L'épistémologie de Piaget
Fondation Jean Piaget

Les processus de décentration

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Présentation

Piaget appelle décentration le processus conduisant de l'égocentrisme et du phénoménisme à l'objectivité, du sujet individuel (subjectivité déformante) au sujet épistémique (activité structurante). Cette décentration du sujet par rapport à sa perspective et à son point de vue propre (égocentrisme) ainsi que par rapport aux apparences les plus immédiates des objets (phénoménisme) est elle-même solidaire de la différenciation et de la coordination progressives des actions (structures initiales de la connaissance) en fonction de leurs interactions adaptatives avec les objets. Elle dépend donc étroitement de l'élaboration même des nouvelles structures de la connaissance. Le principe de la différenciation repose sur le fait qu'une même activité est amenée à se spécifier par accommodation aux caractéristiques propres aux divers objets qu'elle assimile (assimilations et accommodations des schèmes aux objets). Le principe de la coordination repose sur le fait que plusieurs actions distinctes peuvent s'appliquer sur (donc assimiler) un même objet d'où la nécessité non seulement de s'accommoder chacune à cet objet, mais de s'accommoder également l'une à l'autre (assimilations et accommodations réciproques entre schèmes).

Piaget établit une certaine analogie entre le processus de décentration, tel qu'il l'envisage dans la perspective d'un constructivisme génétique, et la «réduction phénoménologique» faisant appel à un «dépassement transcendantal». En effet, il s'agit dans les deux cas d'expliquer le passage des limitations spatio-temporelles, intervenant dans l'expérience subjective de la réalité, aux liaisons extra-temporelles ou logico-mathématiques, caractérisant le sujet (épistémique selon Piaget, mais transcendantal selon Husserl) libéré des limitations spatio-temporelles inhérentes à sa subjectivité. Mais il n'est pas nécessaire, selon Piaget, de recourir à l'idée d'un «dépassement transcendantal», pour rendre compte de la libération progressive du sujet par rapport aux contraintes des objets. Ce processus fondamental de décentration progressive permet de rendre compte simultanément de l'élaboration de nouvelles structures de connaissance (mouvement d'intériorisation), et de la conquête de l'objectivité (mouvement d'extériorisation).

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
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Citations

Processus de décentration
Décentrer l'action propre ce n'est pas simplement ajouter d'autres actions à l'acte initial et le relier après coup par un processus de pure extension cumulative. Décentrer, c'est inverser les relations elles-mêmes et construire un système de réciprocité, qui est qualitativement nouveau par rapport à l'action de départ. C'est donc détacher l'objet de l'action immédiate pour le situer dans un système de relations entre les choses, correspondant terme à terme au système des opérations virtuelles que le sujet pourrait effectuer sur elles de tous les points de vue possibles et en réciprocité avec tous les autres sujets. C'est pourquoi chaque décentration constitue un double progrès simultané dans la construction de l'objet et dans les coordinations opératoires du sujet (...). I.E.G., Vol. II., pp.107-108.

Processus de décentration et réduction phénoménologique
(...) la psychogenèse rencontre un problème qui converge assez exactement avec celui de la «réduction» phénoménologique, mais sur le terrain de l'expérience elle-même. Il est parfaitement exact qu'aux niveaux inférieurs du développement, les réactions cognitives du sujet demeurent dominées par des conditions spatio-temporelles. Le jeune enfant ne parvient ainsi à manipuler les classes logiques et les premiers nombres entiers que sous des formes figurales («classifications figurales», etc.) dans lesquelles interviennent son expérience perceptive, ses images mentales, etc., donc toutes sortes d'éléments empruntés au «monde spatio-temporel» comme dit Husserl. Seulement, le fait remarquable est qu'il parvient à en sortir et que, sitôt constituées les premières «opérations», même concrètes (classes, relations et nombres) et a fortiori propositionnelles (implications, etc.), c'est-à-dire entre sept huit ans et quatorze ou quinze ans, il réussit à concevoir les classes ou les nombres, etc., comme indépendants de l'espace et du temps: la preuve est qu'il atteint la réversibilité opératoire alors qu'il n'existe pas de réversibilité vraie dans le «monde» physique. L.C.S., p. 1257

Passage du spatio-temporel aux liaisons extra-temporelles ou logico-mathématiques
Or, ce passage du spatio-temporel aux liaisons extra-temporelles ou logico-mathématiques s'effectue grâce à un processus de conversion qui rappelle d'assez près la «réduction» de Husserl (toute considération transcendantale mise à part): d'abord centré sur son moi, c'est-à-dire assimilant toute transformation ou configuration à des données tirées de l'action propre ou de la conscience immédiate, le sujet parvient à se décentrer dans la mesure où il raisonne par coordinations, réciprocités, inversions, etc., c'est-à-dire où il constitue des systèmes de transformations opératoires indépendantes du point de vue propre et s'imposant avec une nécessité intrinsèque. Cette décentration coordinatrice a donc pour effet de substituer au sujet égocentrique un sujet épistémique qui échappe aux limitations spatio-temporelles autant qu'à l'individualité (et qui se libère ainsi de l'«attitude naturelle»). L.C.S., pp. 1257-1258

Décentration et Progrès intellectuel
Décentrer signifie «grouper», et c’est grâce aux réciprocités atteintes en sortant du point de vue nécessairement déformant et égocentrique de départ que s’élaborent corrélativement les connexions réelles et la réversibilité opératoire. C’est pourquoi le progrès intellectuel n’est ni simplement linéaire ni simplement cumulatif, mais simultanément constructif et réflexif parce que dû à un double mouvement d’intégration externe et de coordination interne. IEG.II., p. 108

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Par ses racines la psychologie, conçue comme une science des conduites et des réactions mentalisées, plonge en pleine biologie et ne constitue qu’un simple prolongement des recherches biologiques […] Mais […], dans la mesure où les faits […] recueillis aboutissent à une explication possible de la genèse des notions scientifiques fondamentales, il se produit un renversement des perspectives dans l’interprétation même de la connaissance: parti du réalisme des biologistes […], parti en outre d’une étude du sujet posé à titre d’objet de recherche, extérieur à lui, le psychologue en vient tôt ou tard à découvrir l’activité du sujet dans la connaissance et à expliquer celle-ci en fonction de celle-là autant ou plus que de la réalité extérieure.