Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]

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VIII. 1950-1966

Les pages qui précédent ont cherché à dégager les mobiles et les étapes des contributions que j'ai pu fournir à notre discipline et c'est sans doute ce qu'on attendait d'elles en une Histoire de la psychologie en autobiographies, telle que s'intitule le recueil américain dont les directeurs Murchison et Boring m'avaient demandé cet exposé. Mais comme l'occasion se présente de les compléter jusqu'en 1966, il peut être utile de saisir cette occasion pour tirer quelques enseignements des expériences faites.

Une autobiographie n'est jamais objective et c'est naturellement au lecteur à la redresser dans le sens de la vérité impersonnelle. Elle [p.24] offre néanmoins cet intérêt de fournir quelques indications sur ce qu'un auteur a voulu faire et sur la manière dont il se comprend lui-même. Lorsqu'il s'agit d'un auteur interprété de façons très diverses, cela peut même être utile : en des publications récentes, j'ai été tour à tour considéré comme « néo-associationnistes (Berlyne), transcendantaliste (Battro), néo-gestaltiste (Meili), apparenté de près à la dialectique marxiste (Goldmann, Nowinski, etc.) ou encore en certains points tributaire d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin (Chauchard). Tout cela est très honorable, mais peut rendre souhaitables quelques précisions sur la manière dont on en est venu à certaines idées. C'est pourquoi lorsque mes étudiants de la Sorbonne m'ont demandé un jour comment j'en étais arrivé, malgré une formation biologique, à l'emploi de la logique symbolique et des modèles abstraits, ai-je dû répondre sur un mode autobiographique 23. De même, en un petit livre de discussion sur la valeur de la philosophie, il m'a paru nécessaire, mais à l'intention des philosophes, de raconter avec quelques détails comment je m'étais détaché d'eux 24. Cela fait donc, avec celle-ci, un peu trop d'autobiographies dont il faut d'ailleurs souhaiter qu'elles ne soient jamais contradictoires entre elles. Mais, comme on m'a prié de compléter celle qu'on vient de lire, j'aimerais en profiter pour exposer comment, au terme d'une carrière, je suis parvenu à quelques convictions par voies rétrospectives autant qu'actuelles.

Tout d'abord les faits survenus en 1950 et 1966 se réduisent à quatre principaux. En premier lieu j'ai eu la chance et l'honneur d'être appelé en 1952 par la Sorbonne, d'y enseigner à titre régulier la psychologie génétique et j'ai pu conserver ce poste (en faisant la navette entre Genève et Paris) jusqu'en 1963, où l'activité croissante du Centre international d'Epistémologie génétique à Genève m'a obligé à renoncer à ces cours parisiens, malgré tout le plaisir et l'enrichissement intellectuel que j'en tirais. En second lieu, j'ai pu créer en 1956 à la Faculté des Sciences de Genève, avec l'appui de la Fondation Rockefeller pendant huit ans, puis celui du Fonds national suisse de la Recherche scientifique, le Centre d'épistémologie dont il vient d'être question, et j'ai raconté ailleurs avec quelque détail 25 le déroulement de cette aventure si excitante consistant à faire coopérer en des recherches communes des spécialistes de disciplines très différentes (logiciens, mathématiciens, physiciens, biologistes, psychologues et linguistes) et en unissant constamment l'examen théorique à l'analyse expérimentale. En troisième lieu, tant à cause des travaux de ce Centre qu'en raison de l'intense activité de nos collaborateurs et assistants, j'ai été obligé de [p.25] coopérer à de nombreuses publications : on en trouvera la liste dans la Bibliographie si soigneuse et complète qu'a dressée B. Inhelder avec ses co-équipiers en vue d'un volume jubilaire 26 et qui est reproduite dans le présent fascicule ; et l'on notera que presque chacun des ouvrages mentionnés en cette dernière période est le fruit de collaborations, et en toute première place avec B. Inhelder elle-même. Enfin, en quatrième lieu, ces années ont vu se multiplier un certain nombre de tâches administratives et internationales (Unesco, Bureau International d'Education, etc.) dont je retiendrai l'une des plus agréables : la fondation et le développement de l' « Union internationale de psychologie scientifique », dont j'ai eu l'honneur d'être le second président (de 1954 à 1957), en succession de Piéron.

Cela dit, j'en reviens à l'histoire des idées et constate qu'au terme des pages écrites en 1950 (conclusion du § VII), j'annonçais la double intention de m'orienter vers une théorie plus générale des structures et vers un raccord plus étroit avec les domaines biologiques et neurologiques. J'étais donc encore bien jeune et le moment est venu de dire ce qu'il en est devenu en fait et de tirer les leçons des expériences acquises depuis. En réalité, ces espoirs n'étaient pas entièrement vains, mais je n'ai pu me rapprocher plus ou moins des buts que par des voies différentes de celles qui étaient prévues et c'est sur elles que j'aimerais réfléchir quelque peu, du moins en ce qui concerne les structures. Pour ce qui est des relations entre les structures cognitives et les structures organiques, il va de soi qu'il est trop tôt pour songer à des correspondances précises entre les premières et le développement du système nerveux et il faut encore attendre que les belles hypothèses de McCulloch aient pu être différenciées en de nombreux secteurs. Par contre une étude en commun faite au Centre d'Epistémologie génétique sur les principaux courants de la biologie contemporaine m'a convaincu, non seulement du parallélisme des problèmes (sur les terrains de l'adaptation, du développement, etc.) sur lequel j'insistais depuis longtemps, mais encore de la convergence des notions ou de certaines des solutions biologiques actuelles avec ce que nous trouvons dans l'étude de l'intelligence : j'ai donc écrit à ce sujet un ouvrage d'idées (Biologie et connaissance), destiné à poser ou à préciser les problèmes et qui a paru chez Gallimard dans la collection dirigée par Jean Rostand.

Quant aux questions de la théorie générale des structures, nous avons certes progressé, mais en collaboration, et c'est sur cet aspect de plus en plus nécessaire de la recherche psychologique que j'aimerais [p.25] insister au terme de cette autobiographie, en substituant ainsi le pluriel au singulier et en attendant que soit créé le mot de symbiographie.

23[note 23, p.24] « Bulletin de psychologie » (Paris), 19590, 13, n° 169, pp. 7-13.

24[note 24, p.24] Sagesse et illusions de la philosophie, Paris (P.U.F.) 1965, chap. 1. 25

25[note 25, p.24] Ibid., pp. 43-55.

26[note 26, p.25] Psychologie et épistémologie génétiques, thèmes piagétiens, Paris, Dunod, 1966, p. 7 à p. 38.

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I. Il convient tout d'abord de relever, et indépendamment encore de ce programme des structures, l'importance croissante que j'ai été conduit à attribuer à la critique, en particulier dans les cas privilégiés où elle finit par aboutir à un véritable contrôle mutuel. J'ai sans doute été l'un des psychologues de ce siècle qui ont eu à subir le maximum de critiques : mes premiers travaux sur le langage de l'enfant, sa représentation du monde et sa notion de causalité ont (comme déjà dit sous IV) donné lieu à de très vives controverses, mais portant moins sur ce qui en eux était effectivement insuffisant que sur la notion même de transformations qualitatives ou structurelles de la pensée au cours du développement. Comme ces critiques témoignaient en général d'une incompréhension plus ou moins complète du problème lui-même, je m'en suis peu soucié, persuadé que la suite des recherches fournirait les démonstrations voulues et je n'ai pas publié de réponses, sauf à Suzan et à Nathan Isaacs. J'ai d'ailleurs eu la satisfaction depuis lors de trouver en N. Isaacs de solides appuis; de voir M. Laurendeau et A. Pinard se livrer récemment à une lucide critique méthodologique de mes anciens critiques, au vu des nouveaux faits accumulés par eux 27 ; de lire un travail de Jan Smedslund développant sous une forme renouvelée mes anciennes hypothèses sur l'égocentrisme et la décentration intellectuels 28, etc. Ce n'est donc pas de ces anciennes critiques que j'aimerais parler ici.

Par contre, en ces dix à quinze dernières années et au fur et à mesure que se multipliaient nos résultats sur les réactions préopératoires (non-conservation, etc.) et opératoires de l'enfant, un nombre assez considérable de chercheurs ont repris nos expériences, sans plus, en général, contester les faits eux-mêmes mais en serrant de près les interprétations. Sur un tel terrain, la critique et la discussion deviennent alors particulièrement utiles, car, avant de considérer comme démontrée l'hypothèse de structures d'ensemble et de leur construction progressive selon un rythme impossible à accélérer indéfiniment, il importe bien sûr d'essayer toutes les autres formes d'explication et de contrôler de très près leurs valeurs respectives.

Quelques expériences vécues et décisives m'ont ainsi appris la valeur irremplaçable de ces contrôles mutuels, mais à la condition de les instituer de façon assez systématique, et, ce qui est bien plus difficile, [p.27] en une atmosphère de réciprocité suffisante pour assurer des progrès réels. II y a quelques années, un remarquable expérimentateur français, P. Fraisse, éprouvait des doutes sur un certain nombre de nos résultats dans les domaines de la perception en général ainsi que des notions de la vitesse et du temps, dont il est spécialiste. Or, ces divergences, qui donnèrent d'abord lieu aux controverses sur le mode habituel, nous intéressèrent tellement (sans parler de la solide amitié née de ces contacts) que nous prîmes deux sortes d'habitudes dont la valeur s'est révélée décisive : refaire chacun les expériences de l'autre et nous communiquer mutuellement nos rédactions avant publication, pour examen critique et aussi pour s'assurer d'être toujours compris par le partenaire. On imagine peu, avant d'avoir utilisé une telle méthode, combien elle est instructive quant à l'établissement même des faits et, bien davantage encore, quant à l'affinement des interprétations : sans un tel effort, en effet, on comprend mal les interprétations autres que les siennes, faute d'en discerner les mobiles et les implications cachées, tandis qu'en atteignant celles-ci on enrichit sa propre perspective même si l'on n'aboutit pas aux convergences totales.

J'ai raconté ailleurs 29 l'expérience analogue que j'ai faite avec le logicien E. W. Beth avant que, comme avec P. Fraisse, nous puissions écrire un ouvrage en commun ; et la situation était bien plus grave car je ne suis pas logicien de métier et les critiques de Beth paraissaient irréductibles. Mais de tels résultats positifs des contrôles mutuels ne sont guère possibles qu'à la condition d'un contact personnel assez suivi, et les circonstances ne le permettent pas toujours.

Ceci nous ramène au problème des structures, au sujet duquel les critiques actuelles sont les plus fréquentes et les plus centrales mais émanant d'auteurs, aux U.S.A. et en U.R.S.S., que j'ai peu l'occasion de voir de façon continue. Les thèses qu'on m'oppose sont simples, et à mon gré, bien trop simples : la pensée consiste à construire des images de l'objet, et à diriger ou organiser ces images grâce aux signes verbaux, le langage lui-même constituant une description adéquate des choses ; l'activité du sujet ne revient ainsi qu'à se construire des représentations fidèles du réel et rien n'empêche par conséquent d'accélérer à volonté ce développement, par des apprentissages et des transmissions sociales, jusqu'à sauter des stades ou à les télescoper en acquisitions immédiates ; du point de vue pédagogique on appellera alors « optimiste » la perspective selon laquelle on peut tout apprendre à l'enfant à n'importe quel stade et l'on me qualifiera de « pessimiste » si je soutiens que pour assimiler ce qu'on lui apprend l'enfant a besoin de structures qu'il construit par sa propre activité.

[p.28] Si je pouvais prendre un contact suivi avec de tels auteurs, par exemple avec J. Bruner qui croit avoir renouvelé l'explication des conservations par sa théorie des images et des instruments sémiotiques, je ne me lasserais pas de m'étonner que les représentants de grands pays qui se proposent de transformer le monde n'aient pas d'autre ambition pour caractériser l'activité du sujet que de lui faire construire des images conformes et un langage adéquat. Jusqu'à plus ample informé, je croyais que l'action consiste à modifier le réel et non point à l'imiter, et je n'aurais pas cru que l'on construise des spoutniks ou que l'on projette des voyages sur la lune en se contentant de copies conformes des données observables ou déjà observées. Qu'un maître d'école à l'ancienne mode, qui n'a jamais rien inventé, appelle optimiste l'idéal consistant à apprendre aux élèves le plus possible et le plus tôt possible, soit, mais que des esprits créateurs s'inquiètent à l'idée d'attribuer à chaque enfant une capacité d'invention et de réinvention (et avec le temps que suppose toute construction effective), cela me dépasse. Bref, prendre au sérieux les opérations et les structures opératoires consiste à croire que le sujet peut transformer le réel, tandis que le primat des images et du langage conduit à un modèle fondamentalement conservateur de l'intelligence et de l'homme. L'intelligence est-elle essentiellement invention ou représentation ? Tel est le problème : or on ne peut expliquer l'invention par le simple jeu des représentations, tandis que celles-ci impliquent déjà une part importante de structuration active.

27[note 27, p.26] M. Laurendeau et A. Pinard, La pensée causale, Paris (P.U.F.).

28[note 28, p.26] L. Smedslund, Les origines sociales de la décentration, in Psychologie et Epistémologie génétiques, Paris, Dunod, 1966, pp. 159-168.

29[note 29, p.27] Sagesse et illusion de la philosophie, p. 50.

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II. Ces thèses dépassent-elles les frontières de la psychologie ? Certainement oui, quant à leur signification, mais certainement non quant à leur vérification. L'un des mobiles évidents des auteurs qui se méfient des idées de structures et d'opérations est la crainte de sortir de la psychologie pour en appeler à des considérations logiques ou épistémologiques. L'expérience décisive que j'ai vécue en cette dernière décade, et essentiellement à notre Centre d'épistémologie génétique, m'a au contraire convaincu de la nécessité des recherches interdisciplinaires et de leur fécondité pour la solution des problèmes spécifiquement et authentiquement psychologiques. Tout ce que j'ai pu faire depuis une dizaine d'années a été, en effet, conçu et élaboré en collaboration, avec B. Inhelder bien sûr comme auparavant, mais avec les psychologues, logiciens, mathématiciens, physiciens, biologistes et cybernéticiens de notre Centre sans le secours constant desquels le problème des structures n'eût point avancé d'un pas. Au contraire, en mettant en correspondance les généalogies formelles de structures avec les filiations psychogénétiques en leurs réalisations concrètes et avec les modèles cybernétiques d'autorégulations et leurs réalisations biologiques, on commence à comprendre comment les structures opératoires font le pont entre l'organisation vitale et les réalités logico-mathématiques. Mais, [p.29] je le répète, la cohérence et la vraisemblance croissantes de ces hypothèses sont dues à notre collaboration continue et non point au travail solitaire d'un chercheur individuel.

Seulement, la question qui s'est sans cesse posée à nouveau au cours de ces années est celle de la légitimité de ces échanges interdisciplinaires, car les mêmes auteurs dont je rappelais tantôt l'attitude critique s'opposent à toute intrusion de la logique et de l'épistémologie en psychologie et me reprochent souvent de sortir des frontières de cette dernière en parlant de structures et d'opérations. C'est le cas notamment de J. Bruner en son dernier livre 30 et cette position critique est d'autant plus curieuse que Bruner est l'un des premiers avec nous à avoir parlé de « stratégies » et à avoir cherché à utiliser la théorie des jeux ou de la décision dans la solution des problèmes d'intelligence (en notant à ce propos que l' « opération de Piaget » est une stratégie) et que, tout en négligeant les autres opérations de nos « groupements » il fait sans cesse appel à l'identité qui est une opération comme une autre !

Voyons donc où conduit ce refus de l'interdisciplinaire, question vitale pour l'avenir de nos travaux... Le premier fait à constater est qu'aucun auteur ne peut à la longue demeurer à l'intérieur des frontières de la psychologie, sans jamais les franchir. Par exemple la doctrine que J. Bruner oppose à mes hypothèses structurales fait intervenir au moins trois facteurs : l'image, le langage et la communication entre individus (il invoque également l'action, mais visiblement sans trop savoir qu'en faire, ce qui est intéressant puisque c'est d'elle que procèdent les opérations). Pour ce qui est de l'image, il s'agit d'abord d'établir ses relations avec la perception ou avec l'imitation intériorisée et les ébauches motrices étudiées à son sujet par les neurologistes cela suppose donc une collaboration entre la psychologie et la neurologie, ce que tout le monde accepte (ou presque) mais ce qui est déjà de l'interdisciplinaire. La communication sociale comporte également une dimension sociologique, et la collaboration entre la psychologie et la sociologie est elle aussi admise, du moins en principe. Mais l'appel au langage implique bien davantage : dans la même université que Bruner (à Harvard), N. Chomsky enseigne que le fonctionnement de la parole met en œuvre une « grammaire génératrice »  dont l'emploi fait appel à une constante activité du sujet et témoigne de l'intervention de structures par ailleurs très voisines des structures logiques ; de plus Chomsky n'hésite pas à considérer ces structures comme préformées dans le sens d'une innéité, et il s'avance ainsi bien plus que nous, qui parlons [p. 30] seulement d'équilibration progressive, et devenant « nécessaire », mais non pas d'innéité proprement dite. Comment donc concevoir qu'un psychologue puisse longtemps utiliser le recours au langage pour combattre le structuralisme de Piaget quand, à côté de lui, travaille un linguiste qui cherche à subordonner précisément ce langage à des structures génératrices à la fois logiques ou semi-logiques et innées ? En quatrième lieu, aucun psychologue n'est allé jusqu'à nier la présence dans l'intelligence humaine et la construction progressive chez l'enfant, de cette structure fondamentale et d'une richesse admirable qu'est la suite des « nombres naturels » ou entiers. Pourquoi en ce cas avoir peur des opérations et des structures logiques, puisque le nombre en est l'émanation directe ? Je crains bien, pour ma part, qu'il y ait là un nouveau signe de ce conservatisme presqu'incurable de certains psychologues: ils n'éprouvent aucune méfiance à l'égard du nombre ou des mathématiques, parce qu'il y a 25 siècles qu'on leur en parle chaque jour, tandis qu'ils manifestent des refoulements protecteurs dès qu'on prononce les termes de logique moderne ou d'épistémologie.

Ceci me conduit au problème central que soulève nos positions : il n'y a pas de psychologie possible des fonctions cognitives sans un recours aux modèles logiques ni surtout sans une constante analyse épistémologique. C'est sur ces deux points que les critiques dont j'ai été l'objet semblent les plus systématiques (qu'elles soient explicites ou demeurent implicites), car le psychologue traditionnel veut bien collaborer avec le neurologiste, le sociologue, l'économiste, le linguiste (malgré le conflit latent signalé plus haut), tandis que pour lui la logique et l'épistémologie relèvent de la « philosophie » et ne le concernent donc plus en rien. A cela je puis donner deux réponses complémentaires (quitte à revenir à la philosophie sous III), l'une à partir de structures mathématiques, l'autre de la biologie.

Personne ne songe même à nier que l'intelligence humaine y compris celle de l'enfant parviennent à dominer le nombre entier, dit « naturel » précisément parce qu'il est atteint dès les niveaux préscientifiques. Comment y parviennent-elles? Il ne sert à rien de répondre que le nombre est inscrit dans le langage et qu'il se transmet socialement, car il reste à établir comment il a été construit dans les sociétés « primitives » et comment chaque nouvelle génération d'enfants parvient à le comprendre : les faits que nous avons pu réunir sur ce dernier point ont été retrouvés en des milieux divers (jusqu'à Aden et à Hong-Kong), mais il reste le problème de l'interprétation. La question que nous posons alors à nos contradicteurs est simplement celle-ci : est-il possible de dire quoi que ce soit de valable sur l'acquisition du nombre sans avoir quelque idée de ce que constitue un nombre ? A supposer que le nombre cardinal soit une propriété des objets, comme l'ont sou- [p.31]tenu Kotarbinsky (« mes doigts sont cinq » m'a-t-il dit un jour à l'Académie des Sciences de Pologne) et même jadis Gonseth (en le comparant à la couleur ou à la transparence d'un solide), s'acquérera-t-il de la même manière que s'il est le produit d'une mise en correspondance entre classes (Frege, Whitehead et Russell, etc.) ou, comme je l'ai soutenu, d'une synthèse de l'emboîtement inclusif et de la sériation ? L'ordre lui-même, inhérent au nombre ordinal est-il une propriété des choses ou de l'action comme telle d'ordonner (cf. les travaux du behavioriste Berlyne sur l'apprentissage de l'ordre aboutissant à l'hypothèse de la nécessité d'un « compteur ») ? Traiter de l'acquisition du nombre en se refusant à se poser ces problèmes me paraît témoigner de la même imprudence que d'invoquer le rôle du langage en oubliant les grammaires génératrices de Chomsky, parce qu'ignorer les solutions épistémologiques possibles ne consiste nullement à se protéger contre toute épistémologie, mais simplement à choisir celle du sens commun, avec son réalisme naïf, de même qu'oublier la linguistique des linguistes revient à retenir sans plus celle des opinions courantes ou du « bon sens » pédagogique.

En un mot, si l'on se borne à une psychologie statique limitée à l'adulte ou à telle ou telle phase de l'évolution, il est facile d'établir des frontières entre cette psychologie et l'épistémologie. Mais dès que l'on essaie, ce qui a été mon but constant, d'expliquer les conduites et les mécanismes mentaux par leur développement, et surtout par leur formation même, on se trouve, de ce seul fait, en présence de la nécessité continuelle et absolue de décider ce qui, en cette formation, relève de l'objet, relève des activités du sujet ou relève d'interactions diverses entre deux et sous quelles formes : Or ce sont là, qu'on le veuille ou non, des problèmes épistémologiques et si l'on ne veut pas travailler en aveugle et demeurer tributaire des épistémologies naïves, le premier devoir des psychologues généticiens est de s'informer de solutions épistémologiques et de les contrôler grâce aux faits qu'il recueille.

Ma seconde réponse a été toujours, mais de plus en plus en ces dernières années, qu'un tel point de vue est imposé par la biologie elle-même, car le problème biologique central des relations entre l'organisme et le milieu englobe et domine celui des relations entre l'intelligence et le réel, donc entre le sujet et l'objet. Aussi bien l'un des fondateurs de l'éthologie contemporaine, K. Lorenz, a-t-il fréquemment insisté en des articles récents sur l'impossibilité d'une psychologie animale sans traiter du problème épistémologique: si cela est vrai des oies et des canards de Lorenz, qui l'ont ramené au kantisme, je demande à être également entendu, au nom des enfants et adolescents humains, qui me conduisent à un structuralisme génétique et interactionniste. Mon [p.32] ouvrage récent sur Biologie et connaissance en développe abondamment les raisons.


30[note 30, p.29] J.S. Bruner et all., Studies in Cognitive Growth, Job Wiley, 1966. Je remercie d'ailleurs très vivement mon ami Bruner de m'avoir dédié cet ouvrage.

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III. Mais cela ne signifie en rien que la psychologie ait à se réintégrer dans la philosophie dont elle s'est détachée jadis, car la recherche interdisciplinaire suppose des méthodes communes de vérification expérimentale ou de déduction formalisante et il n'y a rien de commun entre les modes de vérification scientifique et la spéculation ou la pure « réflexion » philosophique. J'ai écrit l'an dernier un petit livre sur le sujet, Sagesse et illusions de la philosophie, où je cherche à montrer que la seule « connaissance » est celle qui est vérifiable, donc la connaissance scientifique (ce qui ne signifie en rien une adhésion au positivisme, qui veut limiter celle-ci au lieu de la laisser indéfiniment ouverte) ; et que la métaphysique n'atteint qu'une « sagesse », c'est-à-dire une croyance rationnelle, mais comportant une part de décisions ou d'évaluation qui dépasse le savoir. Il peut donc y avoir plusieurs sagesses, conclut ce petit ouvrage, tandis qu'il n'existe qu'une seule « vérité ». Ce livre va être traduit en plusieurs langues et il est donc trop tôt pour juger de l'accueil réservé à ses thèses. Mais dans les pays de langue française, où je m'attendais à ce qu'il fasse scandale, j'ai été surpris par un certain nombre de réactions favorables ou objectivement nuancées. Le meilleur philosophe actuel de la Suisse romande, J.-Cl. Piguet, me donne raison quant au passé et au présent, et me refuse seulement le droit d'anticiper l'avenir de la métaphysique qui peut entre temps découvrir sa méthode décisive : comme nous l'attendons depuis vingt-cinq siècles, je suis prêt à renouveler le bail. En France, l'Union rationaliste a organisé à la Sorbonne un débat public où je me suis trouvé aux prises avec l'excellent philosophe P. Ricœur et avec un ami de J.-P. Sartre, F. Jeanson. Partant de l'idée minimale de « sagesse ». Ricœur a surtout défendu l'idée qu'elle suppose la « raison », ce qui me parait entièrement acceptable car une décision peut encore émaner de la raison sans pour autant conduire à des « vérités ». Quant à Jeanson, il m'a fait le grand plaisir pour défendre Sartre, de me reprocher d'avoir centré ma critique sur ses premiers ouvrages de psychologie philosophique, alors qu'ils sont dépassés et que, a-t-il laissé entendre, il n'y croit plus guère. P. Fraisse en a alors profité pour demander qu'il le dise et a constaté avec plaisir combien les philosophes présents croyaient peu à cette psychologie philosophique qui constituait l'un des objets principaux de mes attaques (et, ajouterai-je, que certains ont la candeur de vouloir ressusciter en Suisse romande alors qu'elle perd sans cesse du terrain en France). Ricœur en reconnaissant les erreurs de Sartre a répondu en limitant le problème de la psychologie philosophique à celui du « sens » : mais, ou bien il s'agit de signification cognitive, et nous demeurons sur le terrain scientifique, ou il s'agit du [p.33] « sens humain en général, et il s'agit alors de valeurs et de simple « sagesse ».

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IV. J'ai cherché à montrer (sous II) le rôle considérable qu'a joué pour moi en ces dernières années le travail en équipe et interdisciplinaire. Il en faut dire autant de nos recherches proprement psychologiques, mais en tant qu'elles se distribuent selon les chapitres ou des domaines habituellement séparés et relevant de spécialités ou de spécialistes différents : intelligence, perception, images, mémoire, apprentissage, etc. Deux remarques sont à faire à cet égard.

Dans la plupart des Instituts, les recherches sont multiples mais chaque chercheur est spécialisé et conserve son domaine limité pour des années: les conversations privées ou les réunions périodiques avec exposés de chacun mettent naturellement l'ensemble des spécialistes au courant de ce qui se fait, mais chacun suit sa ligne de façon plus ou moins indépendante. L'organisation des recherches que nous avons cherché à atteindre consiste au contraire à choisir quelque tâche commune devant occuper les chargés de recherche, les chefs de travaux et les assistants pendant quelques années de suite, ces chercheurs étant réunis chaque semaine par B. Inhelder et moi-même pour la mise au point des techniques et des résultats, avec des rédactions provisoires dont je me charge en général et dont la critique par chacun sert aux nouveaux contrôles et aux nouveaux projets ; et ainsi de suite jusqu'au moment où l'on a le sentiment de ne plus rien trouver de neuf. Cette organisation était partiellement réalisée depuis longtemps en ce qui concerne le développement de la pensée, mais au temps de nos recherches sur le développement des perceptions, il y avait encore deux groupes parallèles de travaux sans suffisamment de contact entre eux et non pas un seul. L'unité s'est réalisée depuis.

Cela dit, le problème a été d'assigner à ce travail en équipe ainsi étroitement organisé, des buts assez larges, c'est-à-dire de trouver des objets d'étude sortant des frontières des seules opérations intellectuelles. Entre la perception et l'intelligence se situait naturellement l'image mentale, et nous avons consacré des années à cette question, en partant des suggestions de chacun de nous et en poursuivant des recherches nouvelles à titre de contrôle des précédentes aussi bien qu'au fur et à mesure des idées incidentes. L'un des problèmes était celui des relations entre les images et les opérations, mais c'était loin d'être le seul au départ, et, si nous y avons été ramenés sans cesse c'est que l'évolution même des représentations imagées chez l'enfant montre à l'évidence que l'image ne se suffit pas à elle seule et ne progresse (du statique au cinématique et aux images de transformation, ou de la reproduction [p.34] simple à l'anticipation) qu'en se subordonnant aux opérations. Un gros volume collectif 31 est né de ces efforts.

Des recherches sur l'apprentissage, conduites par B. Inhelder, M. Bovet et H. Sinclair, auxquelles je ne suis pour rien, sont nées des travaux du Centre d'épistémologie sur l'apprentissage des structures logiques et surtout des études de B. Inhelder sur un certain nombre de cas suivis longitudinalement. L'un des problèmes essentiels a été d'établir comment un enfant passe d'un stade opératoire au suivant et l'analyse si difficile des facteurs d'acquisition a été poussée d'une manière qui, d'ores et déjà, montre assez l'insuffisance de ceux que retient seuls Bruner. Les études psycho-linguistiques d'H. Sinclair 32 indiquent à elles seules combien le développement du langage semble subordonné à celui des opérations plus que l'inverse.

L'étude de l'image devait nous conduire tôt ou tard à celle des images-souvenirs et de la mémoire et sur ce terrain nous pensions sortir entièrement du domaine des opérations, tout en commençant par analyser les souvenirs à structures opératoires. Or, d'un bout à l'autre de ces recherches, qui nous ont occupés longtemps, nous sommes retombés dans une dépendance systématique de la mémoire par rapport aux schèmes opératoires. Pour ne citer qu'un exemple, la vision d'un ensemble de dix réglettes déjà sériées, sans aucune manipulation de l'enfant, se traduit après une semaine par un souvenir de couples, de trios, etc. qui expriment la manière dont le modèle a été assimilé selon le niveau opératoire du sujet, et non pas sa perception simple ; de plus, après six mois, les 75% de ces souvenirs se sont améliorés (sans aucune nouvelle présentation) en fonction des progrès du schème comme si l'intelligence à elle seule avait conduit à restructurer les données initiales. Ces résultats paraîtront bientôt.

En un mot, un travail d'équipe portant sur des chapitres habituellement séparés, a conduit bien sûr à renouveler quelque peu notre champ d'études si restreint des débuts, mais a surtout conduit ensuite à nous montrer l'unité profonde de ces domaines si souvent dissociés les uns des autres. Les méthodes interdisciplinaires portent ainsi leurs fruits jusqu'au sein des relations que l'on pourrait appeler inter-sous-disciplinaires, à l'intérieur de la psychologie elle-même.

Ces projets d'avenir sont multiples et variés. Je n'en mentionnerai qu'un qui m'a déjà produit l'effet d'une sorte de renouvellement sur le [p.35] terrain des opérations cognitives elles-mêmes. En étudiant le développement des opérations logico-mathématiques, nous avons avant tout insisté sur les activités spontanées du sujet, puisqu'il s'agissait en fait des produits de ses actions et de la pensée. Mais depuis un ouvrage ancien et bien dépassé nous avons quelque peu négligé la causalité, à commencer par l'action propre en ses effets causals et non plus en sa logique interne. Or, la causalité c'est l'opération attribuée aux objets et non plus simplement appliquée à eux. Reprendre systématiquement l'étude de la causalité, c'est donc recommencer l'analyse du développement cognitif mais en se plaçant au point de vue de l'objet et non plus du sujet ; c'est là un domaine immense et qui peut réserver bien des surprises. Mais au terme d'une carrière il vaut mieux être prêt à changer de perspectives que d'être condamné à se répéter sans plus.

31[note 31, p.34] Piaget, Inhelder et al., L'image mentale chez l'enfant, Paris (P.U.F.), 1966.

32[note 32, p.34] Sinclair de Zwart, Acquisition du langage et développement de la pensée, Paris, Dunod, 1967.

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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.