Environnement en philosophie
Fondation Jean Piaget

Les philosophies positives

Introduction
L’influence de Spencer
L’influence de Fouillée


Introduction

Après avoir découvert Bergson, Piaget ne va pas tarder à lire à peu près tout ce qui lui «tombe sous la main». Les philosophes cités dans son autobiographie sont les suivants: Kant, Spencer, Comte, Fouillée et Guyau, Lachelier, Boutroux et Lalande (JP76a, p. 5). Ils représentent trois courants de pensée. La philosophie critique, pour Kant, et en partie pour Lachelier, Boutroux et Lalande, le strict positivisme pour Comte, et la philosophie positive pour Guyau, mais surtout pour Spencer et Fouillée.

Dans "Recherche" (JP18), la conception critique de ces auteurs se reflète dans les limites que l’auteur détecte quant à la possibilité des sciences de connaître l’absolu. Pourtant l’assimilation des thèses fondamentales de la philosophie critique, et en particulier la question du sujet, paraît encore échapper au jeune philosophe et rien ne laisse apparaître une influence de Kant autre que superficielle. Comte est peut-être en partie présent à travers les considérations sur le cercle des sciences. Mais c’est alors surtout l’esprit des philosophies positives qui paraît avoir avant tout imprégné l’esprit de Piaget vers 1915. Ce sont donc des représentants de ce seul courant qui seront présentés ici, d’autant que les travaux de Kant, de Comte et de Lalande sont surtout pertinents du point de vue des étapes de formation de l’épistémologie génétique.

Ce ne sont pas d’ailleurs seulement les philosophes d’orientation positive qui semblent avoir joué un rôle de premier plan entre 1914 et la rédaction de "Recherche". Ce sont également les biologistes qui, à l’gal de le Dantec, ont édifié des théories biologiques spéculatives qui entrent dans l’esquisse de philosophie positive publiée par Piaget en 1918 à titre d’anticipation d’un programme scientifique encore à construire. Mais ces théories intervenant également dans la construction des spéculations biologiques de Piaget, c’est dans l’environnement cognitif de la formation de sa pensée biologique qu’il convient de les exposer.

Notons que la liste des auteurs cités dans l’autobiographie est certainement incomplète. Pour faire bonne mesure, il faudrait peut-être ajouter le philosophe danois Höffding; ses thèses sont proches de la philosophie française des sciences, mais il s’est par ailleurs intéressé lui aussi au cercle du sujet et de l’objet que l’auteur de "Recherche" discute dans ses considérations critiques sur les limites de la connaissance scientifique. Et peut-être aussi faudrait-il ajouter le philosophe des sciences A. Cournot, mais dont les analyses sur les idées directrices des différentes sciences viendront pour l’essentiel nourrir elles aussi la formation de l’épistémologie génétique de Piaget.

Mais pour se faire une bonne première idée de l’environnement cognitif dans lequel le jeune philosophe a trouvé une bonne part de son inspiration, il suffit de présenter ici deux auteurs, Spencer et Fouillée, qui possèdent avec leur émule cet esprit de système grâce auquel leur oeuvre balaie la totalité du réel, des sciences physiques aux sciences logiques.

Empressons-nous toutefois de souligner la différence capitale entre leur système et celui qu’esquisse Piaget dans "Recherche". Ni Fouillée ni Spencer n’ont réalisé de recherches scientifiques. Par contre il faut porter au crédit du jeune philosophe d’avoir toujours délimité dans son oeuvre ce qui relève de la spéculation et ce qui relève de la science actuelle; et, en ce qui concerne la première, d’avoir presque toujours pris la précaution de formuler des thèses proches de ce que des sciences à venir, comme la psychologie génétique pour certaines idées exposées dans "Recherche", seraient à même de traiter. Résumons donc maintenant les systèmes de philosophie de Spencer et de Fouillée, en nous arrêtant sur les thèses qui ont certainement influencé la formation intellectuelle de l’auteur de "Recherche".

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L’influence de Spencer

Spencer a joué un rôle considérable dans l’évolution des sciences sociales et psychologiques de la fin du dix-neuvième siècle, et il a aussi inspiré les thèses de plus d’un biologiste. Il est le premier auteur à avoir bâti un système complet de philosophie positive sur la notion d’évolution. Ce système est exposé dans dix épais volumes qui couvrent les premiers principes, puis les principes de biologie, de psychologie, de sociologie et d’éthique. Ces ouvrages seront tous rapidement traduits en français, les principes de psychologie l’étant par deux auteurs qui faisaient alors autorité en sciences psychologiques et sociales, Ribot et Espinas.

Jusqu’en 1910-1915 environ, Spencer paraît incontournable dans la formation de tout biologiste, psychologue ou sociologue qui tient à considérer d’un point de vue théorique et global son objet d’étude et le jeune Piaget ne pouvait donc manquer de découvrir à son tour, aussi bien à travers des lectures indirectes que directes, le philosophe britannique.

Le principe des principes...

Il est assez aisé de prendre connaissance des bases du système de Spencer dans la mesure où il est supposé reposer sur un petit nombre de principes généraux qui eux-mêmes seraient la conséquence du principe de conservation de la force.

Avec un tel point de départ, on n’a aucune peine à comprendre pourquoi le philosophe était condamné à échouer, mais au milieu du dix-neuvième siècle la mécanique newtonienne et la vision d’une science des principes conservaient toujours suffisamment de prestige pour pouvoir tromper des auteurs non directement engagés dans le développement de la physique.

Cela dit, ce par quoi Spencer pourra inspirer les biologistes ou les philosophes de la nature est l’application qu’il fait de son premier principe à des phénomènes biologiques, psychologiques ou sociaux. L’exemple le plus connu, et qui vaut aujourd’hui à Spencer une mauvaise réputation, est celui de l’évolution des espèces et de l’utilisation quelque peu caricaturale qu’il fait du darwinisme sur le terrain des rapports sociaux (alors qu’il adopte par ailleurs la thèse lamarckienne de l’hérédité des caractères acquis).

Evolution et dissolution

Selon Spencer, «la multiplication d’une espèce» serait «croissante au point où les forces antagonistes sont moindres qu’ailleurs [et la] conservation des variétés qui réussissent mieux que leurs voisines dans la lutte avec les conditions ambiantes est la continuation du mouvement vital dans les directions où les obstacles qui la barrent sont le plus facilement éludés» (in JJD84, p. 246).

De plus, si un organisme ou une société est en état d’équilibre et qu’une force extérieure agit sur une de ses parties, alors les mouvements qui en résulteront au sein de la totalité se feront dans le sens de la plus faible résistance. Ceci illustre la "loi de distribution des mouvements" à l’intérieur d’un tout, loi qui se déduirait du principe de conservation de la force. Il est évident que l’intuition qui s’exprime sous la forme la plus grossière chez Spencer se retrouvera dans la plupart des essais d’explications des biologistes, des sociologues et des philosophes de l’époque, y compris d’ailleurs en partie chez Darwin.

Une fois posée cette "loi de distribution des mouvements", il en résulterait forcément des phénomènes d’évolution ou de dissolution au sein des agrégats. L’évolution ne serait rien d’autre que l’intégration de la matière en totalité et la dissipation du mouvement. Ce qui séparerait la matière organique de la matière inorganique serait le degré de dépendance mutuelle des parties de l’agrégat. Dans la première, le degré d’intégration serait tel qu’elle en résulterait de façon toute mécanique par un assemblage coopératif.

Mais cette intégration plus poussée s’accompagnerait alors tout aussi nécessairement d’une différenciation progressive, d’un passage de l’homogène à l’hétérogène. Ribot, l’un des pères de la psychologie française, n’hésitera pas à résumer comme suit cette conception: «les forces [...] produisent du mouvement en sens divers d’où résulte la convergence des unités mues dans le même sens, la divergence de celles qui sont mues dans des sens différents» (in JJD84, p. 248).

Un système à la fois fragile et suggestif

Aujourd’hui, les thèses de Spencer paraissent bien grossières. Mais il suffit de gratter derrière la surface d’exposés actuels d’apparence plus technique pour retrouver les mêmes intuitions que celles qui guidaient ce philosophe. De fait, les thses exposées dans son système de philosophie positive sont un mélange de constats que l’on peut faire à tous les étages des phénomènes considérés, et d’un habillage mécaniciste qui donne à ces constats une portée scientifique abusive. Il est évident que les auteurs qui se sont inspirés de Spencer, Piaget y compris, n’échapperont pas complètement à cet abus du langage mécanique que l’on trouve à grande échelle chez le philosophe anglais.

Pour caricatural qu’il soit dans ses bases, le système de Spencer contient une foule d’idées utilisables (à condition d’être révisées et délimitées dans leur champ d’application). On y trouve à l’oeuvre des "principes" tels que ceux de la division du travail, ou la loi embryologique du passage de l’homogène à l’hétérogène. Bref c’est toute une première théorie, certes encore grossière, des organisations que l’on découvre chez cet auteur. Mais on y trouve aussi des indications qui annoncent ce parallélisme entre la biologie et la théorie de la connaissance que Bergson reprendra avec plus de subtilité.

L’évolution, un processus d’équilibration

Selon Spencer, par exemple, une des propriétés importantes de la vie, supposée elle aussi découler des lois de distribution des mouvements, est la coordination des actions. Du fait que l’équilibre des organismes résultent d’une nouvelle distribution des parties internes provoquée par des actions déséquilibrantes du milieu, il en résulte une correspondance entre les successions de phénomènes se déroulant à l’extérieur et les mouvements des organismes. L’évolution implique d’ailleurs une «accommodation continue des relations internes aux relations externes» (in JJD84, p. 252).

Dès lors c’est toute l’évolution de la vie psychologique qui paraît pouvoir être dérivée de l’action de l’extérieur sur l’intérieur et des nouveaux équilibres que ces actions entraînent. Comme le disent Ribot et Espinas dans leur résumé de cette partie des thèses de Spencer, «la vie psychologique, qui est la forme la plus haute de la vie, consiste dans une correspondance, c’est-à-dire une adaptation de plus en plus complète de l’être à son milieu» (in JJD84, p. 252). Et au sommet de cet édifice, ce qui apparaîtra, ce sont les formes intellectuelles les plus générales, les lois logiques ou les principes rationnels apriori.

Spencer admet ainsi l’existence des apriori kantiens, mais dans un sens qui aurait fait frémir le philosophe allemand: les nécessités apriori de l’esprit, c’est-à-dire les relations qui, dans l’interprétation spencérienne, s’imposent nécessairement entre états de conscience, ne sont que le reflet des relations absolument nécessaires du milieu.

Un système souvent imité et dépassé

Cessons là ce résumé de Spencer et notons simplement que la solution que proposera bien plus tard Piaget se fera, comme pour beaucoup d’autres auteurs, en référence avec celle du philosophe anglais (). De façon générale, et en faisant abstraction de toutes les finesses que Piaget pourra lui apporter, elle consistera à renverser le système de Spencer en plaçant à l’intérieur du sujet et de l’organisme l’explication de l’origine des formes biologiques et intellectuelles. L’équilibre idéal comme loi interne de la progression de ces formes, voilà ce qu’apportera "Recherche" par rapport à ce système.

Mais Piaget n’a pas été le premier à renverser le sens d’une solution ayant servi de moule pour la construction de sa propre esquisse de philosophie. Un philosophe français, Fouillée, l’a précédé en opposant au matérialisme mécanique de son confrère anglais ce que l’on pourrait appeler, un idéalisme dynamique, puisque si la force joue un rôle aussi important dans sa solution, c’est au sens du dynamisme leibnizien qu’il faudra l’entendre.

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L’influence de Fouillée

De façon générale la seconde moitié du dix-neuvième siècle a vu un peu partout l’essor très rapide des métaphysiques matérialistes, fondées comme celle de Spencer, sur la réduction de la totalité des phénomènes aux notions de matière et de mouvement. Devant les absurdités auxquelles conduisaient ces réductions, il était inévitable que des réactions s’ensuivent, ne serait-ce que pour rappeler l’existence de propriétés liées à la vie ou à la pensée qui ne se laissent pas réduire aussi facilement que l’imaginaient les philosophes matérialistes aux lois de distribution de la matière et du mouvement.

Un essai de synthèse entre idéalisme et science

En France, ces réactions viennent de philosophes spiritualistes tels que Lachelier et Boutroux, mais aussi de Fouillée dont tout l’intérêt et de combattre le système de Spencer en empruntant la mme démarche que celui-ci, c’est-à-dire en procédant à une synthèse des sciences. Le but de Fouillée fut plus précisément de concilier cet idéalisme dont les racines remontent à Platon avec le monde de l’expérience et avec les sciences modernes.

Fouillée n’est pas du tout intéressé par la défense du spiritualisme, mais exclusivement par celle des idées face aux systèmes qui ne voient plus dans l’être que matière. La thèse fondamentale du philosophe sera l’affirmation de la présence active de l’idée au sein de toute réalité sensible quelle qu’elle soit. C’est ce qu’exprime la notion "d’idée-force" que Piaget reprendra à son compte dans son petit ouvrage de 1915-1916 sur "La mission de l’idée".

Avant d’exposer certaines des thèses de Fouillée, notons que la conciliation à laquelle il procède entre le monde de l’idée et celui de la matière, alors réunis en une totalité indissociable, a certainement joué un rôle non seulement dans ces années de crise où Piaget a voulu changer le monde en y propulsant de nouvelles idées-forces, mais dans ses réflexions sur le "parallélisme" entre l’implication logique et la causalité physique.

L’évolution des idées-forces

En 1890 Fouillée publie sa thèse sur "L’évolutionnisme des idées-forces". Cette thèse, au nom évocateur comprend en première partie une étude des états de conscience, et en seconde partie l’extension métaphysique des résultats de cette étude à la totalité de l’évolution de la nature.

La première partie est l’équivalent du point de départ du système de Spencer, l’exposé des premiers principes; sauf qu’au lieu de faire reposer l’édifice sur les lois de la matière, Fouillée part, lui, de ce que lui livre cette étude: une conception de la pensée ou de l’esprit qui est à l’opposé de l’associationnisme alors dominant les explications psychologiques.

Ce qui est central dans les faits mentaux, c’est leur propriété active et appétitive. Tout fait de conscience est de ce point de vue un processus «sensitif, émotif et appétitif», et cela dès les sensations et les émotions les plus élémentaires. De là découle la thèse selon laquelle toute idée est force en tant qu’elle est appétition et qu’elle agit sur l’orientation des mouvements de l’être vivant, ces mouvements étant ainsi l’expression du vouloir plus ou moins différencié de cet tre.

A l’image de la monadologie de Leibniz, il suffira donc à Fouillée de concevoir que toute entité naturelle comporte ce double aspect fait de mouvement, pour ce qui concerne sa face extérieure, et d’état de conscience, pour ce qui concerne sa face intérieure, pour qu’il puisse ensuite parcourir l’évolution des êtres inorganiques, des êtres vivants et des êtres cérébrés en y appliquant une même grille d’interprétation générale, mais qui se différencie selon les différents paliers de cette évolution.

Dans cette entreprise, Fouillée va reprendre les catégories les plus intéressantes du système de Spencer mais en les réinterprétant dans les termes de son système. Le passage de l’homogène à l’hétérogène sera conçu par exemple comme le résultat de l’appétition, d’un désir d’être, qui cherche «à déployer le plus d’énergie avec la moindre peine» (in JJD84, p. 271).

Lutte et coopération des idées au sein de la conscience

Dès lors que chaque idée-force cherche à atteindre le maximum d’expansion, il y a possibilité de lutte entre les idées, mais aussi possibilité pour celles-ci d’être intégrées dans des organisations supérieures, notamment dans la conscience propre aux organismes dotés d’un cerveau.

A ce niveau, la lutte se poursuit: «il y a conflit dynamique et sélection [...] dans les états de conscience de toutes sortes, dont chacun, étant lié aux vibrations de cellules particulières dans le cerveau, enveloppe une tendance à se maintenir et à survivre» (in JJD84, p. 272). De nouveaux groupes d’idées se forment alors, produisant des idées supérieures. Notre conscience elle-même est une «force organisatrice qui réagit sur les représentations et les ordonne selon une règle d’harmonie» (id.).

Les règles par lesquelles la conscience, idée-force supérieure, agit sur les idées qu’elle contient sont les règles logiques, par exemple le principe d’identité. Alors que dans le système de Spencer ces règles résultaient de la confrontation des organismes aux régularités du monde extérieur, pour Fouillée, elles sont l’expression de la nature de l’appétition: « La vie a pour première loi de se conserver, pour seconde loi de se développer. Selon nous, ces lois vitales sont l’origine physiologique de ce qu’on nomme le principe d’identité et le principe de raison suffisante» (id., p. 275).

Ces principes, expression des propriétés fondamentales de l’appétition, se retrouvent au sein de toute organisation "sociale" que ce soit la "société" que forme un organisme vivant, ou que ce soit la société au sens strict du terme: «l’être est et s’affirme par tous les moyens, 2) l’être agit et pâtit de la même manière dans les mêmes circonstances [...] ces deux règles fondamentales [...] s’appliquent de même la société humaine» (id., p. 276).

Ce qui précède suffit à donner une idée de la façon dont Fouillée a pu influencer l’élaboration du système de philosophie esquissé par Piaget vers 1916: en renforçant la tendance à rechercher au sein de l’organisation l’explication de l’origine des formes biologiques et logiques.

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[…] c’est donc une question dépourvue de sens de se demander si la logique ou les mathématiques sont en leur essence individuelles ou sociales: le sujet épistémique qui les construit est à la fois un individu, mais décentré par rapport à son moi particulier, et le secteur du groupe social décentré par rapport aux idoles contraignantes de la tribu, parce que ces deux sortes de décentrations manifestent l’une et l’autre les mêmes interactions intellectuelles ou coordinations générales de l’action qui constituent la connaissance.