Fondation Jean Piaget

La méthode

[p.17]L'évolution des notions constitutives d'une science peut tout d'abord être reconstituée historiquement, la méthode dite «historico-critique» permet alors d'établir l'ascendance de certains concepts (la filiation du nombre par exemple) ainsi que les liens collatéraux qu'ils entretiennent avec leurs homologues dans d'autres disciplines (les analogies entre les diverses formes de la mesure). Mais cette méthode n'atteint pas les étapes initiales et la naissance même de ces concepts, puisque l'évolution d'une science est le fait d'esprits adultes qui possèdent par conséquent, dès le début de leur activité scientifique, les formes élémentaires ou intuitives de ses notions fondamentales. Si loin qu'on remonte dans le temps, de Cantor à Pythagore, on ne peut saisir sur le vif l'émergence du concept de nombre parce que cette notion «est apparue en ces esprits avant toute réflexion scientifique de leur part» [1]. Cela reste vrai de toutes les autres intuitions rationnelles fondamentales: celles qui sont alliées au nombre: les classes, les relations et la nécessité déductive, mais aussi l'objet permanent et l'espace avec les conservations et l'atomisme, puis le mouvement, le temps, les forces et la relation causale ainsi que le hasard. C'est pourquoi Piaget considère que la méthode historico-critique ne constitue. qu'une partie de l'épistémologie génétique, elle doit être complétée par une méthode psychogénétique qui, appliquée à l'étude du développement de [p.18] l'intelligence chez l'enfant, sera seule apte à fournir cette «embryologie intellectuelle» propre à compléter «l'anatomie comparée» de la raison à laquelle est limitée la méthode historico-critique. Dès lors, la tâche de l'épistémologue devient claire et l'on peut dire que le grand œuvre de Piaget a consisté en une reconstruction systématique des cadres a priori de la connaissance qui déborde largement d'ailleurs le schéma kantien: «… c'est la construction de toutes les notions essentielles ou catégories de la pensée dont on peut chercher à retracer la genèse au cours de l'évolution intellectuelle de l'individu, entre la naissance et l'âge adulte»[2]. C'est à ce programme gigantesque que Piaget comptait, en 1921, consacrer cinq ans d'études préliminaires pour revenir ensuite armé de faits à la constitution de son épistémologie biologique. Il devait reconnaître par la suite que ce préalable s'était prolongé plus de quarante ans, ajoutant d'ailleurs: «Mais c'était un travail fascinant et je ne le regrette pas le moins du monde»[3].

Généralement, lorsqu'il aborde l'étude d'une notion (le nombre, par exemple) Piaget utilise la méthode historico-critique pour établir son état actuel dans la pensée scientifique adulte, cet état va constituer le système de référence, nécessairement mobile puisque la science évolue, dans lequel se déroulera à son tour l'analyse psychogénétique. Cette relation organique entre les deux méthodes introduit de plein droit dans les résultats de l'épistémologie génétique le relativisme propre à la connaissance scientifique par opposition aux absolus que visent les méthodes philosophiques générales. Pour atteindre de tels absolus avec la méthode génétique, il faudrait en effet supposer connu l'état final de toutes les connaissances possibles, ce qui ne [p.19] serait réalisé «que si l'esprit était coextensif avec le réel». Enfin, c'est dans une analyse comparative des différentes thèses épistémologiques en présence, liée à une sorte de dissection logique de la notion qu'elles cherchent à fonder, que Piaget trouve le plus souvent les problèmes précis qu'il soumettra à l'expérimentation psychologique, traduisant avec une ingéniosité et une subtilité souvent un tant soit peu machiavéliques des thèses fort abstraites en situations et en dispositifs concrets, dont les psychologues ne se sont pas fait faute de lui reprocher leur artificialité. La réponse à ce reproche est à chercher plutôt du côté des sujets, puisque parmi les centaines d'expériences qui leur ont été proposées il en est fort peu qu'ils n'aient pas comprises et auxquelles leurs réactions ne constituent des résultats systématiques et reproductibles. Ces résultats lui permettent ensuite d'infirmer ou de confirmer certains points centraux aux positions épistémologiques qu'il confronte, d'éclairer et de contrôler souvent les étapes de la genèse historique de la notion en jeu et de rattacher certaines thèses épistémologiques à sa psychogenèse. Enfin, la synthèse de multiples expériences sur les constituants logiques d'une notion particulière, liée à sa mise en correspondance avec l'évolution des autres notions qui ont été étudiées préalablement ou parallèlement débouchent en psychologie sur la formalisation de certaines structures naturelles de la pensée de l'enfant et de l'adolescent, et en épistémologie sur les solutions originales de l'interactionnisme.

[1][p.17, note 1] Introduction à l'épistémologie génétique, t. I, p. 16.

[2][p.18, note 1] Ibid., p. 17.

[3][p.18, note 2] Autobiographie.



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On dit en général que la pensée est tantôt pure, tantôt gouvernée par les sentiments. Ce sont là expressions impropres, car le sentiment accompagne toujours la pensée. Mais tantôt les sentiments, comme la pensée, s’attachent à des règles (à la fois morales et logiques) d’objectivité et de cohérence, et alors la pensée est rationnelle, tantôt les sentiments comme l’intellect demeurent égocentrique, c’est-à-dire préfèrent la satisfaction du moi à la vérité, et alors la pensée est pré-ou illogique.