Environnement en biologie
Fondation Jean Piaget

Formation en biologie

Introduction
Apports lamarckiens et darwiniens
Les conceptions de Le Dantec et Rabaud
Apport des philosophies évolutionnistes


Introduction

Entre 1907 et 1911, les premiers pas de Piaget en science naturelle ont été guidés par le directeur du musée d’histoire naturelle de Neuchâtel. A partir de 1911, la formation prend une tournure plus résolument théorique et biologique. Les échanges interpersonnels avec des chercheurs de Suisse romande et d’ailleurs, et les lectures d’ouvrages, non plus seulement de malacologie ou d’histoire naturelle, mais aussi de biologie "théorique" et de philosophie biologique, fournissent alors l’essentiel des idées et des méthodes socialement partagées qui l’aident à s’approprier les questions, les notions et les solutions générales de la biologie évolutionniste.

Bien qu’ils se recouvrent, il est utile de distinguer trois types d’apports qui ont enrichi la pensée biologique de Piaget, principalement entre 1911 et 1918, mais peut-être aussi, dans une moindre mesure, entre 1919 et 1929.

Un premier type est strictement scientifique. Il provient des échanges que le jeune biologiste a avec d’autres chercheurs, tels que Roszkowski, doctorant à l’université de Lausanne, au sujet d’objets communs de recherche. Un second type d’apports provient de biologistes qui cherchent, comme le fait de son côté Piaget, l’explication de l’évolution des formes biologiques.

Enfin le troisième type concerne l’élaboration de philosophies biologiques, c’est-à-dire de conceptions qui appliquent à une réalité quelconque des notions ou des thèses développées initialement pour rendre compte de la réalité biologique, ou qui, comme les métaphysiques de Bergson ou de Spencer, sont le résultat d’un enrichissement de la réalité biologique au moyen d’intuitions psychologiques, mécaniques, puis de la généralisation de cette vision enrichie du biologique à la totalité du réel. Ce troisième type d’apports ne fait pas qu’influencer la conception philosophique que l’auteur sera amené à développer de 1912 à 1918 (date de publication de "Recherche"). Il intervient aussi sur la formation de sa pensée biologique.

L’apport de Roszkowski et de Yung

Le premier type d’apports qui permet au jeune chercheur de bénéficier des nombreuses réflexions faites par les générations de chercheurs qui l’ont précédé en théorie de l’évolution est celui de Roszkowski, mais aussi de professeurs romands de zoologie qui, comme Yung, ont pu certainement lui prodiguer des conseils ou des remarques critiques utiles à la formation de sa pensée biologique (c’est-à-dire des notions, attitudes cognitives, procédés d’enquête, conceptions, délimitation de l’objet d’étude, etc., qui interviennent dans ses recherches et ses réflexions biologiques).

Mais ce premier type d’apports ne serait rien s’il n’était pas nécessairement complété ou supporté par les notions et conceptions que des générations de chercheurs et de penseurs ont peu à peu élaborées pour rendre compte de la manière la plus efficace et compréhensive qui soit des faits biologiques de toute nature recueillis lors de multiples observations ou expérimentations.

Le rôle des synthèses théoriques chez Piaget

En réalité il y a peu de doute que l’essentiel de la formation de la pensée de Piaget est dû à la synthèse réussie que celui-ci établit non seulement entre les faits et les théories, mais entre ces dernières. Comme cela a été plusieurs fois remarqué, les solutions qu’il est amené à donner aux problèmes généraux sont souvent annoncées comme des "tertium". Mais la notion de tertium est un peu trop simplificatrice, dans la mesure où ce n’est pas forcément deux théories préexistantes que Piaget incorpore en une totalité qui les dépasse. Ce peuvent être plusieurs thèses et notions, qui sont alors "réciproquement assimilées" peut-on dire, pour appliquer à son auteur la conception qu’il propose de la façon dont un enfant parvient à construire des schèmes d’action de plus en plus puissants, englobant d’autres schèmes qui, à un certain niveau, conservent leur autonomie et ne sont pas fusionnés. Mais pour parvenir à cette intégration de thèses ou de notions préexistantes, encore faut-il qu’elles préexistent et que l’auteur les assimile!

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Apports lamarckiens et darwiniens

Quelles sont les notions et les conceptions que le jeune chercheur pouvait trouver soit au cours de ses échanges avec d’autres biologistes, soit à travers les livres (que Piaget apprécie presque autant que les faits bruts, bien qu’il ne manque pas de s’en prendre à une forme de culture purement livresque dans sa critique d’une certaine philosophie)? Ce sont évidemment, pour l’essentiel, les notions au moyen desquelles les biologistes lamarckiens, darwiniens ou autres interprètent les faits qu’ils étudient; ainsi que les thèses par lesquelles ces biologistes cherchent à en rendre compte.

Notions darwiniennes

La progression du vocabulaire scientifique que le jeune chercheur utilise dans ses propres écrits donne une bonne idée de cette intériorisation de notions qu’il découvre dans son environnement intellectuel. Citons par exemple les notions de variation héréditaire et de variation fluctuante. Ou encore, issue de la même famille de pensée, les notions de "germen" et de "soma", ou de génotype et de phénotype. A ces notions, manifestement imposées, au moins au début, par une biologie distinguant clairement le domaine de l’inné de celui de l’acquis. et donc par une biologie darwinienne ou mendélienne (ces deux conceptions étant réunifiées au début du vingtième siècle), on peut ajouter également celle de mutation, et bien sûr celle de sélection.

Notions lamarckiennes

Dans le camp "opposé", chez les lamarckiens, la vision est plus mécanique en ce sens que, à la suite de Lamarck, ces biologistes empruntent certains de leurs concepts explicatifs principaux, et notamment la notion d’équilibre, à la mécanique physique. La plus claire manifestation de cet essai d’appliquer une approche mécaniciste à la compréhension du vivant, c’est chez le Dantec qu’on la découvre, c’est-à-dire chez un théoricien qui a énormément influencé le jeune Piaget. Mais cette influence est pondérée par d’autres facettes du lamarckisme, et notamment par le rôle réservé par d’autres auteurs au comportement et au facteur psychologique dans l’explication biologique.

Sans prétendre à l’exhaustivité, donnons un bref aperçu des auteurs qui ont marqué le jeune biologiste et qui vont l’entraîner dans la direction d’un lamarckisme qui donne sa place au facteur de l’organisation interne. On peut mentionner par exemple, et pour commencer, le naturaliste Forel (fig. 69), qui suggère à Piaget, ou qui contribue à renforcer chez lui, l’idée selon laquelle il y a une complète continuité entre une espèce et l’"espèce-mère" dont elle est issue, et qui, en faisant reposer la notion d’espèce sur celle d’adaptation, en donne une définition qui, en un sens, peut faire barrage à une compréhension de la notion de "bonne espèce", au sens où l’entend le darwinien Roszkowski.

Par ailleurs, on a vu que parmi les auteurs qui ont pris sous leur protection le jeune chercheur il y avait Yung. Il est donc particulièrement intéressant de connaître les idées qu’il cherchait à défendre sur la question centrale de l’origine des espèces.

Et bien, si l’on en croit un texte écrit à son sujet par A. Pictet, l’échec de recherches qu’il avait entreprises sur "L’influence des mouvements de vagues sur le développement des larves de grenouilles", l’avait conduit «à douter, sans cependant se sentir autorisé par ses résultats à l’affirmer, que la théorie de Lamarck, ce dogme qui semblait alors irréfutable, suffit absolument à élucider la question de l’évolution» (JJD84, p. 93).

Mais dans ses recherches Yung montrait pourtant la justesse d’une partie de la thèse de Lamarck, celle affirmant l’influence des changements d’une fonction sur l’organe qui la réalise. Et par ailleurs il suggérait à ses amis de poursuivre les recherches expérimentales devant permettre de trancher la question de l’existence ou non de l’hérédité de l’acquis. Manifestement les études que Piaget entreprendra deux ou trois décennies après celles de Yung seront de la même veine. Mais ce n’est bien sûr pas seulement celui-ci qui lui suggère cette direction de recherche. Tout le courant lamarckien de l’époque se développe dans ce sens.

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Les conceptions de Le Dantec et Rabaud

L’échec des tentatives de démontrer l’hérédité de l’acquis n’empêche pas les lamarckiens de spéculer sur les mécanismes de transfert des acquisitions individuelles vers les acquisitions héréditaires. On en a une bonne illustration non seulement avec le Dantec, mais aussi avec Rabaud, professeur de biologie à la Sorbonne, et que les futurs biologistes darwiniens de France rendront responsable du retard pris par les français pour abandonner le lamarckisme.

La vie des protozoaires, un processus d’assimilation...

Parmi les idées de le Dantec, il faut d’abord mentionner la notion d’assimilation fonctionnelle, basée sur la conclusion à laquelle le conduisent ses travaux sur les protozoaires à l’institut Pasteur: «Pour une substance vivante de composition chimique déterminée il y a une forme spécifique déterminée, qui est la forme d’équilibre de cette substance vivante à l’état de vie élémentaire» (JJD84, p. 305).

C’est en 1896, année de la naissance de Piaget, que dans son livre sur "Les théories nouvelles de la vie" le Dantec propose une formule supposée capturer ce phénomène essentiel de la vie que serait l’assimilation fonctionnelle. Il vaut la peine de citer cette formule dans la mesure où, avec d’autres de même type, elle annonce les sortes d’équations dont Piaget sera également friand lors de ses essais de biologie théorique: a+Q = ?a+R ("a" étant la "substance vivante" d’un être unicellulaire ou d’une cellule d’un organisme pluricellulaire, "Q" les substances du milieu dans lequel se trouve cet être ou cette cellule, "?" un coefficient plus grand que 1 et "R" les déchets du processus d’assimilation). Bien sûr, considérée à partir de la biologie moléculaire d’aujourd’hui, les formules de le Dantec, et surtout cette notion de "substance vivante", prêtent à sourire. Mais dans l’ensemble, aussi spéculative soit-elle, la tentative de cet auteur d’expliquer tous les faits biologiques importants, et en particulier l’adaptation et l’évolution, à partir de l’équation précédente, est l’une des plus poussées qui aient été faites à la fin du siècle dernier.

...et d’imitation

L’intérêt de l’essai de le Dantec tient pour une bonne part dans le fait qu’il s’efforce de clarifier comment la "lutte d’un organisme" avec le milieu dans lequel il baigne peut modifier la substance de cet organisme et ainsi expliquer l’évolution du vivant (la notion de lutte, que rejettera plus tard Piaget lorsqu’il reprendra certaines des idées du biologiste français, a certainement été inspirée par les recherches sur les bactéries et les vaccins réalisées à l’institut Pasteur). L’assimilation se voit ainsi doublée par une processus d’imitation ou d’accommodation de la substance vivante à la réalité dans laquelle elle baigne.

L’adaptation d’une organisme pluricellulaire

Si, dans le cas des unicellulaires, le procédé imaginé par le Dantec est trivial (au moins dans l’abstrait), les organismes complexes l’obligent à introduire un étage supplémentaire d’explication. Chaque cellule au sein de l’organisme peut se modifier au cours de la lutte qui l’oppose aux autres cellules, «et ce sont toujours les plus aptes qui persistent dans chaque circonstance» (on voit que le thème de la sélection naturelle n’est pas forcément étranger au lamarckisme); «mais il y a en outre un intérêt supérieur en jeu, celui de la coordination générale sans laquelle tous les éléments de [l’organisme pluricellulaire] sont condamnés à la mort élémentaire par arrêt du renouvellement du milieu intérieur» (in JJD84, p. 314). C’est cet intérêt supérieur qui va alors permettre d’expliquer le passage des acquisitions individuelles aux acquisitions héréditaires, cela par le biais de la sélection interne qui favorise «les variations des substances vivantes ou de leur proportion qui vont dans le sens de la survie de l’organisme global» (id., p. 315).

Ultérieurement, le Dantec substituera au langage darwinien une interprétation plus fidèlement lamarckienne: les notions de lutte, de sélection, etc., ne sont que des «subterfuges» et il vaut mieux utiliser le langage de la mécanique et de la thermodynamique (les notions de "stabilité", d’"équilibre", etc.).

La vie, un processus d’équilibre

Si le Dantec est l’auteur qui, vers 1900, pousse le plus loin les spéculations sur les mécanismes de l’adaptation et de l’hérédité (et si les analogies de certaines d’entre elles avec celles que proposera Piaget bien plus tard sont fascinantes), il est loi d’être le seul.

En 1911, le biologiste et lamarckien Rabaud recourt aux notions de la mécanique pour expliquer une possible hérédité de l’acquis: «Un être vivant subit les influences externes inaccoutumées par l’ensemble de ses parties qui constituent un organisme homogène; la rupture d’équilibre et les oscillations qui la suivent n’intéressent pas seulement un coin plus ou moins retiré de la substance de cet être; elles intéressent l’être tout entier comme l’intéresse tout entier le système d’échange nouveau qui s’établit [avec l’extérieur]; seul se localise le changement morphologique qui traduit la modification d’ensemble résultant du nouvel équilibre» (in JJD84, pp. 107-108).

De même le naturaliste américain Cope n’hésitera pas à imaginer une «énergie spéciale [...] se transmettant des tissus du corps aux cellules germinales [et qui] se combine là avec l’énergie héritée [pour produire] l’énergie de l’évolution» (id., p. 106). Weismann lui-même, auteur du dogme darwinien de la séparation entre le "soma" et le "germen", n’a pas hésité, comme Darwin d’ailleurs, à spéculer sur la façon dont une "sélection germinale" (une sélection des déterminants héréditaires se produisant au sein de chaque cellule vivante) pourrait rendre compte des variations dirigées constatées par les naturalistes.

Nous pourrions citer encore plusieurs biologistes, dont le jeune Piaget a eu l’occasion de lire les thèses, et qui ont pu jouer le rôle d’"attracteurs" dans la formation de sa pensée biologique. Mais ce ne sont pas seulement les biologistes qui le guident ainsi peu à peu vers une conception néo-lamarckienne de l’évolution du vivant, ce sont aussi les philosophes, et notamment Spencer, père des "philosophies évolutionnistes", ainsi que Bergson, auteur de l’une de ces philosophies qui fascineront pendant quelques temps l’adolescent.

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Apport des philosophies évolutionnistes

Spencer et Bergson ont surtout influencé l’élaboration par Piaget d’une philosophie biologique qui servira de point de départ à la construction ultérieure de l’oeuvre biologique, psychologique et épistémologique. Mais la place occupée par la biologie dans la création de leur philosophie fait que cette influence a inévitablement aussi marqué la formation de la pensée biologique du jeune chercheur.

Un regard sur l’évolutionnisme de Spencer

On peut mentionner deux apports de Spencer à cette formation. D’abord, il ouvrira la voie à Piaget en montrant comment le problème de la biologie inclut ceux de la psychologie, et en particulier le problème du développement cognitif. En d’autres termes, par le caractère systématique de sa philosophie, Spencer a certainement contribué à ce que Piaget prenne conscience de la portée générale des questions de l’organisation et de l’évolution, et a mis en valeur la science biologique en tant que science de l’organisation et de l’évolution.

Mais par ailleurs, un peu comme le Dantec, Spencer a montré comment l’évolution du vivant obéit à des lois d’équilibre et d’équilibration. Il y a dépendance mutuelle entre les parties de toute organisation. Lorsqu’une force extérieure agit sur l’organisation, il en résulte une rééquilibration des parties internes qui se fera dans le sens de la plus faible résistance. Ce jeu entre les actions extérieures et les réorganisations intérieures, cette «accommodation continue des relations internes aux relations externes» (in JJD84, p. 252), expliquent la correspondance entre les phénomènes internes à l’organisme et le monde extérieur. Quant à la question de l’hérédité de l’acquis qui divise les darwiniens et les lamarckiens, Spencer partage d’autant plus facilement le point de vue des seconds que sa conception de l’organisation et de l’équilibre entre ses parties apporte une solution en apparence immédiate au problème du passage des acquisitions individuelles aux acquisitions héréditaires.

L’évolution créatrice

En ce qui concerne Bergson, avec qui nous achèverons ce très rapide survol de l’environnement cognitif qui a nourri la pensée biologique du jeune chercheur en ses années de formation, son apport vient contrebalancer la vision souvent trop mécanique des biologistes et de beaucoup d’autres philosophes qui s’inspirent de la biologie pour proposer une vision évolutionniste de la réalité.

Bergson a une grande connaissance des faits et des conceptions de la biologie, qu’il soumet à une critique très fine dans cet ouvrage sur "L’évolution créatrice" que Piaget a lu vers la fin de 1912. Pour le philosophe français, la vie est en son fond un élan créateur qui laisse derrière lui des formes achevées, les espèces biologiques. Cet élan, dont Bergson essaie de prendre connaissance au moyen d’une intuition métaphysique et poétique qui embrasse la succession connue des formes vivantes, s’apparente au travail de la conscience créatrice, elle aussi imprévisible, et elle aussi productrice de formes, les oeuvres d’art par exemple.

Il y a ainsi chez le philosophe français une certaine psychologisation du vivant qui va bien au delà de celle que l’on peut constater chez les biologistes lamarckiens lorsqu’ils évoquent le comportement comme facteur important, voire central, de l’évolution biologique. Seulement là où les biologistes en restent à une vision comportementaliste, Bergson plonge en quelque sorte au coeur de la réalité biologique pour tenter d’en cerner non pas la surface, mais la vie intérieure.

Piaget ne restera pas insensible à cette façon toute bergsonienne de psychologiser le vivant. Et si en général il sera beaucoup plus prudent que le philosophe et se gardera de doubler la biologie par une métaphysique, la lecture de Bergson se reflétera peut-être dans son refus de suivre le mécanicisme matérialiste adopté par des auteurs qui l’ont apparemment beaucoup plus marqué sur le long terme (et d’abord le Dantec et Spencer).

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[…] c’est donc une question dépourvue de sens de se demander si la logique ou les mathématiques sont en leur essence individuelles ou sociales: le sujet épistémique qui les construit est à la fois un individu, mais décentré par rapport à son moi particulier, et le secteur du groupe social décentré par rapport aux idoles contraignantes de la tribu, parce que ces deux sortes de décentrations manifestent l’une et l’autre les mêmes interactions intellectuelles ou coordinations générales de l’action qui constituent la connaissance.