Fondation Jean Piaget- Présentation de l'œuvre de J. Piaget
Fondation Jean Piaget

L'épistémologie génétique de Piaget

Présentation
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Présentation

Dans la perspective piagétienne, l'épistémologie scientifique est nécessairement génétique. En effet, l'objet de l'épistémologie scientifique étant non pas la connaissance envisagée en bloc, mais le processus même de l'accroissement des connaissances, elle fait nécessairement appel à l'idée d'une genèse des connaissances: d'où le terme d'épistémologie génétique. Celle-ci renvoie à une méthode d'analyse des mécanismes qui sous-tendent l'accroissement des connaissances, c'est-à-dire le passage d'une connaissance moins bonne et plus pauvre à une autre considérée par le sujet comme plus riche, tant en compréhension qu'en extension. L'épistémologie génétique se définit donc comme épistémologie scientifique, tant par ses conditions que par la complémentarité de ses méthodes.

Le problème de l'accroissement des connaissances soulève simultanément des questions de normes, relatives à la plus ou moins grande validité formelle des connaissances qui se succèdent au cours de l'évolution, et des questions de fait qui concernent à la fois le rôle du sujet et de l'objet dans la structuration des connaissances à différents niveaux et les mécanismes qui sous-tendent le passage d'un niveau à un autre supérieur. Cette dualité des questions de norme et de fait dans l'étude du passage d'une connaissance moins bonne à une autre jugée plus valable requiert, selon Piaget, la complémentarité des méthodes d’analyse directe, des méthodes d'analyse formalisante et des méthodes d'analyse psychogénétique et historico-critique. Par définition, l'épistémologie génétique est donc nécessairement de nature interdisciplinaire puisque les questions qu'elle soulève nécessitent le recours à différentes disciplines scientifiques, en particulier la psychologie génétique et la logique. Celles-ci lui permettent d'étudier parallèlement la succession génétique (comparaison de l'état des connaissances à différents niveaux du développement et passage d'un niveau au suivant) et la construction logique (généalogie formelle des structures de connaissance caractérisant ces différents niveaux).

Par ailleurs, l'épistémologie génétique est également constructiviste et relativiste. Envisageant toute connaissance sous l'angle de son développement dans le temps, donc comme un processus continu dont on ne saurait atteindre ni le commencement absolu ni la fin, elle considère toute connaissance comme relative à un niveau de pensée ou d'évolution déterminé et toujours susceptible d'être dépassée par une connaissance plus poussée. Dans une telle perspective, l'évolution sociogénétique de la connaissance scientifique prolonge, tout en le dépassant, le développement ontogénétique des connaissances et entre ces deux niveaux, ontogénétique et sociogénétique, il y a interaction réciproque.

De plus, si les recherches psychogénétiques ou historico-critiques sur le mode d'accroissement des connaissances s'appuient sur le système de référence constitué par l'état du savoir admis au moment considéré (par exemple, état des connaissances en psychologie, en logique, etc.), il va de soi que ce savoir est toujours relatif et par conséquent susceptible d'évoluer puisqu'il s'inscrit lui-même dans le processus génétique qu'il étudie. C'est ce qui conduit Piaget à envisager une relation circulaire entre les sciences (voir cercle des sciences) avec divers types de relations d'interdépendance en fonction du niveau de développement relatif atteint par ces différentes sciences.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations

Définition de l'épistémologie génétique
D'une manière générale, on peut définir l'épistémologie génétique comme l'étude du passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussés puisque c'est effectivement ce problème de l'accroissement des connaissances qui constitue son problème spécifique sous son double aspect de la construction des structures (du point de vue des conduites) et de l'établissement de faits normatifs (du point de vue du résultat des structures dans la conscience du sujet). L.C.S., p.127
L'épistémologie génétique consiste simplement à prendre au sérieux les apports de la psychologie au lieu de se contenter de recours implicites ou spéculatifs comme c'est le cas de la plupart des épistémologies. Il s'agit donc seulement, pour chaque problème épistémologique particulier, d'une part de préciser et de systématiser l'appel à la psychogenèse, à laquelle ont recours en fait toutes les épistémologies scientifiques (...); et d'autre part de compléter l'analyse psychogénétique insuffisante à elle seule en tant que méthode épistémologique, par des analyses historico-critiques, par des analyses «directes» et surtout par l'analyse formalisante. L.C.S., p. 118
(...) recherche essentiellement interdisciplinaire qui se propose d'étudier la signification des connaissances, des structures opératoires ou de notions, en recourant, d'une part, à leur histoire et à leur fonctionnement actuel dans une science déterminée (ces données étant fournies par des spécialistes de cette science et de son épistémologie), d'autre part, à leur aspect logique (en recourant à des logiciens) et enfin à leur formation psychogénétique ou à leurs relations avec les structures mentales (cet aspect donnant lieu aux recherches de psychologues de métier intéressés par ailleurs à l'épistémologie). Ainsi conçue, l'épistémologie n'est plus affaire de simple réflexion, mais, se proposant de saisir la connaissance en son accroissement (car la formation elle-même est un mécanisme d'accroissement, ne comportant jamais de commencement absolu) et supposant que cet accroissement relève toujours simultanément de questions de fait et de norme, elle s'efforce de concilier les seules techniques décisives pour trancher de telles questions: la logique (...), l'histoire des idées et la psychologie de leur développement (...). S.I.P., p., 107

Nature interdisciplinaire de l'épistémologie génétique
L'épistémologie est la théorie de la connaissance valable et, même si cette connaissance n'est jamais un état et constitue toujours un processus, ce processus est essentiellement le passage d'une validité moindre à une validité supérieure. Il en résulte que l'épistémologie est nécessairement de nature interdisciplinaire puisqu'elle soulève à la fois des questions de fait et de validité. S'il ne s'agissait que de validité seule, l'épistémologie se confondrait avec la logique: or son problème n'est pas purement formel, mais revient à déterminer comment la connaissance atteint le réel, donc quelles sont les relations entre le sujet et l'objet. S'il ne s'agissait que de faits, l'épistémologie se réduirait à une psychologie des fonctions cognitives, et celle-ci n'est pas compétente pour résoudre les questions de validité. La première règle de l'épistémologie génétique est donc une règle de collaboration (...). C'est alors en fonction, mais en fonction seulement, de cette collaboration que les exigences de fait et de validité pourront, les unes comme les autres, être respectées. P.E., pp. 16-17

Principe de l'épistémologie génétique
Le principe de l'épistémologie génétique est, en effet, de chercher à déterminer le rôle du sujet et de l'objet en les envisageant non pas en soi, mais dans le processus même de l'accroissement des connaissances. À cet égard, ce n'est qu'en reliant les extrêmes par des lois du développement que l'on peut espérer saisir la portée des notions les plus évoluées. I.E.G., Vol. II., p. 68

Caractéristiques de l'épistémologie génétique
Le propre de l'épistémologie génétique est ainsi de chercher à dégager les racines des diverses variétés de connaissance dès leurs formes les plus élémentaires et de suivre leur développement aux niveaux ultérieurs jusqu'à la pensée scientifique inclusivement. E.G., p. 6 (...)
Quant à la nécessité de remonter à la genèse comme l'indique le terme d'«épistémologie génétique», (...) la grande leçon que comporte l'étude de la ou des genèses est (...) de montrer qu'il n'existe jamais de commencement absolu. En d'autres termes il faut dire soit que tout est genèse, y compris la construction d'une théorie nouvelle dans l'état le plus actuel des sciences, soit que la genèse recule indéfiniment, car les phases psychogénétiques les plus élémentaires sont elles-mêmes précédées par des phases en quelque sorte organogénétiques, etc.. Affirmer la nécessité de remonter à une genèse (...) c'est rappeler l'existence d'une construction indéfinie et surtout insister sur le fait que, pour en comprendre les raisons et les mécanismes, il faut en connaître toutes les phases ou du moins le maximum possible. E.G. 7-8.

Épistémologie génétique et psychologie du développement
Au point de départ, elle se confond avec un certain aspect de la psychologie du développement intellectuel: elle cherche à expliquer la formation des connaissances particulières, et à résoudre ainsi le problème de savoir comment s'accroissent les connaissances. Tant qu'elle demeure sur ce terrain psychogénétique elle a besoin, comme la psychologie elle-même, d'un système de référence constitué par les connaissances scientifiques admises au moment considéré. Mais, dans la mesure où l'analyse psychogénétique se prolonge en analyse historico-critique, le système de référence, jusque là regardé comme fixe, se met à son tour en mouvement et la recherche psychogénétique apparaît alors comme un simple anneau dans une chaîne tendant à se refermer sur elle-même. I.E.G., Vol. I., p. 49.

Problème de l'épistémologie génétique
Le grand problème de toute épistémologie, mais principalement de toute épistémologie génétique, est en effet de comprendre comment l'esprit parvient à construire des liaisons nécessaires, apparaissant comme «indépendantes du temps», si les opérations de la pensée ne sont que des opérations psychologiques sujettes à une évolution et se constituant dans le temps. I.E.G., Vo. I., p. 28
Exprimé sous sa forme générale, le problème spécifique de l'épistémologie génétique est, en effet, celui de l'accroissement des connaissances, donc du passage d'une connaissance moins bonne et plus pauvre à un savoir plus riche (en compréhension et extension). Or, comme toute science est en devenir et ne considère jamais son état comme définitif (...) ce problème génétique au sens large englobe aussi celui du progrès de toute connaissance scientifique et comporte deux dimensions: l'une relevant des questions de fait (état des connaissances à un niveau déterminé et passage d'un niveau au suivant), l'autre des questions de validité (évaluation des connaissances en termes d'amélioration ou de régression, structure formelle des connaissances). Il est donc évident que n'importe quelle recherche en épistémologie génétique (...) suppose la collaboration de spécialistes de l'épistémologie de la science considérée, de logiciens et mathématiciens, de cybernéticiens, de linguistes, etc. Telle a été constamment la méthode de notre Centre international d'Épistémologie génétique à Genève, dont toute l'activité a donc constamment consisté un travail d'équipe. E.G., pp. 8-9.

Épistémologie génétique restreinte et généralisée
Nous appellerons épistémologie génétique restreinte toute recherche psychogénétique ou historico-critique sur les modes d'accroissement des connaissances, pour autant qu'elle s'appuie sur un système de référence constitué par l'état du savoir admis au moment considéré. Nous parlerons au contraire d'épistémologie génétique généralisée lorsque le système de référence est englobé lui-même dans le processus génétique ou historique qu'il s'agit d'étudier. I.E.G., Vol.I, 49-50
Or, de même que les lois de constructions, particulières aux diverses connaissances, constituent l'objet d'étude propre à l'épistémologie génétique restreinte, de même les directions ou «vections» inhérentes à la partie même des sciences considérées chacune dans son ensemble, fournissent à l'épistémologie génétique généralisée son domaine de recherches. I.E.G., Vol. I., p. 51

Épistémologie génétique et épistémologie historico-critique
La raison essentielle pour laquelle il y a parenté entre l'épistémologie historico-critique et l'épistémologie génétique est que les deux sortes d'analyse conduisent tôt ou tard, et quelle que soit la grande différence des matériaux utilisés, à retrouver à tous les niveaux le problème des instruments et des mécanismes semblables (abstraction réfléchissante, etc.) non pas seulement dans les interactions élémentaires entre sujet et objets, mais surtout dans la manière dont un niveau antérieur conditionne la formation du suivant, ce qui revient (...) à se poser les mêmes problèmes généraux, communs à tout développement épistémique. P.H.S., p. 20

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[…] le moi se construit lui-même, par le seul fait qu’il façonne les choses ou les autres personnes.