque vers 1920, Janet aura été, l’un des deux leaders, avec Binet, de la psychologie française. Il a fortement marqué des générations d’étudiants par ses cours du Collège de France, dans lesquels il expose une psychologie largement basée sur la notion d’évolution. Son oeuvre est à cet égard un témoin précieux du passage progressif, au début du vingtième siècle, d’une psychologie basée sur la notion d’état de conscience à une psychologie dont l’objet devient le comportement ou la conduite.

Lorsque le jeune Piaget découvre Janet, il le fait probablement d’abord à travers ses ouvrages appartenant encore, pour l’essentiel, à la psychologie des états de conscience (la psychologie génétique des conduites élaborée par Janet n’apparaîtra dans le "grand public" que dans des écrits édités après la première guerre mondiale). Dans ces ouvrages, Janet, qui est non seulement psychologue, mais aussi psychiatre, utilise la méthode psychopathologique pour décrire l’évolution, ou plutôt la régression, des états psychologiques. Il découvre ainsi avant Freud un "état mental des hystériques", qui échappe à la personnalité consciente des malades. Des idées, mais aussi des comportements, apparaissent automatiquement chez les patients sans que ceux-ci ne s’en aperçoivent.

L’examen par Janet des états de conscience et des comportements hystériques le conduit à soutenir une thèse de médecine dans laquelle il oppose l’automatisme mental à l’activité synthétique de la conscience. Le premier consiste en un déclenchement automatique d’images et d’actes autrefois synthétisés par la conscience. Il admet aussi l’existence possible d’un «travail subconscient" au cours duquel une idée «subsiste et se développe en dehors et au dessous de la conscience normale» (in JJD84, p. 473), avant de resurgir brusquement à l’esprit du malade. D’autres auteurs, dont le philosophe Guyau, reprendront ou développeront en parallèle cette thèse d’un «travail souterrain» des idées (id., p. 474), mais pour attribuer des pouvoirs créateurs à ce processus.

La synthèse psychologique

Lorsque, en 1913, le jeune Piaget opposera à Sabatier une conception moins mécanique de l’évolution de la pensée, c’est la même notion d’un travail subconscient et créateur des idées qu’il invoquera, à côté de la notion de synthèse consciente, dont Janet fait le véritable moteur de l’évolution psychologique.

Comment, pour le psychologue et psychiatre français, se fait cette synthèse? Il vaut la peine de citer ici un bref extrait de "L’automatisme psychologique" (1889), livre dans lequel on découvre une certaine similitude avec "L’essai sur les données de la conscience", de Bergson, d’ailleurs publié la même année que la thèse de Janet: «Une opération de synthèse active et actuelle par laquelle [des] sensations se rattachent les unes aux autres, s’agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique auquel une sensation principale donne sa nuance, mais qui ne ressemble probablement d’une manière complète à aucun des éléments constituants» (in JJD84, p. 476). Voilà qui est proche de la thèse de Recherche dans laquelle le jeune Piaget souligne la spécificité des totalités psychologiques par rapport aux compositions de forces physiques (JP18).

Bien sûr, il ne s’agit pas de soutenir que les analyses ou les thèses de Janet, pas plus que celles de Bergson ou d’autres auteurs, sont simplement copiées par le jeune lecteur. Mais des oeuvres comme "L’automatisme psychologique" ou comme "L’état mental des hystériques" ont une tonalité générale, contenue dans chaque analyse particulière d’état de conscience ou de comportement, qui est susceptible d’avoir intéressé et imprégné suffisamment, pour ainsi dire, la pensée de leur jeune lecteur pour que celui-ci en vienne, le moment venu, à recréer des thèses proches des thèses originales, mais transformées alors par d’autres apports et par les réflexions ou les propres analyses introspectives de l’adolescent.

La notion d’assimilation psychologique

Pour conclure cet examen de ce que la lecture de la première partie de l’oeuvre de Janet a pu apporter à son jeune lecteur, il reste à dire un mot d’une notion centrale de la psychologie scientifique de Piaget, mais que l’on trouve déjà dans la toute première esquisse théorique proposée dans "Bergson et Sabatier" (JP14_1), et qui intervient à nouveau dans Recherche (JP18). Notons d’abord que, avant que Janet n’utilise lui aussi cette notion, Ribot a donné en quelque sorte le feu vert pour son utilisation en psychologie: «L’expression "s’assimiler une chose" – affirmait-il en 1881 dans les "Maladies de la mémoire" – n’est pas une métaphore [...] ce fait psychique a une raison organique. Pour fixer les souvenirs, il faut du temps, parce que la nutrition ne fait pas son oeuvre en un instant» (in JJD84, p. 482). Mais l’usage de la notion d’assimilation reste ici encore très grossier.

Janet, successeur de Ribot au Collège de France, emploie de façon plus convaincante la notion d’assimilation, lorsqu’il décrit «l’impuissance qu’a le sujet de réunir, de condenser ses phénomènes psychologiques, de se les assimiler» (id., p. 482).

Dans "L’état mental des hystériques» il précise cette idée au moyen d’une image qui a dû attirer l’attention de l’adolescent, à supposer qu’il l’ait lu cet ouvrage: «si j’osais – écrit Janet –, et ce n’est pas tout à fait absurde, je dirais que le "je" est un animal extrêmement vorace, une sorte d’amibe qui envoie un prolongement pour saisir et absorber un tout petit être, la petite sensation qui vient de naître à côté de lui [...] Cette opération d’assimilation et de synthèse se répète pour chaque sensation» (id., p. 484). Se pourrait-il que Janet, avant Piaget, ait tenté d’exploiter la biologie spéculative de le Dantec? C’est au fond possible et même probable, car à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième celui-ci publiait livre après livre, dans lesquels il exposait sans relâche son idée de l’assimilation physiologique comme phénomène essentiel de la vie, la pensée comprise.

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[…] la causalité […] commence, sous ses formes anthropomorphiques, par n’être qu’une assimilation analogique du réel aux actions du sujet, mais elle en vient, sous l’influence de la coordination des actions en opérations, à constituer une assimilation aux opérations elles-mêmes.