Équilibration majorante
Fondation Jean Piaget

L'équilibration majorante et ses variétés

I. Dès la fin des années 1960, Piaget engage le programme de recherche de son Centre international d'épistémologie génétique dans une toute nouvelle direction : l'étude des mécanismes du développement lors de laquelle seront successivement étudiées les mécanismes de la prise de conscience et du passage de l'action à sa conceptualisation (ou du réussir au comprendre), du rôle nécessaire ou non des contradictions dans le développement des connaissances, des processus d'abstraction et de généralisations empiriques ou au contraire constructives, du rôle de l'ouverture sur de nouveaux possibles ou encore de la recherche des raisons dans l'évolution cognitive, et des différentes variétés de formes dialectique de pensée accompagnant et intervenant dans l'équilibration des structures cognitives (ce dernier aspect en lien avec l'élaboration d'une toute nouvelle "logique des significations" devant compléter les modèles créés par Piaget dans les années 1935 à 1950). Interrompu pour des raisons de santé pendant quelques mois de l'année universitaire 1974-1975, Piaget, qui avec l'aide de ses nombreux collaborateurs a déjà bien avancé dans ce programme de recherche, en profite pour rédiger son important ouvrage de 1975 sur "L'équilibration des structures cognitives", une équilibration qui est à ses yeux le problème central de toute théorie du développement (non seulement de la pensée de l'enfant, mais des sciences).

(a) Ce qui frappe le plus dans la nouvelle approche alors présentée de l'équilibration en tant que mécanisme central de construction des structures cognitives est l'extraordinaire extension et généralisation que cette notion prend dans la vision piagétienne du fonctionnement des systèmes cognitifs – pratiques autant que théoriques –, cela quel que soit leur niveau de complexité et de développement. Elle ne s'applique plus seulement aux effets structurants des décentrations perceptives ou cognitives. Sous des formes variées selon les champs d'application, et selon des niveaux de développement plus ou moins avancés, elle s'applique partout où s'activent des schèmes élémentaires (de succion ou de préhension par exemple), des systèmes composées de schèmes coordonnés, voire de sous-systèmes coordonnés (comme le système numérique, composé d'opérations d'ordre et d'emboîtement) cherchant à assimiler les objets qu'ils rencontrent ou qu'ils produisent (les symboles mathématiques par exemple), en leur donnant une signification, en les faisant apparaître en tant qu'observables déformés ou non par les présupposés du sujet, en les coordonnant les uns avec les autres, en fonction de finalités que le sujet se donne (construire une tour, lancer une balle pour atteindre un lieu précis, introduire un objet dans une boîte, etc.).

(b) Les réalités sur lesquelles portent maintenant l'équilibration sont ainsi composées d'observables (résultat d'assimilations plus ou moins déformantes) sur l'objet ou sur le sujet (ses actions propres, mais aussi ses intentions saisies par prise de conscience), ainsi que de coordinations d'actions ou de significations produites par le sujet, mais aussi appliquées aux objets (sériation, etc.), ou attribuées par inférences conscientes ou non aux objets (causalité).

(c) Bien sûr, dans cette nouvelle perspective qui porte sa plus grande attention au fonctionnement (et co-fonctionnement) des systèmes cognitifs, les structures opératoires conservent toute leur importance dans l'édifice piagétien. Ce sont les seuls systèmes cognitifs qui atteignent un équilibre permanent, quand bien même chacun de ces systèmes est appelé à être dépassé par de nouveaux, plus puissants (à la fois en extension, quant à la quantité d'objets traités, et en compréhension, quant aux rapports que les objets traités ont les uns par rapport aux autres).

Mais, pour bien comprendre la nouvelle conception de l'équilibration, il faut d'une certaine manière les ignorer (elles seront immanquablement retrouvées, puisqu'elles sont le résultat de régulations elles-mêmes régulées de manière à atteindre un équilibre permanent, en d'autres termes, de régulations parfaites), pour s'intéresser aux activités très concrètes des sujets, y compris quand il s'agit des activités du mathématicien le plus formaliste, travaillant sur des êtres mathématiques, dont le seul support matériel, les seuls observables extérieurs sur lequel s'appuient ses constats, sont des symboles qui ne peuvent qu'apparaître ésotériques aux yeux des non-mathématiciens.

Ces observables sur l'objet vers lesquels se tourne prioritairement l'attention du sujet, ces observables sur l'action propre, résultats de prises de conscience plus ou moins approfondies et précises, ces coordinations de l'action propre ou des opérations propres et de leurs significations, ces coordinations lues sur l'objet par application des opérations (par exemple lors de la comparaison de la grandeur ou longueur de deux objets) ou attribuées aux liens de causalité entre objets sont, comme l'assimilation et l'accommodation, présents partout, quelle que soit l'activité dans laquelle le sujet s'engage. Et c'est donc entre ces observables sur l'objet (effet d'une action physique ou logico-mathématique du sujet sur un ou des objets) et ces observables sur l'action propre (l'action de lancer une balle par exemple, ou de sérier des objets), mais aussi entre les coordinations du sujet et les coordinations appliquées ou attribuées aux objets, et de manière tout aussi générale entre observables et coordinations, que des processus variés de régulations compensatrices ou d'équilibration vont agir en rétablissant ou remplaçant de manière plus ou moins durable l'équilibre ébranlé ou détruit à la suite d'une mise en relation entre observables et/ou coordinations induisant des perturbations ou la mise en évidence de lacunes de l'ancien ou des anciens systèmes d'assimilation. C'est au cours de cette recherche d'un nouvel équilibre que les systèmes de départ se verront complétés voire remplacés par de nouveaux (dans le cadre des situations perturbantes ou révélatrices de lacunes), enrichissant ainsi le bagage cognitif et pratique général que possède le sujet pour organiser, comprendre et même enrichir les réalités avec lesquelles il interagit de multiples façons.

II. Donnons un seul exemple du nouveau modèle proposé par Piaget dans son ouvrage de 1975. Cet exemple couvre la totalité ou la quasi totalité des situations où interviennent les types d'observables et de coordinations possibles, que ces dernières portent sur l'objet ou le sujet, que les actions du sujet soit de type physique ou mathématique, que les coordinations relatives aux objets soit simplement appliquées ou au contraire attribuées à ceux-ci (seule n'est pas figurées par ce modèle la situation ou le sujet considère exclusivement les actions causales d'un objet sur un autre, indépendamment de toute action propre). Voilà le modèle qui synthétise les rapports possibles, les flèches indiquant comment se rattachent les unes aux autres ces observations et coordinations, mais aussi les points où doivent intervenir des régulations aboutissant à de nouveaux observables ou de nouvelles coordinations :

fig. 70





(a) En général, mais ce n'est pas une nécessité, l'activité du sujet part d'une centration sur les observables de l'objet, ce qui, lorsqu'il cherche à résoudre un problème, peut le conduire en cas de perturbations à prendre conscience des particularités de sa propre action (observables S) et des liens que celles-ci ont avec les observables sur l'objet. Immanquablement cette prise de conscience est complétée par de nouvelles coordinations au sein de l'action propre (c'est l'activité proprement réflexive qui intervient dans le processus de l'abstraction réfléchissante grâce auquel le sujet est amenée à construire un nouveau système par réfléchissement sur un nouveau plan des coordinations incluses dans le système antérieur, puis réflexion sur les liens entre observables résultant de ce réfléchissement). Cette prise de conscience et cette abstraction réfléchissante enrichissent du même coup le bagage de schèmes et de systèmes du sujet lui permettant non seulement d'assimiler les propriétés des objets (et donc d'atteindre de nouveaux observables), d'y découvrir des relations par applications des coordinations d'action aux objets considérés, mais aussi d'expliquer de manière plus ou moins satisfaisante et durable les relations fonctionnelles entre observables relatifs aux objets.

(b) Mais l'interprétation de ce schéma va varier selon qu'il s'applique (1) à des activités lors desquelles le sujet interagit physiquement avec des objets qui en retour agissent sur lui en fonction de leurs caractéristiques physiques, ou, au contraire, (2) à des activités logico-mathématiques telle qu'une sériation, portant sur des objets concrets (où, donc, les interactions causales entre sujet et objet et entre objets ne sont pas pertinentes), ou encore (3) si l'activité cognitive du sujet concerne la modélisation des interactions causales entre objets considérées indépendamment des actions du sujet sur les objets ou phénomènes expliqués (en ce dernier cas, le schéma est modifié dans le sens où il n'est plus question d'observations et de coordinations relatives au sujet). Le schéma peut par ailleurs se simplifier si le chercheur ne s'intéresse qu'aux régulations qui interviennent dans les relations établies par le sujet entre les observables physiques ou formels sur l'objet et les observables (physiques ou formels) sur son action propre, etc. D'autres schémas sont ainsi présentés par Piaget qui viennent compléter le précédent, ou permettre d'en analyser plus finement certaines parties.

(c) Piaget ne manque pas, par ailleurs de souligner comment le travail d'accommodation propre aux schèmes lors de l'assimilation de nouveaux objets ou lors de l'assimilation réciproque entre schèmes entraîne une différenciation de ces schèmes qui sera compensée par un travail d'intégration répondant au besoin de cohérence ou d'unité du sujet (d'où des régulations de régulations qui conduiront aux structures opératoires). L'équilibration ne concerne donc pas seulement les relations entre observables et coordinations, mais aussi les déséquilibres qui interviennent à tous les niveaux de l'activité du sujet entre assimilation et accommodation, différenciation et intégration (ou parties et totalité), et, pour ce qui concerne les premières étapes du développement cognitif, avant l'accès aux premiers stades opératoires, entre les affirmations et les négations, la construction progressives des dernières étant seule à même, grâce aux compensations alors introduites dans les systèmes cognitifs, de permettre la fermeture opérationnelle qui caractérise les structures propres à la pensée opératoire : à chaque opération directe (et son produit) correspond alors en effet une opération inverse ou réciproque (et son produit), ce qui entraîne l'équilibre permanent de ces structures et la pleine réversibilité de cette pensée.

III. Ce qui précède suffit à souligner l'écart qui existe entre le modèle d'allure "positiviste" – très calqué sur les théories des équilibres physique et de la théorie des jeux – du modèle de 1957 et le nouveau modèle proposé en 1975, qui, lui, est plus conforme à la méthodologie acquise par Piaget sur le terrain de l'histoire ou des sciences naturelles (recueillir de nombreux faits, les comparer, les classer, les ordonner, en faire la théorie). Ici, ce qui est comparé, classé, ordonné et conceptualisé, ce sont les activités d'équilibration, les types de régulations et de compensations qui les caractérisent (par exemple, à considérer l'ampleur des régulations, les régulations de faible ampleur de type α : par exemple, écarter ponctuellement une pertubation en s'en détournant ; les régulations de type β : compenser une perturbation en l'intégrant et en la contrebalançant par une action ou la prise en considération d'une action ou d'un observable contraire, qui équilibre au moins provisoirement et conceptuellement le système cognitif en jeu, comme c'est le cas chez l'enfant qui reconnaît empiriquement qu'un effet d'allongement d'une boulette de plasticine est compensé par un effet d'amincissement, ce qui révèle chez lui une activité de mise en correspondance aboutissant à ce que Piaget (EEG23) appelle une fonction constituante (prise en considération des relations entre observables) ; enfin les régulations de type γ qui sont des régulations parfaites ou complètes en ce sens que sont anticipables dès le départ la totalité des variations que peut engendrer et traiter un système cognitif).

IV. Cette façon, calquée sur la démarche du naturaliste, d'aborder l'équilibration et ses variétés se retrouvent dans l'analyse "morphologique" des régulations non plus seulement cognitives, mais biologiques, sociales et mêmes – ce qui est plus problématique – physiques que traitent les différentes sciences correspondantes (la physique, la biologie, la psychologie, la sociologie, l'économie, etc.). Avant de résumer les résultats de cette analyse présentée en 1977 par Piaget (JP77), il convient toutefois de réinterroger la notion piagétienne d'équilibration sous l'angle des tendances les plus récentes de la biologie de l'évolution, vers laquelle il se tournait dans certains de ses derniers travaux et notamment dans son étude "spéculative" sur "Le comportement moteur de l'évolution" (JP76), dans laquelle il évoque les modèles de l'évolution proposés par la biologie néo-darwiniennes des régulations, et en particulier le rôle du processus variation-recombinaison-sélection qui est caractéristique, pour le darwinisme, de l'évolution biologique, et qui se retrouve en partie dans celle des systèmes cognitifs. Nous le ferons en complétant notre résumé des étapes de la conception de l'équilibration chez Piaget par une synthèse rédigée pour le présent chapitre par un de ses très proches collaborateurs, à savoir Guy Cellérier, qui intègre le constructivisme piagétien dans un pluriconstructivisme concevant le co-fonctionnement et la co-évolution des équilibrations biologiques, sociologiques et psychlogiques. On verra que les considérations suivantes, qui attribuent à la cybernétique des régulations une place centrale, permettent de concevoir sous un angle plus fin, quoi que résolument théorique, les relations entre schèmes et systèmes de schèmes qui interviennent dans le dernier modèle de l'équilibration proposé par Piaget.

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[…] il faut introduire une distinction épistémologique fondamentale entre deux sortes de sujets ou entre deux niveaux de profondeur au sein des sujets quelconques : il y a le « sujet psychologique », centré sur le moi conscient et dont le rôle fonctionnel est incontestable, mais qui ne constitue la source d’aucune structure de connaissance générale ; mais il y a aussi le « sujet épistémique » ou partie commune à tous les sujets de même niveau de développement, et dont les structures cognitives dérivent des mécanismes les plus généraux de la coordination des actions.