Fondation Jean Piaget

Conclusion, le cercle des sciences

[p.51] Les thèses centrales de l'épistémologie génétique s'organisent de manière systématique autour du thème des relations du normatif et du constatif. La thèse de la continuité de la vie et de la pensée relie, par l'intermédiaire du processus d'équilibration, les structures causales de la biologie aux systèmes implicatifs puis normatifs de la psychologie et de la sociologie. Le principe du parallélisme psychophysiologique de Flournoy en est une conséquence directe puisqu'il postule un dédoublement du fonctionnement mental en un processus physiologique causal et un processus psychologique implicatif. La thèse de la continuité entre les structures logico-mathématiques spontanées de la pensée de l'enfant et les édifices formels du mathématicien (avec son corollaire qui est l'identité fonctionnelle de leurs processus constructifs, l'axiomatisation du mathématicien étant le prolongement de l'abstraction réfléchissante de l'enfant) relie la psychologie de l'intelligence aux mathématiques. Celle enfin de l'origine de l'adéquation des [p.52] opérations de la pensée aux transformations du réel, dans les coordinations générales de l'action relie les mathématiques à la physique. Or l'explication physiologique elle même repose sur les lois physiques. Les thèses de Piaget s'enchaînent ainsi de manière circulaire ce qui reflète la structure génétique fondamentale du système des sciences lui même. « Dès que l'on cesse de se placer à un point de vue normativiste ou axiomatique pur, la série linéaire des connaissances devient… en réalité circulaire. » Ce cercle à son tour est une conséquence directe de la relation épistémique fondamentale entre le sujet et l'objet : «Hœffding a insisté avec clarté sur ce cercle initial, tel que le sujet ne se connaît que par l'intermédiaire de l'objet, et ne connaît que relativement à son activité de sujet»[1]. Le point de départ de la connaissance se situe ainsi sur un plan intermédiaire entre le sujet et l'objet, formé par leurs interactions. Un processus psychologique, l'abstraction réfléchissante, engendre la suite des constructions logico-mathématiques qui remontent vers la structure des activités du sujet, tandis qu'un processus orienté en sens inverse, l'abstraction empirique, engendre la suite des reconstructions de l'objet dirigées vers sa structure profonde. L'évolution des connaissances comporte de la sorte deux moteurs distincts, quoique complémentaires dans le comportement cognitif. L'intégration des faits empiriques nouveaux aux cadres logico-mathématiques d'une théorie est à la source de réorganisations de ces derniers. Tandis que les constructions mathématiques indépendantes de toute expérience physique forment les cadres mêmes qui permettent la lecture d'expériences nouvelles. Ces deux vections opposées se rejoignent comme nous l'avons vu sur le terrain de l'explication physique des processus neuro-physiologiques.

[p.53] Piaget conclut que: … «s'il est inéluctable, un tel cercle est susceptible d'élargissements successifs, comparable en cela à certains cercles bien connus dans l'histoire des sciences tel que celui de la mesure du temps. Pour mesurer le temps il faut en effet disposer d'horloges utilisant des mouvements isochrones qui servirons d'étalon, mais la mesure de cet isochronisme suppose elle même celle des autres mouvements de l'univers qu'ils serviront à chronométrer. On peut alors étendre sans fin la chaîne sans sortir du cercle, mais plus celui ci s'élargit et plus les convergences observées permettent de trouver dans cette cohérence croissante l'assurance que le cercle n'est pas vicieux. Si toute épistémologie suppose à son tour un cercle, il est donc à présumer qu'en s'étendant jusqu'à embrasser l'ensemble des disciplines servant de référence à l'analyse génétique, et cette analyse elle même, l'extension de ce cercle sera gage d'une plus grande cohérence interne que ce ne peut être le cas pour les systèmes philosophiques particuliers»[2].

[1][p.52, note 1] Introduction à l'épistémologie génétique, t. I, p. 41.

[2][p.53, note 1] Introduction à l'épistémologie génétique, t. I, p. 42.



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La différence entre le temps et l’espace est […] à chercher dans le processus même de [l']application des actions ou des opérations aux objets extérieurs: dans le cas de l’espace, la coordination des actions suffit, par son exercice au cours des actions particulières, à assurer la construction des structures sans emprunter à titre de matériaux les propriétés des objets comme tels […]; au contraire, dans le cas du temps, l’abstraction à partir de la coordination des actions ne suffit pas à la construction des structures et celles-ci empruntent aux objets certains caractères que le sujet abstrait de ces objets eux-mêmes.