Équilibration: 1ère étape
Fondation Jean Piaget

Une 1ère conception spéculative
des équilibres organiques et mentaux

En hiver 1916-1917 Piaget rédige son premier livre, Recherche. Cet ouvrage est d'abord un témoignage autobiographique sur la crise qu'il a vécue à la suite à la fois d'une période de travail trop intense, de difficultés familales, mais encore du conflit entre la religiosité du jeune adolescent et la science de la nature vers laquelle l'avait conduit sa passion d'enfance pour l'histoire naturelle. Mais il est aussi et surtout l'exposé de la solution "scientifique" qu'il croit avoir trouvée au problème de la conciliation non plus seulement de la science et de la foi, mais également entre le positivisme de bien des savants de son époque et une interprétation du vrai, du beau et du bien qui ne réduise pas ces idéaux de la raison à un simple jeu de force mécanique, que ce soit à la manière de l'équilibre des champs de forces physiques ou selon le modèle qu'en propose une vision "darwinienne" rudimentaire réduisant toute l'évolution biologique, sociologique et morale à la loi de sélection des plus forts.

Piaget ne rejette cependant pas le projet d'explication scientifique des valeurs de la raison. La solution qu'il propose et qui reprend les idées spencériennes de tout, de parties, d'équilibre entre tout et parties s'en distance toutefois, du moins en intention, en insistant sur l'irréductibilité des parties et des totalités vivantes et de pensée par rapport aux agrégats physiques qui obéissent aux lois de la mécanique.

L'intuition toute bergsonienne des totalités psychiques non réductibles à la simple composition additive de leurs parties le conduit à une position proche de celle de la Gestaltpsychologie, dont il ignore cependant alors l'existence[*]. Le cœur de cette conception revient à opposer l'équilibre idéal vers lequel tend toute totalité biologique, y compris les totalités psychologique et sociologiques, aux équilibres réels que vivent les mêmes totalités en tant que plongées dans des milieux d'autant plus susceptibles de les déséquilibrer que leur équilibre intérieur est éloigné de l'équilibre idéal vers lequel chacune tend. Toute totalité biologique, psychologique ou sociale étant composée de parties qui sont elles-mêmes des totalités, l'équilibre idéal vers lequel elle tend obéit aux lois suivantes (non-applicables aux équilibres purement physico-chimiques):

Chaque partie tend à se conserver en même temps qu'elle tend à conserver chaque autre partie. Plus essentiellement encore, chaque totalité, qui tend à se conserver, tend à conserver les parties qui la composent en même temps que chacune de ces dernières tend à conserver cette totalité dont elle est membre.

On retrouve ici une idée de cohérence que l'on peut certes trouver déjà chez Spencer, mais enrichie d'une intuition de la totalité ignorée de ce dernier, intuition qui doit beaucoup à Bergson, mais pas seulement. Ici vient en effet s'ajouter à l'influence bergsonienne celle de la philosophie kantienne dont Piaget commence à se nourrir à travers des philosophes tels que Émile Boutroux, philosophe français du début du 20e siècle qui s'est efforcé de concilier la philosophie critique (= kantienne) et le positivisme des nouvelles sciences biologiques et sociales. À travers ces philosophes, et sans que Piaget en ait encore pleine conscience, c'est l'intellectualisme kantien qui vient colorer ce premier modèle spéculatif de l'"équilibration", sans que celle-ci trouve déjà sa désignation (peut-être Piaget eût-il déjà utilisé ce terme s'il avait eu l'opportunité de lire la version originale anglaise de l'ouvrage de Spencer mentionné plus haut ; "équilibration" est traduit par "équilibre" dans la traduction française des "Premiers principes").

Avant de décrire la première notion d'équilibration basée sur des faits psychologiques recueillis dans les recherches psychologiques réalisées par Piaget et ses collaborateurs entre 1920 et 1940 environ, ajoutons un mot sur l'auteur qui, par excellence, va lui permettre d'enrichir l'intuition philosophique donnant corps à l'intellectualisme auquel il va se rallier, à savoir Léon Brunschvicg – le dernier maître de Piaget en philosophie. Brunschvicg développe à la fin du 19 siècle et dans les trois premières décennies du suivant une conception de la raison théorique et de la raison pratique qui apparaît comme l'héritage de tout ce que lui-même va appeler le "progrès de la conscience dans la philosophie occidentale". On retrouve chez lui non seulement le criticisme kantien avec le rôle essentiel attribué au sujet dans la constitution du savoir et de la conscience morale, mais aussi l'immanentisme de Spinoza, pour qui il n'y a rien au delà de notre réalité (ou plus précisément de la "Nature", ainsi que l'intellectualisme mathématique de Descartes et, à l'origine, de Platon. Ce sont ces auteurs qui, à travers l'usage éclairé qu'en fait Brunschvicg, se retrouvent d'une certaine façon dans la conception toujours plus approfondie que, dès les années 1920, Piaget se fera de l'intelligence humaine ; et ce sont ces auteurs qui permettront à celui-ci de creuser un fossé infranchissable entre la vision spencérienne de l'équilibration et la théorie que lui-même va construire par étapes successives, une fois réalisées les premières grandes découvertes de la psychologie génétique proprement piagétienne.

[*] Quelque vingt ans plus tard, dans les années d'élaboration de son premier modèle scientifique de l'équilibration, Piaget soulignera au contraire une certaine similitude de son modèle de l'équilibre de la pensée logique avec les modèles additifs de la mécanique classique (l'équilibre de la balance par exemple). Mais l'irréductibilité subsistera cependant en raison des différences essentielles de statut entre le possible physique (tel qu'il intervient dans l'explication de l'équilibre de la balance) et le possible psychologique ou intellectuel, qui a un statut de réalité que n'a pas le possible physique.



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[…] la compréhension réelle d’une notion ou d’une théorie [apprise à l’école] implique sa réinvention par le sujet. Certes, celui-ci peut souvent donner une impression de compréhension sans remplir cette condition de réinvention, lorsqu’il devient capable de répétition […]. Mais la vraie compréhension, c’est-à-dire celle qui se manifestera par de nouvelles applications spontanées, autrement dit par une généralisation active, suppose bien davantage : elle exige que le sujet ait pu trouver par lui-même les raisons de la vérité qu’il s’agit de comprendre, donc qu’il l’ait au moins partiellement réinventée pour lui-même.