Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre de Piaget
Fondation Jean Piaget

L'épistémologie de E. Meyerson

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Tout comme Piaget, Meyerson propose une critique du positivisme et de ses discordances avec la science réelle. Il insiste en particulier sur la nécessité de l’explication causale et de la déduction, de même que sur le rôle central qu’y joue l’identification. Mais son épistémologie, tout en mettant l’accent sur l’interaction du sujet avec l’objet, conduit selon Piaget à une certaine forme de réductionnisme dans la mesure où elle aboutit à une genèse sans structures. Ainsi, bien qu’il fasse intervenir l’activité du sujet dans la connaissance, il réduit celle-ci au principe d’identité, concevant la connaissance des objets comme une réduction progressive du complexe au simple, de l’hétérogène à l’homogène, du divers à l’identique. Il établit par ailleurs une antithèse rigide entre l’esprit, défini par l’identité logique et opérant exclusivement à l’aide de notions abstraites, et la réalité expérimentale, réduite à l’irrationnel et au divers. À cette genèse sans structure, Piaget oppose l’idée d’un constructivisme dialectique, synthétisant de manière effective les structures et les genèses et aboutissant à une interaction indissociable entre les apports du sujet et ceux de l’objet, dans toutes les variétés particulières de connaissances scientifiques. La critique que Piaget adresse à l’épistémologie de Meyerson concerne essentiellement sa conception du raisonnement mathématique ainsi que son interprétation des principes de conservation et de la causalité.

L’une des questions qu’aborde Meyerson, et sur laquelle Piaget va également se pencher, est la suivante : comment expliquer le caractère à la fois rigoureux et fécond du raisonnement mathématique? Meyerson conçoit le raisonnement mathématique sous l’angle d’une identification, établissant la synthèse entre l’identique fourni par la raison et la diversité fournie par le réel. L’esprit opère à partir de notions abstraites qu’il a créées lui-même et qu’il projette en dehors de lui, muant ainsi les idées abstraites en choses réelles. En somme, il emprunte au réel de quoi construire des êtres idéaux qu’il renvoie ensuite dans le réel pour les y retrouver. C’est ainsi que les concepts mathématiques, comme le nombre, seraient à la fois abstraits du réel et projetés en lui. Le caractère à la fois fécond et rigoureux des mathématiques s’expliquerait alors de la façon suivante : la fécondité du raisonnement mathématique tiendrait à ce qu’elle emprunte au réel, ce qu’elle abstrait de l’expérience, tandis que sa rigueur reposerait sur la mise en œuvre du principe d’identité, dès l’abstraction initiale jusqu’aux opérations les plus complexes. Attribuer les mathématiques à l’expérience permettrait ainsi d’en expliquer la fécondité mais non la rigueur. Celle-ci tiendrait plutôt au réglage interne des opérations que Meyerson réduit toutefois à l’identification, laquelle consiste sans plus à déplacer de l’identique au cours des transformations, ce qui est rigoureux s’avérant alors infécond.

Piaget considère que l’une des principales difficultés de la thèse de Meyerson consiste précisément dans l’établissement d’un rapport inversement proportionnel entre la rigueur et la fécondité du raisonnement mathématique : celui-ci serait d’autant moins rigoureux qu’il est fécond, et d’autant plus rigoureux qu’il est infécond. En effet, si la fécondité des mathématiques tient aux emprunts qu’elle fait au réel, elle devrait être d’autant plus grande que les notions considérées sont plus proches de l’expérience de départ, et d’autant moins grande qu’elles s’en éloignent. Plus on s’éloigne du réel, plus le schéma formel devient abstrait et plus il devrait par conséquent s’appauvrir, la raison se bornant à transférer ou déplacer certaines données initiales au cours des opérations. L’opération ne serait ainsi productrice de nouveauté que dans la mesure où elle n’est pas entièrement rigoureuse, et elle ne serait rigoureuse que dans la mesure où elle ne produirait rien de nouveau ! Or pour Piaget, c’est l’inverse qui se produit, le schéma final étant au contraire bien plus riche que le schéma initial qui est alors ramené au simple rang de cas particulier. Il considère que l’abstraction n’est pas simplement identificatrice, mais constructive puisqu’elle consiste en une structuration du réel conduisant à établir des relations nouvelles qui n’étaient pas contenues dans le donné concret. C’est pourquoi les êtres mathématiques abstraits sont infiniment plus riches que les êtres mathématiques concrets, l’acte opératoire créant du nouveau en fonction de ses distances et non pas de sa proximité par rapport au réel. C’est la réversibilité opératoire qui constitue, pour Piaget, l’équivalent de la fonction que Meyerson veut faire jouer à l’identité. Cette réversibilité, solidaire des systèmes d’opérations que constituent les groupements et les groupes, consiste en la combinaison d’une action directe et de son inverse, dont l’identité constitue le produit. Piaget établit donc une distinction entre l’identification, au sen de Meyerson, et l’identité résultant d’une composition opératoire. Quant à l’identification, elle est à remplacer dans le cadre de la théorie de Piaget par une assimilation de l’objet au sujet, englobant les opérations de différenciation tout autant que celles d’identification. Le réel est alors défini en fonction d’accommodations variées, modifiant à des degrés divers les schèmes du sujet sans pour autant les réduire à ce que Meyerson appelle le «divers irrationnel». Dans la perspective piagétienne, fécondité et rigueur vont ainsi de pair, puisque c’est précisément en construisant de nouvelles structures que la pensée parvient à assurer davantage de rigueur. Par ailleurs, contrairement à la perspective de Meyerson, il n’y a pas d’antithèse entre l’esprit et le réel, pas de limite statique et donnée une fois pour toutes entre le sujet et l’objet, le point de vue génétique imposant plutôt une rectification continuelle des frontières entre eux. La connaissance prend son point de départ dans l’interaction indissociable du sujet et de l’objet et puisque l’esprit se construit peu à peu, la délimitation entre le sujet et le réel est à faire à chaque niveau de cette construction.

Un autre aspect important de la réflexion épistémologique de Meyerson concerne son interprétation, à l’aide du principe d’identification, de la conservation ou identité dans le changement, considérée à la fois comme l’expression du travail de la raison et la preuve de la réalité de l’objet. Cette interprétation a pour Piaget le mérite de mettre en évidence le fait que la conservation exigée par la raison résulte d’une interaction intime entre la déduction et les données expérimentales se prêtant à une telle élaboration. Mais dans la mesure où Meyerson établit une antithèse entre l’esprit et le réel, il est conduit à n’attribuer à la raison que l’identité seule, et à mettre au compte de l’expérience ce qui relève de la transformation. Piaget propose une tout autre interprétation des processus en fonction desquels s’élaborent les principes de conservation. Ces derniers ne sont pas tant la manifestation d’une recherche de l’identique que l’expression d’une assimilation des transformations données aux opérations du sujet. Il constituent l’invariant d’un système de transformations dont ils sont entièrement solidaires. C’est ainsi, par exemple, que la construction du schème de l’objet permanent, ou invariance de l’objet substantiel, ne procède pas d’un simple processus d’identification mais constitue le produit d’un groupement opératoire dont la formation est liée à la coordination progressive d’actions spécialisées. Il en est de même, a fortiori, d’autres formes de conservation comme celle de la matière, du poids, du volume, du mouvement rectiligne uniforme, etc. qui sont à la fois les absolus de la réalité considérée et les invariants opératoires du processus déductif servant à atteindre cette réalité. Il s’ensuit que la dualité de l’identité et du changement, loin d’exprimer l’antithèse de la raison et du réel, traduit une connexion nécessaire, intérieure à la raison aussi bien qu’inhérente au réel. En somme, invariant et variation sont indissociables et représentent une condition même d’intelligibilité des phénomènes.

En ce qui a trait au problème de la causalité, Piaget estime que la doctrine de Meyerson, en réduisant l’activité de la raison à la seule identification, en vient à dissoudre toute nouveauté au profit de la préformation. Si Meyerson admet que la science cherche à expliquer et pas seulement à prévoir, il rend toutefois cette explication minimale, adoptant une définition de la causalité qui ne peut rendre compte de la production causale. De la thèse de Meyerson, Piaget retient l’idée de l’existence de l’objet, irréductible au sujet, mais contrairement à celui-ci, il considère que l’objet n’est pas donné une fois pour toutes à titre de pur phénomène puisqu’il est sans cesse construit ou reconstruit par la raison. Il retient également l’exigence de causalité, et par conséquent la distinction entre causalité et légalité, mais lui reproche d’écarter d’emblée le problème de la production ou du changement, en caractérisant la causalité par la seule identité dans le temps. Établissant une étroite parenté entre production causale et production opératoire, Piaget propose une interprétation différente de la causalité qui, tout en englobant l’identité, ne s’y réduit pas. Il définit la causalité comme une «attribution» des opérations du sujet aux objets eux-mêmes. Il y a donc passage de la légalité à la causalité à partir du moment où un système de lois acquiert, en tant que système, un caractère de nécessité qui ne saurait se réduire à la seule identité, puisque tout invariant est solidaire de transformations multiples.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
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Citations

Doctrine de la réduction de la connaissance à l'identification
La logique interne d'une telle interprétation consiste à réduire les activités du sujet à l'exercice du principe d'identité, à concevoir la connaissance des objets comme une réduction progressive du complexe au simple (...) et à trouver finalement en tout processus cognitif une interaction irréductible entre l'identique rationnel et le «divers» imposé par le réel, divers qui est réduit autant que faire se peut mais n'atteint jamais la limite 0: c'est ainsi que le raisonnement mathématique interprété par Meyerson ne consiste pas en identités pures, mais seulement en «identification» au sens d'une synthèse entre le subjectif et la diversité objective. L.C.S., pp. 1242-1243

Interprétation des principes de conservation
L’interprétation que Meyerson a donné des principes de conservation a eu le grand mérite de mettre en lumière le fait que la conservation, exigée par la raison, ne découlait cependant ni de celle-ci seule, ni de l’expérience seule, mais résultait d’une interaction extrêmement intime entre la déduction et les données expérimentales susceptibles de se prêter à une telle élaboration. I.E.G.II., p. 148.
Mais Meyerson va plus loin et suppose une ligne de démarcation précise entre le réel et l’esprit au cours de cette élaboration : la conservation étant l’identité dans le changement, ce serait l’identité seule qui relèverait de la raison et le changement exprimerait la réalité «irrationnelle». Or, cette conclusion est-elle inévitable et devons-nous fatalement départager ainsi les apports respectifs de l’esprit et de l’expérience, en mettant au compte de cette dernière tout ce qui est transformation comme telle? Ou au contraire, la dualité de l’identité et du changement ne traduirait-elle pas, au lieu d’une antithèse, une connexion nécessaire intérieure à la raison aussi bien qu’inhérente au réel? I.E.G.II, p. 150

Identité et réversibilité
(…) l’équivalent génétique de la fonction qu’E. Meyerson veut faire jouer à l’identité, c’est la réversibilité. Or, la réversibilité, qu’il cherche lui-même frénétiquement à réduire à l’identité, est bien plus qu’une identification : elle est le déroulement d’un acte dans les deux sens de telle sorte que cet acte, tout en étant constructif, est assuré de sa cohérence interne par la garantie de retrouver son point de départ : l’identité est alors le produit d’une opération directe par son inverse et ne se confond pas avec la réversibilité comme telle. I.E.G.I, p. 291-292.
La vraie source des difficultés de la thèse meyersonienne est donc la position antigénétique qu’il a adoptée et qui se manifeste notamment par son interprétation des notions (ou «genres») élémentaires, et avant tout du schème de l’objet permanent. I.E.G.I, p. 293

La causalité selon Meyerson
Le problème de la causalité est celui des transformations productrices de nouveauté quoiqu’en leur sein se maintiennent, et de façon indissociable, certaines conservations. (…) Or, la doctrine de Meyerson revient essentiellement à n’y voir qu’illusion et à dissoudre toute nouveauté au profit de la préformation. E.E.G, Vol. 25 p. 151.

Les rapports entre l’action et le réel chez Meyerson
En un mot, tout aurait pu et même dû conduire Meyerson à reprocher au positivisme d’avoir négligé au profit de la seule légalité le rôle productif et causal de l’action . Or, il l’a méconnu à son tour au nom d’une dichotomie préalable de la raison et du «réel», dont une analyse plus exacte de cette action lui aurait montré les frontières artificielles. En fait l’action productrice est la fois la source de la raison et une émanation biologique du réel, ce qui tend à faire douter et que le réel soit purement irrationnel et surtout que la raison soit purement identificatrice… E.E.G, Vol. 25 p. 158.

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[…] un système est en équilibre lorsque toutes les transformations virtuelles (équivalant ici aux opérations possibles) se compensent, c’est-à-dire qu’à chaque transformation possible en correspond une autre, orientée en sens inverse de la première et de valeur égale. Dire que les opérations s’organisent en structures réversibles ou dire qu’elles tendent vers certaines formes d’équilibres signifie donc la même chose.

J. Piaget, Problèmes de psychologie génétique, 1964, (1ère publication en russe, en 1956), in Six études de psychologie, p. 150