Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre
Fondation Jean Piaget

Les doctrines évolutionnistes

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En ce qui a trait à la seconde triade, Piaget envisage trois types d'interprétations causales relatives à l'adaptation biologique aussi bien qu'à celle de l'intelligence et de la connaissance, la troisième constituant une synthèse dialectique des deux précédentes. La première met l'accent sur le rôle du milieu qui s'impose à l'organisme et le façonne de même que l'objet s'impose tel quel au sujet jusqu'en ses structures logico-mathématiques. La seconde insiste sur le rôle de l'organisme qui impose au milieu des structures héréditaires indépendantes de lui, que le milieu se borne à sélectionner tout comme le sujet impose ses structures à l'objet en tant que cadres préalables à toute expérience. Enfin, la troisième souligne l’interaction indissociable entre l’organisme et le milieu, le sujet et l’objet, les facteurs exogènes (milieu) et endogènes (structures de l'organisme ou du sujet) demeurant indissociables et présentant une importance égale

La première de ces solutions correspond au lamarckisme en biologie, à l’associationnisme en psychologie et à l'empirisme en épistémologie. Pour Piaget, ces types d'interprétations négligent le rôle de l'activité structurante de l'organisme ou du sujet. Piaget considère que la thèse lamarckienne a le mérite de soulever la question toujours très actuelle des rapports entre la constitution des organes spécialisées et celle des comportements. Mais là où Lamarck ne voit qu’une action simple du milieu sur l’organisme, dont le seul pouvoir se limite à la capacité d’enregistrer les actions du milieu et d’en conserver les effets, Piaget considère qu’il y interaction entre les facteurs extérieurs et le génome. L’organisme n’est donc pas aussi passif que le suppose Lamarck puisqu’il assimile le milieu à ses structures et que le besoin d’alimentation des schèmes conduit à une extension progressive du milieu. Par ailleurs, s’il y a bel et bien pour Piaget une action du milieu sur l’organisme, cette action n’est pas directe mais suppose une synthèse des facteurs endogènes liés à l’organisme et des facteurs exogènes liés aux influences du milieu. C’est ainsi qu’à un même génotype peuvent correspondre différents phénotypes possibles. Cette hypothèse biologique correspond, en psychologie, à l’associationnisme qui réduit l’intelligence à un ensemble d’habitudes acquises et conçoit l’apprentissage comme le résultat de renforcements externes sans qu’aucune activité interne ne conditionne ces acquisitions. La transposition épistémologique de la thèse lamarckienne se retrouve dans l’empirisme classique de Hume, mais ce parallélisme qu’évoque Piaget n’est pas nécessairement conscient puisque plusieurs anti-lamarckiens n’en adoptent pas moins une épistémologie empiriste.

La seconde solution correspond au mutationnisme en biologie, incarnée par la doctrine de Darwin qui met l'accent sur les structures internes de l'organisme et repose sur une conception atomistique (le tout étant égal à la somme des parties) des structures héréditaires. Le principe de l’interprétation mutationniste consiste à affirmer que des mutations, se produisant de manière fortuite en vertu de transformations internes des substances germinales et sans influence du milieu extérieur, sont sélectionnées après coup par celui-ci. La mutation fortuite donne ainsi lieu à une sélection sans que l’adaptation résulte d’une action du milieu sur la mutation elle-même. Pour Piaget, il manque à cette théorie la considération des interactions entre les facteurs endogènes et exogènes ainsi que des interactions entre le tout et les parties au sein des structures internes. Dans le domaine du développement de l’intelligence, ce type d’explication correspond à une théorie de l’intelligence fondée sur les essais et erreurs ou le tâtonnement. La sélection après coup est alors l’expression des contraintes de l’expérience qui éliminent les hypothèses non fructueuses et retiennent celles qui se révèlent utiles ou conformes aux données de fait. C’est également le cas du conventionnalisme de Poincaré dont le pragmatisme constitue le prolongement, mais sur le plan cette fois de l’épistémologie philosophique en général. Les théories de l'intelligence ou de la connaissance qui mettent l'accent sur les structures du sujet constituent ainsi l'équivalent, dans le domaine des fonctions cognitives, du néo-darwinisme mutationniste. Alors que l'apriorisme kantien correspond pour Piaget, au plan épistémologique, à une préformation pure et généralisée au plan biologique, le conventionnalisme équivaut formellement à la notion de mutations fortuites.

La troisième solution repose sur une approche interactionniste de l’évolution qui conçoit la sélection non pas en sens unique, mais selon des interactions circulaires ou une causalité cybernétique faisant intervenir à la fois l’activité des structures et leur mutuelle dépendance avec le milieu. Piaget envisage donc une interprétation des processus évolutifs qui fait simultanément la part aux productions endogènes de l’organisme et aux influences du milieu, tout en subordonnant celles-ci à la résistance propre des mécanismes internes aux influences externes. S'inspirant des courants contemporains en biologie et de ses propres recherches en psychologie et en épistémologie génétique, il propose un modèle spéculatif de l'évolution des formes biologiques fondé sur l'idée d’une interaction indissociable des facteurs endogènes et exogènes au cours de l'ontogenèse organique : il s'agit du modèle de la phénocopie biologique qui trouve son correspondant, au niveau cognitif et épistémologique, dans la théorie de l'équilibration. Cette théorie oppose aux interprétations qui mettent l'accent sur le pôle de l'objet ou au contraire sur celui du sujet, une conception interactionniste et dialectique de la construction des structures. Piaget considère en effet que les structures logico-mathématiques de la pensée ne sont ni préformées à l'état de structures achevées chez le sujet, ni tirées de l'expérience sur les objets. Elles résultent d'une élaboration progressive, liée à l'interaction continuelle du sujet et de l'objet, les structures de la pensée étant construites au moyen d'éléments opératoires abstraits des actions du sujet sur l'objet. Par ailleurs, ces structures sont essentiellement dynamiques et fonctionnelles tout comme les structures biologiques : elles ne consistent pas en un simple agrégat d'éléments, mais constituent des totalités relationnelles comportant un fonctionnement organisateur propre à assurer la conservation des totalités au travers des transformations qu'elles subissent. Ce structuralisme génétique correspond à la solution piagétienne.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations

Le lamarckisme
(…) le lamarckisme constitue l’exacte antithèse du structuralisme sans genèse, puisque Lamarck admet une genèse sous la forme d’une évolution indéfinie des organismes soumis aux pressions du milieu mais ne reconnaît pas de structures en tant qu’organisation du germen résistant à ces influences extérieures ou les assimilant par soumission à des conditions internes préalables. B.C, p. 191

Lamarckisme et empirisme
Le lamarckisme offre (…) un modèle d’explication simple et trouve son exact parallèle dans une épistémologie non moins simple qui est la théorie empiriste de la construction mentale. I.E.G., Vol.III., p. 99
Le propre du lamarckisme est, en effet, de concevoir l’organisme comme une cire molle ou une table rase, selon les expressions devenues banales dans le domaine mental. Subissant passivement les influences extérieures, il ne posséderait par lui-même aucune activité interne, c’est-à-dire en un langage biologique, aucun mécanisme de variation endogène : le seul pouvoir de l’être vivant se réduirait ainsi à la capacité d’enregistrer les actions du milieu et de conserver leurs effets. I.E.G, Vol.III., pp.99-100.
(…) c’est ainsi que, à l’empirisme pur, qui fait du sujet une table rase et supprime toute activité interne du sujet correspond le lamarckisme qui, tout en admettant l’existence de caractères héréditaires, les attribue exclusivement à l’influence antérieure du milieu, supprimant ainsi toute construction endogène de la part de l’organisme. I.E.G., Vol.III., p. 83
Lamarck est essentiellement fonctionnaliste et l’accent mis par sa doctrine sur le rôle formateur exclusif du milieu évoque de près les épistémologies empiristes. (…) Or, si Lamarck a eu tort de ne guère songer qu’au milieu, comme facteur de transformisme, et aux tendances de l’organisme à choisir un milieu convenable, il a eu incontestablement raison d’attribuer un rôle nécessaire à ces facteurs et l’on s’en aperçoit de plus en plus aujourd’hui. B.C., p. 150-151.

Hume et Lamarck
Pour Hume comme pour Lamarck le milieu est indéfiniment ouvert (pour une espèce donnée) et n’importe quoi peut produire n’importe quoi dans la mesure où le sujet se trouve en présence de successions régulières. (…) ces successions se traduisent alors dans le sujet par la formation d’habitudes, mais qui sont seulement la réplique des séquences externes. (…) Dans les deux cas, ce qui manque est la référence à une activité structurante de l’organisme ou du sujet. B.C., p. 160.

Le mutationnisme biologique
(…) la grande difficulté, pour une telle explication lorsqu’elle est généralisée à l’évolution entière, est le rôle étonnamment disproportionné par rapport à son pouvoir réel, qu’elle fait jouer au hasard. B.C., p. 110.
Le génome est une structure organisée résultant d’une évolution. Le mutationnisme a oublié cette organisation et cette évolution et n’a considéré que son contenu ou son aboutissement statique. Dans cette perspective il est facile de dire que tout changement nouveau se réduit à une mutation aléatoire et que la sélection suffira à retenir les bonnes et à éliminer les mauvaises, l’essentiel demeurant la conservation des gènes et leur transmission héréditaire. On oublie seulement que les conditions nécessaires (et internes !) à cette transmission sont l’organisation du génome et la transmission ou conservation de cette organisation, ce qui est tout autre chose que la transmission des caractères particuliers portés par ces gènes. B.C., p. 165.
Le mutationnisme classique n’a donc pas oublié seulement le soma ou le milieu comme occasion ou réaction aux régulations du génome au cours du développement : il a oublié sur son propre terrain des structurations internes l’organisation fonctionnelle et permanente qui constitue la condition nécessaire de toute transmission héréditaire sitôt que l’on conçoit le génome en son dynamisme et non plus comme une petite collection de particules immobiles. B.C., p. 166.

La perspective interactionniste de Piaget
En bref, sans attribuer au milieu extérieur le primat que lui accorde le lamarckisme, mais sans refermer entièrement l’organisme sur lui-même, l’interactionnisme reconnaît à titre de fait l’interdépendance du milieu et de l’organisme, et situe dans l’actuel les anticipations morphogénétiques que les préformistes rejettent dans le virtuel, ce qui revient à introduire une certaine réversibilité dans le mécanisme héréditaire au lieu de se contenter d’harmonies préétablies. Or, on constate facilement en quoi un tel point de vue biologique correspond à l’interactionnisme épistémologique en général. I.E.G., Vol. III, p. 121.

Le structuralisme génétique
Ainsi la synthèse du structuralisme et du génétisme vers laquelle on s’oriente actuellement résulte bien d’une évolution interne des notions de la causalité biologique et cela dans le sens d’une coordination des deux exigences de conservation et de transformation : conservation des structures d’ensemble susceptibles de se transformer sans perdre leur identité, parce que ces transformations sont des rééquilibrations et que les structures transformantes sont susceptibles (en principe ou en certains cas réels) de s’intégrer dans les structures qui en dérivent en les élargissant . B.C, p. 194.

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[…] l’histoire nous enseigne que les mots « toujours » ou « jamais » sont à exclure du vocabulaire de l’épistémologie génétique.