Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre
Fondation Jean Piaget

Les relations entre les divers domaines des sciences

Introduction
Relations entre les domaines matériels des sciences
Relations entre les domaines conceptuels
Relations entre les domaines épistémologiques internes
Relations entre les domaines épistémologiques dérivés
Citations


Introduction

S'opposant à une classification strictement linéaire des différentes sciences et considérant celles-ci dans une perspective dynamique, c'est-à-dire comme des ensemble de connaissances en devenir, Piaget propose l'hypothèse cyclique d'une classification des sciences en distinguant divers types de relations entre elles selon les domaines considérés (matériels A, conceptuels B, épistémologiques internes C et épistémologiques dérivés D).

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Relations entre les domaines matériels des sciences

Il considère que les relations entre les domaines matériels (A) des sciences ou objets des différentes sciences présentent une structure circulaire. Cette circularité tient à l'interaction dialectique du sujet et de l'objet initialement indissociables. D'une part, en effet, le sujet ne connaît l'objet (y compris les autres sujets en tant qu’êtres extérieurs à lui) que par l'intermédiaire des actions qu'il exerce sur lui et il ne se connaît lui-même qu'en fonction des résultats de son action sur les objets et des résistances que ceux-ci lui opposent. Aussi, est-ce par l'intermédiaire d'une connaissance toujours plus approfondie de l'objet que le sujet améliore ses propres instruments de connaissance. Et réciproquement, c'est grâce à l'élaboration de ses nouveaux instruments de connaissance qu'il améliore sa connaissance des objets. D'autre part, si le progrès des connaissances conduit à une modification importante de la relation sujet/objet, le contact entre eux ne se perd jamais puisqu'il est assuré dès le départ, à l'intérieur même du sujet, par sa structure physiologique qui fait partie de la réalité physique, tout en étant à la source des coordinations opératoires propres au sujet qui connaît. En d'autres termes, sujet et objet sont indissociables dans la mesure même où le sujet connaissant est aussi objet à connaître. Or ce sujet «objet à connaître» est précisément ce qu'étudie la biologie. C'est pourquoi elle représente, dans la perspective piagétienne, une science charnière reliant le sujet à l'objet, la réalité psychologique à la réalité matérielle ou physique. En effet, l'adaptation cognitive, caractérisant les interactions du sujet qui connaît avec la réalité à connaître, ne fait que prolonger l'adaptation biologique et par conséquent les interactions physico-chimiques entre l'organisme et le milieu physique. De sorte qu'entre les coordinations nerveuses, les coordinations sensori-motrices puis les coordinations opératoires, sources des formes de déduction les plus élaborées, il n'y a pas rupture mais continuité. Les processus mentaux engendrant les «êtres logico-mathématiques» sont eux-mêmes liés aux processus physiologiques caractérisant l'organisation vitale, par l'intermédiaire des conduites sensori-motrices qui dépendent de cette organisation, tout en constituant à leur tour le point de départ des processus mentaux.

En résumé, la circularité des domaines matériels ou objet des sciences se présente ainsi:

     - les sciences logico-mathématiques ont pour objet les instruments déductifs qu'utilise le        sujet;
     - la genèse de ceux-ci, c'est-à-dire l'élaboration des instruments de connaissance du sujet,        constitue l'objet des sciences psychosociologiques;
     - la biologie (sciences biologiques) a notamment pour fonction d'étudier la genèse de ce        sujet à partir de l'objet (organisme);
     - enfin, celui-ci fait partie de la réalité physique ou monde extérieur qui est l'objet des        sciences physiques.

Il existe donc un double rapport, externe et interne, du sujet à l'objet, qui justifie la circularité de leurs interactions:

     - un rapport externe entre le sujet qui connaît et l'objet à connaître, ou si l'on préfère,        entre les instruments déductifs du sujet et la réalité physique qu'il s'efforce de connaître à        l'aide de tels instruments;
     - un rapport interne au sujet lui-même, entre le sujet psychosociologique et l'organisme        physiologique (objet) qui en est la source.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Relations entre les domaines conceptuels

Les domaines conceptuels (B) des sciences, ou théories élaborées à propos de leurs objets, présentent selon Piaget des relations de types linéaires et statiques, par opposition à la structure circulaire et dynamique caractérisant les domaines matériels ainsi que les domaines de l'épistémologie dérivée des sciences. En d'autres termes, cela signifie qu'il n'y a pas interdépendance ou interactions réciproques entre, par exemple, la théorie des nombres et la théories des masses ou l'interprétation des organes biologiques. Cette linéarité est liée à la nécessité même pour toute science de délimiter son objet pour se constituer comme science. La délimitation des sciences conduit en particulier à dissocier les questions de normes (déduction, validité formelle) des questions de faits (expérience), les problèmes relatifs aux faits de conscience (implication) des problèmes relatifs aux objets matériels (causalité). Le caractère linéaire de ces relations reflète une structure statique parce qu'unilatérale, liée à une compartimentation ne concernant que l'état des sciences à un moment considéré. Il exprime l'indépendance relative des sciences les plus générales et fondamentales (comme les mathématiques) par rapport aux sciences plus particulières (comme la chimie, la biologie, la psychologie, etc.).

©Marie-Françoise Legendre

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Relations entre les domaines épistémologiques internes

Les épistémologies internes aux sciences, c'est-à-dire les théories ayant pour objet la recherche des fondements ou la critique des théories utilisées par une science, présentent, au même titre que les domaines conceptuels des sciences (B), une structure linéaire. Cette linéarité serait liée au fait que l'épistémologie interne d'une science, tendant à intégrer ses résultats dans le corps même de la science dont elle tente d'organiser les fondements, ne ferait pas appel à d'autres sciences. Elle conserverait donc le compartimentage établi entre les domaines conceptuels des sciences.

©Marie-Françoise Legendre

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Relations entre les domaines épistémologiques dérivés

Selon la définition qu'en donne Piaget, l'épistémologie dérivée (D) d'une science vise à déterminer comment cette science ou cette forme de connaissance est possible et quels sont les apports respectifs du sujet et de l'objet dans cette science. Or, la problématique des relations sujet/objet dans la connaissance étant commune à toutes les sciences particulières, Piaget considère que l'épistémologie dérivée d'une science fait nécessairement appel à d'autres sciences ou à leurs épistémologies. C'est pourquoi la structure des relations entre les domaines épistémologiques dérivés des sciences présente une forme cyclique, tout comme celle des domaines matériels des sciences (A).

Il estime par ailleurs que si la frontière entre épistémologie interne et épistémologie dérivée demeure assez floue dans les sciences mathématiques et physiques, elle est beaucoup plus nette dans les sciences psychosociologique. Dans ces sciences, le «domaine épistémologique interne» correspond à l'étude critique de la connaissance du sujet psychologue ou sociologue, alors que le «domaine épistémologique dérivé» correspond à l'étude que font le psychologue et le sociologue du sujet quelconque, individuel ou social, dont ils analysent les représentations individuelles ou collectives. La psychosociologie étudie en particulier la constitution de la logique naturelle ainsi que les relations entre le sujet et les objets dans la formation des opérations élémentaires et des notions de base de la pensée scientifique. Les résultats ainsi obtenus concernent donc l'«épistémologie dérivée» D des mathématiques et de la physique, d'où le cercle proposé.

©Marie-Françoise Legendre

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Citations

Relations entre domaines matériels des sciences
Les «domaines matériels» A des sciences présentent une structure d'ordre cyclique (...). Les raisons de cet ordre cyclique seraient (a) d'abord que le «domaine matériel» des sciences mathématiques repose sur une logique plus ou moins élaborée (cette relation «repose sur» étant une relation de dépendance du type 5 «interdépendance par abstraction réfléchissante» ou du type 6 «réduction par axiomatisation»); b) ensuite que cette logique plus ou moins élaborée reposerait elle-même sur une «logique naturelle» (expression signifiant, comme celle de «nombres naturels», qu'il s'agit de connaissances spontanées se constituant antérieurement à leur élaboration scientifique), la relation «reposer sur» signifiant à nouveau, soit une dépendance par abstraction réfléchissante de type (5) soit une axiomatisation proprement dite de type (6); (c) enfin que cette «logique naturelle» appartient au «domaine matériel» des sciences psychosociologiques, puisque les psychologues en étudient la formation chez l'enfant et les sociologues dans la société, quelles que soient les relations à établir entre l'ontogenèse et la société (dépendance dans un sens ou dans l'autre). L.C.S., pp. 1187-1188.

Relations entre domaines conceptuels des sciences
Les «domaines conceptuels» B des sciences, c'est-à-dire les descriptions, interprétations ou théories élaborées par ces sciences constituent une série linéaire (...). La première raison (...) serait que la logique (...) tend à éviter tous les cercles et à les considérer sans distinction comme vicieux. (...)
La seconde raison (liée d'ailleurs à la première) serait qu'une science déductive tend à ne reposer que sur elle-même et par conséquent à ne faire appel à aucun fait d'expérience. Réciproquement l'expérience tend (nous disons bien «tend» dans les deux cas) à ne reposer que sur elle-même et se refuse à trancher une question de fait par seule déduction. Il en résulterait alors de ce double refus de passage de la norme au fait et du fait à la norme que les théories psychosociologiques, tout en utilisant des théories logico-mathématiques, ne s'appuient pas exclusivement sur elles. L.C.S., p. 1188.

Relations entre domaines épistémologiques internes des sciences
Les «domaines épistémologiques internes» C des mêmes sciences fondamentales tendent à conserver l'ordre linéaire des domaines B (nous disons bien «tendent» au présent, ce qui ne préjuge ni de l'avenir ni même de la réussite actuelle).
La raison de cet ordre linéaire serait que le domaine de l'épistémologie interne d'une science est celui de la critique de ses méthodes et des fondements de cette science elle-même et qu'ainsi les mêmes mobiles qui conduisent à un ordre linéaire dans le cas de la série B aboutiraient à le conserver, dans la mesure du possible dans le cas de la série C. En particulier l'épistémologie interne des sciences logico-mtahématiques se constitue de plus en plus à titre de prolongement direct de ces disciplines sous une forme déductive et axiomatisée qui en fait une partie intégrante des mathématiques. Dans une telle perspective, il n'existerait don pas d'occasion, pour cette épistémologie interne, de faire appel à des disciplines extérieures, comme à la psychologie.
L.C.S., p. 1189.

Linéarité des relations entre domaines conceptuels et domaines épistémologiques internes
(...) la pensée naturelle naïve débute toujours par des situations circulaires, ne parvenant à organiser ou à définir ses concepts qu'en les appuyant les uns sur les autres (...) tandis que le propre de la systématisation, et finalement de son dérivé naturel qui est la formalisation, est de chercher à rompre de tels cercles, initialement vicieux, pour s'engager dans la direction d'un ordre linéaire. Il est donc compréhensible que les domaines conceptuels (B) et épistémologiques internes (C) s'orientent dans cette direction linéaire. L.C.S., p. 1180

Relations entre domaines épistémologiques dérivés des sciences
Avec les «domaines épistémologiques dérivés» D, nous retrouvons un ordre qui paraît résolument cyclique. Rappelons que ces domaines sont ceux des enseignements épistémologiques qu'une discipline scientifique peut tirer de ses propres résultats (donc de son «domaine conceptuel B») pour autant que ces résultats intéressent l'épistémologie d'autres sciences et non pas seulement sa propre épistémologie interne. (...). L.C.S., p. 1190.

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Le grand homme qui paraît lancer des courants nouveaux n’est qu’un point d’intersection ou de synthèse d’idées élaborées par une coopération continue, et même lorsqu’il s’oppose à l’opinion régnante il répond à des besoins sous-jacents dont il n’est pas la source. C’est pourquoi le milieu social remplace effectivement pour l’intelligence ce qu’étaient les recombinaisons génétiques de la population entière pour la variation évolutive ou le cycle transindividuel des instincts.