L'épistémologie de Piaget
Fondation Jean Piaget

L'équilibre des connaissances et la notion de «dépassements internes»

Présentation
Citations


Présentation

La connaissance constituant pour Piaget, non un état, mais un processus adaptatif jamais achevé, elle présente un caractère essentiellement ouvert en ce sens que l’on ne peut considérer comme définitive la constitution de connaissances valables. En effet, tout problème résolu par la science conduit à soulever de nouvelles questions. C’est pourquoi la science n’est par définition jamais achevée mais en constant devenir. Ce devenir de la connaissance obéit à une construction dialectique caractérisée par des dépassements internes aux sciences elles-mêmes, c’est-à-dire ne dépassant pas leurs frontières mais contribuant plutôt à les étendre. La notion de «dépassements» se réfère à un double progrès des connaissances tant en extension (accroissement) qu'en compréhension (restructuration); «internes» signifie que les dépassements en question ne sont bornés par aucune frontière tant intérieure qu'extérieure. Autrement dit, la science progresse en incorporant ses propres limites. Le système des sciences s'élargit aussi en extension ce qui va de pair avec une restructuration en compréhension. Cette construction dialectique interne obéit à une vection: l'intégration des formes et contenus de la connaissance de niveau antérieur, dans les formes et contenus de la connaissance de niveau supérieur.

Les dépassements internes sont le fruit d'une construction dialectique que Piaget décrit en termes d'équilibration majorante. Le principe de cette dernière est que tout progrès des connaissances consiste à rendre assimilable ce qui était initialement perturbateur en intégrant ces perturbations à l'intérieur du système de connaissance préalable, sous la forme de variations intrinsèques nouvelles qui ont pour effet d'accroître ses capacités adaptatives. C'est d'ailleurs en sens qu'il y a équilibration majorante, c'est-à-dire amélioration continue des formes d'équilibre antérieures.

Une telle conception de la connaissance scientifique va à l'encontre du positivisme qui tente au contraire d’imposer à la science des frontières stables et immuables et de déterminer, ce faisant, la nature même des problèmes pouvant faire l’objet d’une investigation scientifique. En effet, Piaget considère qu'aucun problème n'est en lui-même scientifique ou métaphysique. Si l'on peut toujours, à un moment quelconque de l'histoire, classer un problème comme scientifique parce que résolu ou susceptible de l'être par des méthodes déductives ou expérimentales précises, et comme non scientifique parce que non résolu, l'histoire montre bien qu'un problème n'est pas classable en lui-même et qu'on ne peut préjuger de son caractère scientifiquement insoluble, du seul fait qu'il n’est pas encore résolu. C'est ainsi que les différentes sciences se sont peu à peu dégagées du tronc commun de la philosophie en délimitant leur objet et en précisant leurs méthodes.

Cette dialectique propre à l'évolution du savoir, que traduisent les dépassements internes, est fondamentalement liée pour Piaget à la dialectique du sujet et de l'objet. Celle-ci exprime la relativité fondamentale de l'objet par rapport au sujet et réciproquement, puisque l'élaboration de connaissances nouvelles entraîne simultanément la modification de l'objet connu et celle du sujet qui connaît. C'est ce qui amène Piaget à une conception circulaire du système des sciences.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations

Constitution des connaissances valables
(...) la «constitution des connaissances valables» n’est jamais achevée, ce qui est, en fait, de toute évidence si l’on se place au point de vue des sciences telles qu’elles se présentent concrètement, car aucune d’entre elles (y compris chacune des discipline mathématiques ou logiques) n’a la prétention d’être parvenue à un état définitif. L.C.S., p. 7

Dialectique interne de la recherche scientifique
Si l'on examine (...) la dialectique interne de la recherche scientifique, on ne saurait qu'être frappé, non seulement par les dépassements continuels qu'elle entraîne, mais aussi et autant par le caractère de totalisation progressive reconnaissable après coup en leur succession d'abord imprévisible. L.C.S., p.1260

Notion de dépassements internes
La notion même de dépassements internes d'un système est une notion dialectique. Elle signifie que le système se renouvelle en s'étendant, mais qu'il s'étend et se renouvelle à la fois sans franchir ses propres frontières et en les reculant seulement, de telle sorte que les constructions qui s'effectuent demeurent intérieures au système. C'est ainsi que le système des sciences ne consiste ni à accumuler simplement de nouvelles connaissances objectives ni à procéder sans plus à de nouvelles généralisations déductives, ce qui conduirait dans les deux cas à des extensions additives sans renouvellement. D'autre part les nouveautés expérimentales ou déductives qui s'imposent au cours des transformations du savoir ne consistent pas à sortir de la science au profit d'autres formes de connaissance. Il y a donc bien dépassements, au sens de renouvellements, et internes, au sens qu'on vient de voir, ce qui implique l'apparition continuelle d'oppositions à surmonter et de synthèses à effectuer. L.C.S., p.1260

Raison des dépassements internes
La raison de ces oppositions et des dépassements qu'elles entraînent est d'abord que l'objet existe, dont la conquête est le but de chaque science, mais qu'il se modifie au fur et à mesure de cette conquête, tout en fournissant les indices d'une approche croissante. Or, s'il se modifie c'est en fonction de deux facteurs complémentaires. Le premier est que l'objet ne se présente pas sur un seul plan (...): l'objet est distribué selon des échelles d'observation si différentes entre elles que les relations, modèles, ou structures adéquates à une échelle ne le sont plus à une autre (...). Le second facteur est que, la lecture du fait ni la construction des modèles interprétatifs n'étant possibles sans l'intervention des actions et opérations du sujet, elles varient elles-mêmes, non seulement d'une échelle à une autre, mais d'une étape à une autre de l'élaboration de ces schèmes assimilateurs: l'objet se modifie donc en tant qu'encadré ou enrichi par ces apports, de telle sorte que sa connaissance porte toujours sur les interactions entre l'opération et l'objet et non pas sur celui-ci à lui seul. Il y a là une première raison de dépassements dans la direction de l'objectivation, puisque les conflits ou déséquilibres naissent sans cesse des différences d'échelles, des inadéquations entre les faits et les schèmes d'assimilation et des oppositions entre schèmes. L.C.S., pp. 1260-1261.
Une seconde raison est que si l'objet se modifie et si ses modifications ne sont atteintes qu'à travers les coordinations du sujet, celui-ci n'est pas donné non plus sous une forme permanente, car il s'élabore en fonction des instruments matériels ou intériorisés qu'il façonne pour agir sur l'objet: actions physiques d'une part, coordinations générales dont l'abstraction réfléchissante tire, d'autre part, les opérations logiques et mathématiques. Il en résulte que le sujet non plus n'est pas distribué sur un seul plan, mais qu'on trouve en lui l'équivalent des échelles sous la forme de niveaux d'activités s'étendant entre les interactions biologiques, les interactions nerveuses, les comportements élémentaires, etc. jusqu'aux formes supérieures de la pensée abstraite. Or, chacun de ces niveaux est relatif à un certain mode d'interdépendance avec l'objet, depuis le milieu organique jusqu'à l'«objet quelconque» sur lequel portent les structures logico-mathématiques. Cette structuration progressive des actions et opérations du sujet constitue donc une seconde source continuelle de dépassements, puisque ce sujet n'est ni la table rase de l'empirisme (...) ni la collection toute faite d'intuitions a priori ou transcendantes s'exerçant à tour de rôle, mais qu'il est constamment aux prises avec le rée (...) et qu'il se transforme lui-même au fur et à mesure qu'il modifie les objets ou construit de nouveaux instruments logico-mathématiques. L.C.S. 1261-1262

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Le jour où la biologie sera, si elle y parvient, entièrement mathématisée, nous verrons bien si les équations du protoplasme, et lui-même par conséquent, résultent de notre esprit, ou si notre esprit avec ses équations résulte du protoplasme. Peut-être la psychologie sera-t-elle, ce jour-là, assez avancée pour pouvoir montrer aux mathématiciens soutenant la première de ces thèses et aux biologistes soutenant la seconde […] qu’ils disent à peu près la même chose… Mais seuls les psychologues comprendront vraiment pourquoi !

J. Piaget, Du rapport des sciences avec la philosophie, 1947, p. 147-148