Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]


II. 1914-1918

Ce fut à cette époque que le curieux phénomène auquel j'ai fait allusion dans mon introduction commença à se manifester. Non content de lire beaucoup (cela en plus de l'étude des mollusques et de la préparation du baccalauréat que je reçus en 1915 à l'âge de dix-huit ans), je me suis mis à écrire mes propres idées dans de nombreux cahiers. Bientôt ces efforts affectèrent ma santé ; je dus passer un an à la montagne, remplissant mes loisirs forcés en écrivant une sorte de roman philosophique que je fus assez imprudent pour publier en 1917. En relisant maintenant ces divers écrits qui marquent la crise et la fin de mon adolescence - et que j'avais entièrement oubliés jusqu'à l'instant de les rouvrir pour cette autobiographie - j'y trouve avec surprise deux idées qui me sont encore chères et qui n'ont cessé de me guider dans mes entreprises les plus diverses. C'est pourquoi, si ingrate à première vue que puisse paraître une telle tentative, je vais essayer de retracer ces premières notions.

Après mon contact malheureux avec la philosophie de Bergson, j'avais commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main : Kant, Spencer, Auguste Comte, Fouillée et Guyau, Lachelier, Boutroux, Lalande, Durkheim, Tarde, Le Dantec ; et en psychologie : W. James, Th. Ribot et Janet. En outre, au cours des deux années qui précèdent [p.6] le baccalauréat nous avions des leçons de psychologie, de logique et de méthodologie scientifique données par le logicien A. Reymond. Mais faute de laboratoire et de conseils (il n'y avait pas de psychologue expérimental à Neuchâtel, même à l'université) la seule chose que je pouvais faire était de la théorie, et écrire. J'écrivais même si ce n'était que pour moi, car je ne pouvais penser sans écrire - mais cela devait être de façon systématique comme s'il s'agissait d'un article destiné à la publication

Je commençai par un essai assez fruste, prétentieusement intitulé « Esquisse d'un néopragmatisme » où je proposais une idée qui est restée centrale pour moi, à savoir que l'action comporte en soi une logique (cela contrairement à l'anti-intellectualisme de James et de Bergson) et que par conséquent la logique a sa source dans une sorte d'organisation spontanée des actions. Mais il manquait le lien avec la biologie. Une leçon de Reymond sur le réalisme et le nominalisme dans le cadre du problème des « universaux » (avec quelque référence au rôle des concepts dans la science contemporaine) me donna une intuition soudaine. J'avais réfléchi profondément au problème des « espèces » en zoologie et j'avais adopté un point de vue purement nominaliste sur ce sujet : l'espèce n'avait aucune réalité en soi et ne se distingue des simples « variétés » que par une plus grande stabilité. Mais ce point de vue théorique, inspiré du Lamarckisme, me gênait quelque peu dans mon travail empirique (la classification des mollusques). La controverse de Durkheim et de Tarde sur la réalité ou la non-réalité de la société en tant que tout organisé me plongea dans un état semblable de perplexité sans me montrer au premier abord sa pertinence quant au problème de l'espèce. A part cela, le problème général du réalisme et du nominalisme me fournissait une vue d'ensemble : je compris soudain qu'à tous les niveaux (celui de la cellule, de l'organisme, de l'espèce, des concepts, des principes logiques, etc.) on retrouve le même problème des relations entre la partie et le tout ; désormais j'étais convaincu d'avoir trouvé la solution. Enfin émergeait l'union étroite dont j'avais rêvé, entre la philosophie et la biologie, et la possibilité d'une épistémologie qui me parut alors réellement scientifique !

Ainsi je commençai à écrire mon système (on se demandera où je trouvai le temps nécessaire, mais je le prenais chaque fois que je le pouvais, en particulier pendant les leçons ennuyeuses !). Ma solution était très simple : dans tous les domaines de la vie (organique, mentale, sociale) il existe des « totalités » qualitativement distinctes de leurs parties et qui leur imposent une organisation. Par conséquent il n'existe pas d' « éléments » isolés. La réalité élémentaire dépend nécessairement d'un tout qui l'informe. Mais les relations entre le tout et la [p.7] partie varient d'une structure à l'autre car il faut distinguer quatre actions toujours présentes : l'action du tout sur lui-même (conservation), l'action du tout sur les parties (modification ou conservation), l'action des parties sur elles-mêmes (conservation), et l'action des parties sur le tout (modification ou conservation). Ces quatre actions s'équilibrent dans une structure totale, mais il y a alors trois possibilités d'équilibre : (1) prédominance du tout avec modification des parties ; (2) prédominance des parties avec modification des parties ; (3) conservation réciproque des parties et du tout. A cela il faut ajouter une loi fondamentale : seule la dernière forme d'équilibre (3) est « stable » ou « bonne » alors que les deux autres (1) et (2) sont moins stables ; quoique tendant vers la stabilité il dépendra des obstacles rencontrés combien (1) et (2) approcheront de l'état stable.

Si j'avais connu à cette époque (1913-1915) les travaux de Wertheimer et de Köhler, je serais devenu Gestaltiste, mais n'ayant rencontré que les écrits de l'école française et étant encore incapable d'imaginer des expériences pour vérifier ces hypothèses, j'étais obligé de me limiter à la construction d'un système. La lecture de ces vieux papiers me paraît d'un certain intérêt du fait qu'ils représentent un schéma anticipateur de mes recherches ultérieures : il était déjà clair pour moi que l'état d'équilibre du tout et de la partie (la troisième forme) correspondait à des états de conscience de nature normative : nécessité logique ou obligation morale par opposition aux formes inférieures d'équilibre qui caractérisent les états de conscience non-normatifs tels que la perception etc., ou les événements organismiques.

Après mon baccalauréat je partis à la montagne pour me reposer. Pendant ce temps j'étais immatriculé formellement à la Faculté des Sciences de l'Université de Neuchâtel, de sorte que peu après mon retour, je pus obtenir ma licence de sciences naturelles puis mon doctorat, avec une thèse sur les mollusques du Valais (1918). Bien que mon intérêt pour les cours de zoologie (Fuhrmann), d'embryologie (Béraneck), de géologie (Argand), de chimie physique (Berthoud) et de mathématiques (la théorie des groupes me semblait particulièrement importante en ce qui concerne le problème de la totalité et des parties) n'eut pas diminué, je désirais vivement me rendre dans une université plus grande, dotée d'un laboratoire de psychologie où je pouvais espérer réaliser les expériences destinées à vérifier mon « système ».

Ce fut dans ce champ de recherche que les habitudes mentales que j'avais acquises au contact de la zoologie devaient me rendre de grands services. Je n'ai jamais cru à un système sans contrôle expérimental précis. Ce que j'avais écrit au cours de mes années au lycée, je le jugeais indigne d'être publié parce que purement théorique ; sa seule [p. 8] valeur me semblait résider dans son rôle d'incitation à une expérimentation dont toutefois je ne pouvais alors soupçonner la nature.

Néanmoins durant l'année que je passai à la montagne je fus hanté par le désir de créer, et je cédai à la tentation. Cependant afin de ne pas me compromettre dans le domaine scientifique, je tournai la difficulté en écrivant - pour le grand public, et non pour les spécialistes - une sorte de roman philosophique dont la dernière partie contenait mes idées (1917). Ma stratégie s'avéra efficace : personne n'en parla sinon un ou deux philosophes indignés.1



1[note 1 de la p.8] Voici quelques citations de cet ouvrage intitulé Recherche (1917). Il était question d'élaborer une théorie positive de la qualité, en tenant compte « des seules relations d'équilibre ou de déséquilibre entre les parties » (p. 150). « Or il ne peut y avoir aucune conscience de ces qualités, donc ces qualités ne peuvent exister s'il n'y a aucunes relations entre elles, si par conséquent elles ne sont pas amalgamées en une qualité totale qui les contienne tout en les maintenant distinctes. Par exemple, je ne serais conscient ni de la blancheur de ce papier, ni de la noirceur de cette encre, si ces deux qualités n'étaient pas combinées par ma conscience en une certaine unité, et malgré cette unité elles ne restaient pas respectivement l'une blanche et l'autre noire... Telle est l'origine de l'équilibre entre les qualités : il y a équilibre de cette manière non seulement entre les diverses parties d'un côté, et le tout de l'autre, en tant que distinct du tout résultant de ces qualités partielles... (Il est donc nécessaire de procéder du tout vers les parties et non des parties vers le tout comme le fait l'esprit du physicien) » (pp. 151-153). « On peut alors distinguer un premier type d'équilibre où le tout et les parties se soutiennent mutuellement » (p. 156) et d'autres types tels qu'il y ait interaction coordonnée entre le tout et les parties (p. 157). Or tous les équilibres tendent vers un équilibre du premier type » (p. 157), mais sans pouvoir l'attendre au niveau organique. « Donc nous appelons équilibre idéal l'équilibre du premier type, et tout équilibre réel quel qu'il soit présuppose un équilibre idéal » (p. 158). Par contraste le premier type est réalisé au niveau de la pensée : « Il est l'origine du principe d'identité, dont est déduit le principe de contradiction » (p. 163).



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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.