Modèle pluriconstructiviste
Fondation Jean Piaget

L'évolution contemporaine de la notion d'équilibration

[Rédigée par Guy Cellérier, cette section offre une vision cybernétique et pluriconstructiviste de l'équilibration qui s'inscrit dans le prolongement du lien établi par Piaget entre Biologie et connaissance (JP67a), entre Adaptation vitale et psychologie de l'intelligence (JP74a) ou encore entre Comportement et Évolution (JP76)]

I. Reformulée dans un cadre cybernétique lui aussi réactualisé en fonction des travaux réalisés depuis les années septante, cette notion joue un rôle central dans l’extension du constructivisme de Piaget que constitue le pluriconstructivisme, dans lequel l’intelligence et l’affectivité du sujet sont conçues comme une résultante de la composition à chaque instant de l’action de trois systèmes d’équilibration agissant à des échelle temporelles évolutives emboîtées: l’équilibration phylogénétique darwinienne, l’équilibration sociogénétique, et l’équilibration psychogénétique. Ce prolongement théorique du constructivisme rend à l’équilibration son rôle originel de solution centrale, et non plus, comme Piaget le formulait dans sa dernière conception, de «Problème central du développement des structures cognitives». Il le fait par le biais d’un remplacement du modèle physique de l’équilibre qui était le modèle de base de Piaget par un modèle de part en part cybernétique (v. «De la cybernétique de la régulation à la cybernétique de l’équilibration», texte à paraître en 2008 sur le site de la Fondation Jean Piaget). Ce dernier résulte d’une abstraction à partir du modèle darwinien de l’évolution phylogénétique et de celui des régulateurs adaptatifs tels que les «servomécanismes auto-optimalisateurs» (M. Minsky, "Steps toward Artificial Intelligence Minsky", 1963) qui se situent à l’articulation de la cybernétique classique avec l’intelligence artificielle et les programmes tels que le "General Problem Solver" de A. Newell et H. Simon (1963), qui peuvent être aujourd’hui être assimilés rétrospectivement à une version à la fois programmée et récursive du régulateur multidimensionnel que constituait déjà à cette époque l’homéostat d’Ashby ("Design For A Brain", 1960).

II. Tous ces systèmes, qu’ils soient naturels ou artificiels sont caractérisés par un mode de tâtonnement souvent dénommé hill climbing, en référence à son illustration par le schème de l’activité exploratrice locale d’un alpiniste dans l’obscurité totale qui utiliserait un altimètre pour guider son cheminement vers un sommet. Ce mode de tâtonnement est à la fois axiograde (il utilise un gradient de valeurs pour réaliser la sélection naturelle rétroactive de ses essais), et axiocybernétique, ou gouverné par les valeurs (sa trajectoire est gouvernée proactivement par le fait que le point de départ du prochain essai est celui du dernier essai majorant).

III. Il n’existe pas aujourd’hui de programmes d’apprentissage par essais et erreurs dont le tâtonnement porte de manière réflexive sur leurs propres méthodes de tâtonnement, de renforcement, d’acquisition et d’application, ainsi que sur l’architecture fonctionnelle qui les coordonne. Or ce qui distingue l’auto-optimalisation régulatrice de l’auto-majoration équilibratrice est précisément la propriété fondamentale autoréférentielle (dite parfois «auto-organisatrice» et plus proprement auto-réorganisatrice) ou réflexive des systèmes génétiques des espèces, d’être soumis eux-mêmes à leur propre procédé de variation et sélection, tout comme les membres d’un organe législatif «qui sont soumis eux-mêmes aux lois qu’ils édictent» (selon une formule de C.H. Waddington, dans "The strategy of the genes", 1957), de telle sorte qu’il existe une évolution non seulement des espèces, mais de leurs systèmes génétiques eux-mêmes, comme l’avait déjà discerné et explicité C. Darlington de façon prémonitoire en 1939 (dans "The Evolution of Genetic Systems"). Les systèmes génétiques des espèces seraient dès lors comparables aujourd’hui à des usines automatiques auto-réorganisatrices, dont les méthodes de production et leur organisation, (c’est-à-dire l’«architecture fonctionnelle» des chaînes de production, qui est celle de l’usine même et qui correspond à ce que Darlington entend par «système génétique de l’espèce») feraient partie de leurs autres produits, à destination extérieure à eux (qui correspondent aux génotypes des organismes).

IV. La version pluriconstructiviste de l’équilibration psychogénétique est alors un homologue fonctionnel d’un système génétique darwinien, dans lequel la variation des schèmes est réalisée par une forme d’assimilation récursive par parties qui improvise (par le recrutement, dans le pool psychogénétique du sujet, de schèmes candidats à la coordination et à l’adaptation réciproque) une équipe temporaire de schèmes organisés en division du travail de manière à remplir une fonction demandée. Sous l’effet de l’assimilation reproductrice, les réimprovisations majorantes successives d’une telle équipe en produisent des variantes qui peuvent être multiples, et qui, si leurs schèmes composants et leurs formes d’organisation viennent à converger et se stabiliser, constituent un nouveau schème: un nouveau «canevas d’actions répétables en des situations assimilables». Les schèmes nouveaux sont conservés et classés par une «assimilation épistémique» sur le site cognitif de leur production, c’est-à-dire dans le pool des schèmes spécialisés de l’univers d’activité qui leur a donné naissance, de telle sorte qu’ils y résident à proximité et disposition immédiates pour leur application dans des situations assimilables. Les processus d’acquisition et d’application forment ainsi un système hétérarchique de subordination mutuelle vicariante, dans lequel chacun concourt selon les situations à la réalisation de l’autre. L’assimilation épistémique engendre une organisation synergotopique (de synergie, action coordonnée, et topos, lieu) de la «mémoire au sens large» (en tant qu’«ensemble des schèmes du sujet» selon la définition qu’en donne Piaget) dans laquelle la proximité fonctionnelle donne lieu à une proximité ou priorité d’accès logicielle.

V. Il faut préciser ici en premier lieu que dans le cadre théorique de la «cybernétique de l’équilibration», le cybernétique constitue la catégorie épistémique de notre appréhension du fonctionnel, en un sens étendu qui comprend l’adaptatif, le finalisé, l’intentionné etc., c’est-à-dire le télique ou téléonomique (teleos, telos «fin, but», et teleios «complet, achevé») et l’ergonique (ergon: fonction, action des organes). En second lieu, que tout élément, structure ou processus, qui concourt à l’équilibration majorante du système auquel il appartient y remplit par définition une fonction, et assume de ce fait un statut fonctionnel. En troisième lieu, que les structures et processus cybernétiques présentent deux propriétés fondamentales: celle de la plurifonctionnalité des structures, et sa réciproque, celle de la multiréalisabilité des fonctions. Cela signifie, traduit dans le champ de l’équilibration psychogénétique, qu’en toute généralité, le même «schème du moyen» peut ainsi y réaliser plusieurs «schèmes du but» différents, et réciproquement, que le même schème du but peut y être réalisé par plusieurs schèmes du moyen différents.

VI. Il s’ensuit que lors du recrutement d’équipes de schèmes, la concurrence entre des schèmes différents pour la réalisation de la même fonction est d’emblée possible de plein droit, et qu’elle s’accroîtra de fait avec le nombre des acquisitions psychogénétiques. Le jeu de la concurrence entre schèmes a pour effet de déterminer pour chaque schème concurrent une fréquence d’accès différentielle. Cette fréquence d’accès, pondérée par le niveau hiérarchique du schème dans la décomposition fonctionnelle de la fonction dont il concourt à la réalisation, lui attribue une priorité d’accès au processus de l’assimilation récursive et en conséquence au contrôle de la conduite. L’évaluation rétroactive du degré de succès fonctionnel du schème qu’implique la notion d’essais et erreurs donne lieu à un renforcement positif ou négatif de sa priorité d’accès. Cette modulation de leur priorité induit une «conservation différentielle» des schèmes, qui remplit dans l’équilibration psychogénétique un rôle homologue à celui de la sélection naturelle due à la reproduction différentielle dans l’équilibration phylogénétique.

VII. La perspective pluriconstructiviste a enfin pour effet de subdiviser l’équilibration psychogénétique elle-même en trois sous-systèmes d’équilibration spécialisés, dont chacun majore ses valeurs autoïstes propres.

VIII. Le premier est celui de l’équilibration phylogénétique qui engendre, équilibre et majore la pré-information des schèmes héréditairement transmis. Cette pré-information va de la spécification du contenu (la structure processuelle) du schème réflexe, à la préparation et au guidage de l’acquisition psychogénétique de ces schèmes. La notion d’une acquisition génétiquement assistée spécifique à l’espèce (développée dans le cadre phylogénétique par C.J. Lumsden et E.O. Wilson ("Genes, Mind, and Culture: The Coevolutionary Process", 1981) introduit ainsi un véritable tertium épistémologique entre les extrêmes théoriques traditionnels de l’«acquis» conçu comme une libre construction des schèmes, et de l’ «inné» conçu comme une préformation génétique de ceux-ci, qui les intègre en les reliant à travers un continu formé par des degrés de pré-information croissant selon l’ancienneté et la pérennité phylogénétiques et sociogénétiques des domaines d’acquisition concernés.

IX. Le second sous-système de l’équilibration du sujet est celui de l’acquisition des savoir-faire «automatiques» de l’intelligence praxique (conduites physiques dans la modalité sensori-motrice telles que l’acquisition de la marche, par exemple, ou conduites mentales dans la modalité sémio-opératrice telles que l’acquisition du langage par exemple) par l’apprentissage phylogénétiquement ou sociogénétiquement guidé ou au contraire spontané qui caractérise les formes de la psychogenèse artificielle de savoir-faire spécialisés en généralisant les notions traditionnelles du conditionnement opérant (et de l’auto-conditionnement) qui sous-tendent l’entraînement par un tiers et l’exercice majorant individuel d’une activité.

X. Le troisième sous-système d’équilibration est celui de l’acquisition des savoirs représentatifs et de l’intelligence réflexive, dont la fonction proactive est de rendre l’enfant devenu adulte «maître de sa destinée» selon une formule de Piaget, en lui permettant de gouverner son devenir psychogénétique par la réalisation de ses valeurs supérieures. C’est cette face proactive de l’assimilation aussi bien afférente (qui accommode mentalement les structures cognitives du sujet à la «réalité» assimilée) qu’efférente (qui accommode matériellement la réalité assimilée aux structures représentatives du sujet) qui a conduit notre espèce à l’assimilation impérialiste à implanter ses milieux artificiels dans la quasi-totalité des niches écologiques de la planète. La fonction rétroactive de l’équilibration réflexive est la prise de conscience réflexive de «ce que nos schèmes nous font faire» qui permet le diagnostic des schèmes acquis par les autres équilibrations, et leur majoration correctrice ou leur contournement le cas échéant (par le biais des opérations de la volonté qui constituent le «bras temporel» de l’équilibration réflexive). Chacun de ces trois sous-systèmes a son propre système d’évaluation de sa productivité psychologique dont il a pour fonction suprême l’équilibration ou régulation synchronique, et la majoration diachronique.

XI. L’équilibre psychique, à la fois psychologique synchronique, et psychogénétique diachronique, résulte ainsi de la différenciation et de l’entretien d’une coordination hétérarchique dans laquelle chacune des trois équilibrations a la faculté de se subordonner les deux autres. Cette coordination a pour fonction de résoudre les conflits d’intérêt, et de répartir le contrôle de la conduite du sujet entre ces systèmes d’équilibration autoïstes aux valeurs et aux fonctions instinctuelles, praxiques et réflexives distinctes. La notion d’équilibration devient ainsi la solution théorique à la construction d’une conception psychocybernétique du fonctionnement synchronique et de l’évolution diachronique du sujet en tant que système cognitif et affectif réflexif gouverné et gouvernable de manière auto-critique et auto-modificatrice par ses valeurs.

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[…] la psychologie relie la biologie à la mathématique, en expliquant la formation des êtres abstraits à partir des conduites vivantes, de même que la physique relie la mathématique à la biologie en préparant l’explication des structures organisées à partir des réalités matérielles interprétées mathématiquement.