L'épistémologie de Piaget
Fondation Jean Piaget

Les formes d’expérience et les modes d’abstraction de la connaissance

Présentation
Citations


Présentation

Piaget accorde un rôle important à l’expérience dans la formation de connaissances nouvelles. Il prend soin toutefois de distinguer deux formes d’expérience, physique et logico-mathématique, respectivement liées à deux types de connaissances, celles qui sont relatives aux objets et celles que le sujet construit sur la base de ses propres actions. À ces deux formes d’expérience, sources de deux types de connaissances, il associe également deux modes d’abstraction de la connaissance. Les connaissances physiques résultent d'une abstraction des caractères de l'objet (abstraction simple ou empirique) et les connaissances logico-mathématiques relèvent d'une abstraction à partir non pas des objets, mais des coordinations générales des actions exercées par le sujet sur les objets (abstraction réfléchissante). Alors qu’il n’existe pas d’abstraction simple ou empirique sans intervention d’un cadre logico-mtahématique, puisque toute connaissance de l’objet procède des actions exercées sur lui, le propre de l’abstraction réfléchissante est précisément de parvenir à fonctionner à l’état pur, c’est-à-dire indépendamment des objets, puisqu’elle porte non sur ces derniers, mais sur les actions à l’aide desquelles nous les appréhendons, lesquelles peuvent être représentées de manière symbolique. Ces deux modes d’abstraction donnent lieu à diverses sortes de généralisations. Alors que l’abstraction empirique est source de généralisation inductive, dénuée de nécessité logique et consistant sans plus à préciser le degré de généralité des caractères extraits de l’objet, l’abstraction réfléchissante conduit à des généralisations constructives, sources de nécessité logique. Piaget parle également d’abstraction pseudo-empirique lorsque le sujet s’appuie sur les objets pour en tirer des propriétés qui ont été introduites dans les objets par ses actions ou opérations préalables. Enfin, il appelle abstraction réfléchie le produit réflexif résultant du processus de l’abstraction réfléchissante. Elle consiste en une thématisation des opérations ayant fait l’objet d’une prise de conscience, ce qui en fait de nouveaux objets de pensée.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
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Citations

Types d’expérience
(…) il convient de rappeler qu’il existe deux types d’expérience, l’une physique, procédant par abstraction à partir des objets eux-mêmes et l’autre, logico-mathématique, tirant ses informations des coordinations comme telles de l’action et des propriétés introduites par cette action dans les objets (ordre, somme, etc.) et non pas des objets en leurs propriétés physiques. L.C.S., p. 581.

Modes d'abstraction des connaissances Toute connaissance nouvelle suppose une abstraction, car, malgré la part de réorganisation qu'elle comporte, elle ne constitue jamais un commencement absolu et elle tire ses éléments de quelque réalité antérieure. On peut alors distinguer deux sortes d'abstractions selon leurs sources exogènes ou endogènes (...) A.V.P.I., p. 82.
Il existe d’abord un type d'abstraction que nous appellerons «empirique» (…) parce qu’elle tire son information des objets eux-mêmes, comme dans le cas où un sujet de tout âge peut, en soupesant un solide, ne retenir des résultats de cette action que le poids de l’objet en négligeant sa couleur, ses dimensions, etc. A.V.P.I., p. 82
Mais en plus de cette première forme (…) il en existe une seconde, qui est fondamentale car elle recouvre tous les cas d’abstraction logico-mathématique ; nous l’appellerons l'«abstraction réfléchissante» parce qu’elle est tirée, non pas des objets, mais des coordinations d'actions (ou d'opérations), donc des activités mêmes du sujet (...) A.V.P.I., p. 83

Abstraction empirique, réfléchissante et réfléchie (...) s'il est clair que toute abstraction à partir des objets est alors «empirique», par contre, le pôle de l'action donne lieu aux deux formes: empirique pour ce qui est des observables sur l'action en tant que processus matériel (un mouvement, une position de la main, etc.), «réfléchissante» en ce qui concerne les inférences tirées à partir de ces coordinations elles-mêmes. Mais encore faut-il distinguer deux paliers en ce qui concerne cette dernière : elle peut demeurée inconsciente, donc ignorée du sujet, notamment lorsqu’elle est à la source de coordinations inférentielles, construites en tant que raisonnements, mais dont le sujet ne sait pas d’où il a tiré la nécessité intrinsèque ; par contre, l’abstraction réfléchissante peut devenir consciente, notamment quand le sujet compare deux démarches qu’il a effectuées et cherche ce qu’elles ont en commun (…) Nous parlerons en ce deuxième cas d’«abstraction réfléchie», ce participe passé indiquant le résultat du processus réfléchissant. P.C., p. 274.

Abstraction réfléchissante (...) l'abstraction réfléchissante est un processus cognitif lié à l'exercice de la pensée (...) il correspond en partie à un processus bien connu depuis la neurologie de Jackson et de Sherrington: l'intégration des structures inférieures dans celles du palier suivant, en une hiérarchie dont les niveaux correspondent aux stades successifs de formation. B.C., p. 444. Le propre (...) de l'abstraction réfléchissante qui caractérise la pensée logico-mathématique est d'être tirée non pas des objets, mais des actions que l'on peut exercer sur eux et essentiellement des coordinations les plus générales de ces actions, telles que réunir, ordonner, mettre en correspondance, etc. S., p. 18
Elle procède à partir des actions et opérations du sujet, et selon deux processus nécessairement conjoints : 1. un réfléchissement sur un palier supérieur (par exemple de représentation) de ce qui est tiré du palier inférieur (Par exemple d’action) ; 2. une réflexion reconstruisant et réorganisant, en l’élargissant, ce qui est transféré par réfléchissement. Or, cette réflexion est constructive (…). P.H.S., p. 14.

Abstraction pseudo-empirique (…) l’abstraction réfléchissante sous ses formes élémentaires n’est accessible au sujet qu’incarnée en des objets. Seulement, cette incarnation ne signifie naturellement pas qu’elle va porter sur des caractères que les objets posséderaient indépendamment du sujet (comme le poids ou la grandeur) : il ne s’agit au contraire que de caractères momentanément introduits par le sujet dans ces objets, comme de les ordonner en rangées ou en colonnes et de constater que les correspondances ne varient pas pour autant. Nous parlerons en ce cas d’«abstraction pseudo-empiriqus», puisqu’il y a lecture sur les objets, mais lecture de propriétés dues aux actions du sujet. A.V.P.I., p. 84.
En ce cas, nous parlons d’«abstraction pseudo-empiriques» car si la lecture de ces résultats se fait sur des objets matériels, comme s’il s’agissait d’abstractions empiriques, les propriétés constatées sont en réalité introduites par les activités du sujet. EEG Vol. 34, p. 7

Caractère constructif de l'abstraction réfléchissante Bref, l'abstraction à partir de l'action est nécessairement constructive parce que réfléchissante. Elle ne conduit pas à une généralisation simple comme l'abstraction des qualités physiques (...): elle est constructive en tant que liée à l'élaboration d'une nouvelle action, de type supérieur à celle dont le caractère considéré a été abstrait. Elle est donc essentiellement différenciation et aboutit à une généralisation qui est une composition nouvelle, préopératoire ou opératoire, puisqu'il s'agit d'un nouveau schème élaboré au moyen des éléments empruntés aux schèmes antérieurs par différenciation, et d'un schème plus mobile et plus réversible, par conséquent plus équilibré. I.E.G., Vol. I., p. 76.
L’abstraction à partir de l'action est donc source d'actions nouvelles, dont l'aboutissement est constitué par les opérations elles-mêmes. I.E.G. I, p. 76,77.

Abstraction réfléchie ou pensée réflexive (…) aux niveaux supérieurs, lorsque la réflexion est œuvre de pensée, il faut encore distinguer entre son processus en tant que construction, et sa thématisation rétroactive, qui devient alors une réflexion sur la réflexion : nous parlerons en ce cas d’«abstraction réfléchie» ou de pensée réflexive. E.E.G Vol. 34, p. 6.

Généralisation inductive (…) il existe (…) deux formes au moins de généralisations. Celle qui part des observables attachés aux objets, donc d’abstractions empiriques, et qui s’en tient à eux pour vérifier la validité des relations observées, pour établir leur degré de généralité et en tirer des prévisions ultérieures (mais sans encore chercher d’explications ou de « raisons », ce qui conduirait à dépasser les observables), est alors de nature essentiellement extensionnelles et consiste à procéder du «quelques» au «tous» : nous l’appellerons «généralisation inductive» (…). E.E.G., Vol. 36 R.A.R., p. 6

Généralisation constructive Par contre, lorsque la généralisation s’appuie ou porte sur les opérations du sujet ou leurs produits, elle est en ce cas de nature simultanément compréhensive et extensive et aboutit donc à la production de nouvelles formes et parfois de nouveaux contenus (…) Ces contenus sont alors engendrés par ces formes et non pas donnés dans les observables : nous parlerons à leur propos de «généralisations constructives» (…).E.E.G. Vol. 36, R.A.R., p. 6

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Je me souviens très vivement combien l'influence du savant suisse a marqué mon premier entretien avec Alexandre Koyré (...). Je lui ai dit que c'était à partir des enfants de Piaget que j'avais appris à comprendre la physique d'Aristote. Sa réponse, que c'était la physique d'Aristote qui lui avait appris à comprendre les enfants de Piaget, confirma parfaitement mon impression de l'importance de ce que j'avais appris.

T. Kuhn, in
Les théories de la causalité, Paris: Presses univ. de France. (EEG 25), 1971
, p. 8.