Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre
Fondation Jean Piaget

mflepchap053part00

Présentation
Citations


Présentation

Piaget considère que les notions physiques même les plus élémentaires sont le résultat d'une construction progressive liée à l'action du sujet sur son environnement. À travers l'analyse psychogénétique du développement de l'intelligence, il montre en effet que les notions d'objet, de causalité, d'espace et de temps, etc., sont loin d'être innées mais se structurent progressivement en fonction des coordinations générales de l'action, sources de connaissances logico-mathématiques, aussi bien que des actions spécialisées, sources de connaissances physiques. Il identifie différents niveaux de structuration de ces notions en fonction des types d'actions dont dispose le sujet et de leur évolution.

Au cours d'une première étape, que Piaget appelle l'intelligence sensori-motrice, l'enfant en vient peu à peu à différencier ses actions motrices et ses perceptions sensorielles des objets qui les alimentent. S'il existe des données réelles extérieures au sujet que celui-ci perçoit ou sur lesquelles il agit, elles n'apparaissent pas d'emblée sous une forme objectivée mais doivent être reconstruites par le sujet en fonction de son action sur les objets. C'est ainsi que l'objet, d'abord simple prolongement de l'action et de la perception, se spatialise progressivement et se constitue sous une forme permanente, c'est-à-dire indépendante des actions du sujet. L'objet permanent, loin de constituer une donnée primitive, est donc le résultat d'une construction par collaboration entre les données de l'expérience et la structure des actions du sujet. Cette conservation de l'objet individuel, acquise au niveau de l'intelligence sensori-motrice, est elle-même solidaire de la structuration spatio-temporelle et causale de l'univers de l'enfant, c'est-à-dire de l'ensemble des réalités physiques accessibles à ses actions et à ses perceptions. Cette structuration apparaît sous la forme d'un groupe de déplacements, système de transformations caractérisé par ses possibilités de détours, retours, compositions de déplacements partiels, etc. dont l'objet permanent constitue l'invariant.

À un second niveau, celui de l'intelligence représentative, les mêmes notions se restructurent non plus en fonction d'une action directe sur l'objet, mais en fonction d'actions intériorisées et réversibles, c'est-à-dire d'opérations mentales. Ce sont alors les conservations physiques élémentaires portant sur les qualités de l'objet, telles que sa substance, son poids ou son volume, et les conservations spatiales élémentaires relatives à la longueur et à la surface, qui donnent lieu à la construction d'invariants. Ceux-ci reposent sur la conservation de certaines propriétés ou qualités de l'objet au travers des transformations qu'il subit. Le passage progressif de l'absence de conservation à la conservation est lié à une subordination des états aux transformations, consistant à concevoir les premiers comme le résultat des seconds et à les composer. Il repose sur la réversibilité opératoire, résultat de la coordination des actions (ou opérations) directes et inverses qui conduit à subordonner les aspects figuratifs de la connaissance à ses aspects opératifs.

Il en est de même de l'espace, qui se structure physiquement et géométriquement, de la causalité et des liaisons temporelles. L'espace est d'abord dominé par les rapports topologiques de voisinage, séparation, ordre, enveloppement, continuité, construits de proche en proche et demeurant intérieurs à chaque configuration, sans encore relier entre eux les objets. Puis, avec la coordination des points de vue (espace projectif) et les mises en relation euclidiennes (espace euclidien) qui aboutissent à l'élaboration d'un système de coordonnées, le continu s'applique à l'espace tout entier, conçu comme le cadre général de tous les objets et de tous les observateurs. Le temps commence par être confondu avec l'espace et la vitesse, eux-mêmes indifférenciés. C'est ainsi que le jeune enfant refusera la simultanéité des moments d'arrêt de deux mobiles si les points d'arrivée sont différents (vitesses différentes). De même, il contestera l'égalité de durées synchrones si les trajets parcourus par les mobiles sont différents. Le temps, le mouvement et la vitesse sont donc initialement commandés par l'intuition spatiale de l'ordre pour ne se différencier que progressivement de l'espace. La vitesse repose au départ sur l'intuition ordinale du dépassement, faute de différenciation entre l'ordre spatial et l'ordre temporel de même qu'entre l'intervalle spatial (déplacement) et l'intervalle temporel (durée). Quant à la notion opératoire de temps, elle suppose la différenciation du spatial et du temporel et résulte d'une coordination des vitesses, tout comme l'espace physique repose sur une coordination des déplacements. Ces notions spontanées se construisent d'abord de façon qualitative, c'est-à-dire sans l'intervention de la mesure ou l'appui des opérations mathématiques, par la seule composition des opérations logiques ou infralogiques reliées entre elles sous la forme de groupements et qui caractérisent la pensée opératoire concrète.

Enfin, à un troisième niveau, celui de la pensée formelle, caractérisée par la formation d'opérations nouvelles portant sur les opérations de niveau antérieur et par la capacité de raisonner à un niveau hypothético-déductif, ces mêmes notions se restructurent en fonction du possible. L'intervention des opérations extensives de proportion permet alors la mise en relation des temps et des espaces parcourus, c'est-à-dire la mesure des vitesses. La conservation des vitesses uniformes et de leur rapport devient ainsi possible, de même que la mesure du temps qui suppose l'uniformité de la durée ainsi que son homogénéité (temps communs à tous les phénomènes) et sa continuité. Ce nouveau palier marque donc un pas de plus dans le sens de la décentration et de l'objectivation de ces notions. Si la construction des notions physiques repose sur la différenciation et la coordination progressives des aspects physique et logocio-mathématique de l’action, ces deux aspects demeurent toujours intimement liés dans la connaissance physique, les notions physiques étant constamment sous la dépendance des opérations logico-mathématiques qui en permettent la constitution.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

Haut de page

Citations

Notions physiques
La meilleure preuve que les notions physiques, même sous leur forme les plus élémentaires, supposent un cadre logico-mathématique pour se constituer, est que les notions les plus courantes et les plus intuitives de conservation ne résultent ni d’un montage inné ni d’une simple lecture de l’expérience mais d’une élaboration opératoire ou quasi opératoire. LCS., p. 608.

Construction des notions physiques et logico-mathématiques
C’est même pour cette raison essentielle que les notions physiques se construisent simultanément avec les notions logico-mathématiques : les coordinations les plus générales des actions ne se constituent qu’en coordonnant des actions portant sur les objets eux-mêmes, donc des actions physiques, et c’est par un processus de différenciation graduelle que les coordinations sont réfléchies et formalisées comme telles, tandis que les actions particulières se spécialisent toujours plus en fonction des objets. C’est pourquoi l’enfant construit simultanément la géométrie expérimentale des objets réels et la géométrie de sa propre action (donc des coordinations de l’action, pendant que celle-ci s’applique aux objets) et ces deux géométries, d’abord indifférenciées, ne se dissocient que très lentement en une géométrie physique et une géométrie mathématique. I.E.G., Vol.II., p. 49.
C’est ainsi que, à une même coordination spatiale de l’action, source de vérité géométrique, peuvent correspondre des vitesses différentes du sujet, des efforts, des actions de soupeser, etc. et ces expériences de la vitesse, de l’accélération ou du poids vont engendrer des notions dépassant le mathématique pur et constituer ainsi le point de départ des relations physiques (étant entendu, répétons-le une fois de plus, que les deux sortes de connaissances se constituent simultanément). I.E.G., Vol.II., p. 256.

Notions physiques vs mathématiques
Nous avons constaté (…) que les notions mathématiques commencent par être indifférenciées des notions physiques (p. ex. le groupe des déplacements porte d’abord sur des déplacements réels, à vitesses finies et se succédant dans le temps), par le fait que les premières résultent des coordinations générales de l’action et les secondes des actions particulières ou spécialisées, coordonnées par les premières. Il en résulte que les notions mathématiques procèdent d’une abstraction à partir de l’action, abstraction due à une prise de conscience progressive des coordinations comme telles et que provoque la différenciation croissante entre elles et les actions physiques particulières qu’elles coordonnent. Réciproquement, nous voyons maintenant cette même différenciation aboutir à dissocier graduellement les notions physiques de vitesse et de temps des coordinations spatiales qui les dominent d’abord avec excès et de façon déformante, puis les coordonnent simplement dans la suite. I.E.G., Vol.II., p. 59

Vérités physiques élémentaires
(…) les vérités physiques les plus élémentaires comme la permanence des objets, la conservation des quantités, les notions cinématiques, la causalité, le hasard ne sont point évidentes à tous les niveaux du développement et ne s’imposent nullement par une prise de contact immédiate avec l’«expérience». (…) l’expérience et surtout l’expérimentation ne se structurent de façon rationnelle qu’en fonction des activités du sujet, dans la mesure où celles-ci parviennent à se décentrer par rapport à l’action propre et à se coordonner en structures opératoires de nature déjà logico-mathématique, la vérité physique étant toujours relative à un tel cadre logico-mathématique en dehors duquel non seulement aucune interprétation mais encore aucune constatation objectives ne sont possibles. L.C.S., p. 621-622.

Haut de page







[…] Le temps intérieur n’est pas la forme primitive du temps […] le schème pratique du temps s’élabore dès le niveau de l’intelligence sensori-motrices […] la forme originelle du temps est un schème dépendant à la fois de l’organisation de l’univers physique et de l’action propre, donc un temps égocentrique, ce qui ne signifie nullement interne à l’état pur.