Fondation Jean Piaget - Présentation de l'œuvre
Fondation Jean Piaget

Le modèle piagétien de la phénocopie

Présentation
Citations (1): Concepts de génome, de génotype et de phénotype
Citations (2): Rôle du milieu dans les variations adaptatives
Citations (3): Modèle de la phénocopie


Présentation

Pour expliquer l'apparition de transformations évolutives endogènes qui s'adaptent au milieu sans être directement façonnées par lui, Piaget propose un modèle d'interprétation des mécanismes biologiques intervenant dans ce qu’il appelle le processus de la phénocopie. Selon la définition qu'en donne Piaget, la phénocopie est une convergence entre un accommodat (phénotypique) et une mutation (génotypique) qui vient le remplacer. La problématique soulevée est la suivante : comment expliquer la formation d'un nouveau génotype (donc la modification du patrimoine héréditaire) à partir des accommodations phénotypiques dues à l'action du milieu sur l'organisme au cours de l'épigenèse ? Le modèle de la phénocopie constitue en quelque sorte une synthèse entre le lamarckisme (transmission héréditaire de caractère acquis) et le darwinisme (sélection par le milieu de mutations purement endogènes). Piaget voit dans le processus de la phénocopie un cas particulier et fort intéressant d'une transformation évolutive endogène ayant sa source dans les interactions adaptatives exogènes entre l'organisme et le milieu. Concevant la phénocopie comme une imitation du phénotype par le génotype, il cherche à rendre compte, à l'aide d'un modèle de déséquilibres et de rééquilibrations, du mécanisme par lequel ce remplacement devient possible. Sa solution consiste à interpréter la soi-disant copie, non par une transmission ou par une fixation du phénotype (hypothèse lamarckiste) mais par une reconstruction endogène s'effectuant en réponse à des déséquilibres provoqués dans le milieu intérieur par les exigences adaptatives du milieu extérieur. Le problème est alors de comprendre comment une variation phénotypique, se produisant au niveau supérieur des synthèses épigénétiques et sous l'action nécessaire du milieu, parvient à rejoindre les niveaux inférieurs jusqu'à sensibiliser le génome lui-même.

Selon l'hypothèse piagétienne, le milieu intérieur subirait l'influence indirecte du milieu extérieur sous la forme de déséquilibres. L'accommodat phénotypique, qui résulte d'un cadre imposé par le milieu extérieur, entraînerait des modifications dans le milieu interne. La variation purement endogène du génome ou mutation viendrait s'insérer dans ce cadre imposé au préalable. Le rôle du milieu extérieur consisterait alors à informer l'organisme non sur ce qu'il doit faire, mais sur son inadéquation, se traduisant par des déséquilibres qui engendreraient des variations endogènes orientées dans la direction où se produisent les déséquilibres. Piaget insiste sur la nécessité de distinguer, parmi les actions que le milieu peut exercer sur l'organisme, les influences directes et les influences indirectes. Les premières correspondent à une action immédiate des facteurs exogènes sur l'organisme, se traduisent par des modifications de type morphologique; les secondes correspondent à une action médiate faisant intervenir, en plus des facteurs exogènes, c'est-à-dire de l'action du milieu sur l'organisme, des facteurs endogènes liés à des modifications survenant au sein du milieu intérieur. C'est précisément ce qui se produit dans le cas des déséquilibres internes provoqués par une action perturbatrice du milieu sur l'organisme. En ce cas, le milieu extérieur ne fournit pas de message différencié mais indique simplement la présence d'un défaut de fonctionnement, le milieu intérieur et la sélection organique constituant un médiateur indispensable entre le milieu extérieur et le génome. C'est ainsi que les feedback en jeu dans l'épigenèse se prolongeraient jusqu'à sensibiliser les gènes régulateurs en leur signalant la présence de déséquilibres. La cause des mutations résiderait donc dans les déséquilibres du milieu interne et les essais de rééquilibration qui en résultent. Selon le modèle proposé, la variation acceptée ou sélectionnée serait celle qui rétablirait de la façon la plus satisfaisante l'équilibre menacé. En somme, il y aurait phénocopie dans les cas où la modification phénotypique s'accompagnerait d'un équilibre instable de l'organisme. Cette instabilité résulterait d'un conflit, d'une opposition entre les exigences du milieu extérieur et celles du milieu intérieur, c'est-à-dire de l'ensemble des synthèses épigénétiques commandées par la programmation héréditaire. La présence de ces déséquilibres entraînerait alors des variations génotypiques s'engageant dans la direction où le système fonctionne mal. De sorte que les mutations produites ne seraient pas purement aléatoires (comme dans le modèle darwinien), mais provoquées par un feedback du milieu extérieur sur l'organisme, par l'intermédiaire du milieu intérieur, et orientées dans la zone des déséquilibres auxquels elles visent à remédier. La reconstruction endogène aurait pour fonction de rétablir l'équilibre intérieur lié à l'organisation dynamique du système, tout en tenant compte des exigences adaptatives du milieu extérieur.

Le problème de la phénocopie étant celui des relations entre les formations endogènes et les actions exogènes du milieu, Piaget établit un certain nombre d'analogies entre les processus biologiques de la phénocopie et les mécanismes cognitifs de l'équilibration majorante. En effet, il s'agit dans les deux cas d'expliquer le passage de l'exogène à l'endogène à partir des interactions adaptatives entre l'organisme et le milieu. Or, il existe certaines parentés entre les mécanismes de transformations évolutives endogènes et exogènes tels qu'ils se manifestent au plan organique (modifications génotypiques et phénotypiques) et au plan cognitif (formation de nouveaux schèmes d'actions ou d'opérations et accommodation des schèmes aux objets).

Piaget considère que les coordinations générales de l'action caractérisant l'organisation cognitive à ses débuts sont au sujet cognitif ce que le génome est à l'organisme biologique. Aux variations phénotypiques, qui correspondent à diverses actualisations par le génotype de sa «norme de réaction», c'est-à-dire de ses diverses accommodations possibles aux particularités du milieu, correspondent dans le domaine cognitif les diverses accommodations possibles d'un schème à l'intérieur de sa «norme d'accommodation», c'est-à-dire sans modification de sa structure. De même, la formation de nouveaux schèmes ou de nouvelles structures, élaborés grâce aux régulations ou opérations du sujet, correspond jusqu'à un certain point à la formation endogène d'un nouveau génotype remplaçant l'accommodat. Le phénotype résulte d'une équilibration simple, c'est-à-dire d'une accommodation qui demeure interne à la norme de réactions du génotype. La phénocopie correspond à une équilibration majorante, c'est-à-dire à une accommodation nouvelle exigeant une modification de la structure même du génotype et rendant possible de nouvelles accommodations phénotypiques. La plus grande plasticité du nouveau génotype, qui possède une norme de réaction plus large, constitue en effet un enrichissement de la structure endogène de l'organisme. Ainsi, il y a phénocopie parce que le milieu extérieur exige de nouvelles accommodations qui contraignent l'organisme à modifier sa structure initiale. En tant que reconstruction endogène d'une variation qui, sous sa forme phénotypique, était imposée par le milieu, le nouveau génotype possède une plus grande solidité puisqu'il comporte une transmission héréditaire.

Piaget interprète de façon analogue la formation de connaissances nouvelles liée à l'élaboration de nouveaux schèmes à partir des précédents et de leurs interactions adaptatives avec les objets. Définissant la phénocopie au sens large comme le remplacement d'une connaissance exogène par une connaissance endogène, il voit, dans la formation des connaissances physiques ou expérimentales, l'équivalent cognitif de la phénocopie dans la mesure où elles donnent lieu au remplacement d'une connaissance exogène (physique ou expérimentale) par une connaissance endogène (logico-mathématique et déductive) la reconstruisant sous une forme plus stable. Cette plus grande stabilité résulterait, sur le plan cognitif, de la nécessité déductive inhérente à la formation de nouvelles structures de connaissance. Il en donne pour exemple la causalité dont le propre est de substituer aux faits observables et aux lois empiriquement constatées des systèmes inférentiels construits par la pensée, c'est-à-dire par les structures élaborées grâce aux régulations et opérations du sujet. En effet, ces structures sont endogènes non parce qu'elles donnent lieu à une transmission héréditaire, mais parce qu'elles ne sont pas tirées des objets mais des actions exercées sur eux qui servent de cadre assimilateur aux propriétés des objets, tout comme le génotype sert de cadre aux variations phénotypiques. Toutefois, dans le domaine cognitif, il s'ajoute à la connaissance physique, c'est-à-dire à la phénocopie cognitive, l'immense secteur des connaissances logico-mathématiques. En ce qui a trait aux connaissances logico-mathématiques, c'est-à-dire à la construction des structures opératoires de l'intelligence qui relève exclusivement de l'abstraction réfléchissante, Piaget trouve des processus analogues à ceux de la phénocopie : il les appelle pseudophénocopies par analogie avec la notion d’abstraction pseudo-empirique. En ce cas, il ne s'agit plus simplement du remplacement d'une connaissance exogène par une connaissance endogène la reconstruisant sous une forme semblable, mais de la reconstruction sur un palier supérieur (par exemple celui des opérations formelles) de connaissances de niveau inférieur (celles du niveau opératoire concret), donnant lieu à une réorganisation endogène enrichissant les structures de départ. Ce processus d'abstraction réfléchissante inhérent à la formation des connaissances logico-mathématiques ne constitue lui-même, selon Piaget, qu'un cas particulier de processus généraux de «reconstructions convergentes avec dépassement» que l'on retrouve dans la vie entière. Le développement du système nerveux par rapport à celui de l'organisme entier, qui témoigne d'un transfert de fonctions avec restructuration analogue, en constitue un exemple.

Ces différents processus de phénocopies biologiques et cognitives, de pseudo-phénocopies et de reconstructions convergentes avec dépassement sont, pour Piaget, l'expression d'un même mécanisme général d'équilibration majorante caractérisant toute évolution. Un tel mécanisme consiste essentiellement en une intériorisation progressive par le système (biologique ou cognitif) des perturbations extérieures auxquelles il a été confronté, sous la forme d'une réorganisation endogène des structures de départ, élargissant le champ de l'adaptation possible. En effet, les perturbations étant relatives aux limites même du système, intérioriser les perturbations ne signifie pas autre chose, pour un «système ouvert» (l'organisme biologique ou le sujet cognitif), que d'incorporer ses propres limites. Ce qui était initialement perturbateur est alors intégré au système à titre de variation intrinsèque, permettant à celui-ci d’élargir ses pouvoirs adaptatifs.

Selon l'interprétation piagétienne de la phénocopie, le milieu extérieur joue donc un rôle fondamental à toutes les échelles, mais à titre d'«objet de conquête» et non pas de causalité formatrice, celle-ci relevant des activités endogènes de l'organisme ou du sujet qui demeureraient essentiellement conservateurs sans les multiples problèmes soulevés par le milieu. L'organisme et le sujet ne se contentent donc pas de subir passivement les contraintes du milieu, mais sont essentiellement actifs et cette activité consiste ni plus ni moins à conquérir le milieu en transformant les contraintes externes en ressources, c’est-à-dire en mécanismes de régulation interne. Réciproquement, le milieu et la sélection extérieure n'ont pas davantage un caractère passif puisqu'il collaborent à la formation des structures nouvelles par le biais des déséquilibres qu'ils engendrent. Dans cette perspective, la conquête des objets de connaissance ne fait que prolonger, tout en la dépassant, la tendance vitale de l'organisme à conquérir le milieu et c'est pourquoi l'équilibration cognitive et la phénocopie biologique reflètent pour Piaget un même processus général.

Cependant, si les rapports entre les facteurs endogènes et exogènes caractérisant le développement des connaissances sont comparables aux relations entre génotypes et phénotypes, étant donné l'étroite parenté des processus épigénétiques aux niveaux organique et cognitif, il subsiste néanmoins des différences significatives qui marquent précisément le dépassement des structures biologiques par les structures cognitives. Alors que les processus exogènes sont de même nature dans les deux cas (action du milieu ou des objets), les processus endogènes diffèrent : ils sont issus du génome dans la phénocopie biologique mais relèvent d'autorégulations internes du sujet dans la phénocopie cognitive. En ce cas, les déséquilibres n'ont pas à être signalés jusqu'au niveau du génome pour donner lieu à une équilibration stable. Il existe une autre différence importante entre l'activité cognitive, source endogène de formes de plus en plus épurées, et le mécanisme formateur des génotypes: la formation des structures cognitives ne fait intervenir aucun recours à l'hérédité, c'est-à-dire qu'elle ne requiert pas de programme dû au génome. De plus, alors que sur le terrain biologique aucune forme n'est dissociable de son contenu, le propre des mécanisme cognitifs est précisément de dissocier progressivement les formes de leurs contenus, en construisant des formes, puis des formes de formes, etc. Il s'ensuit que les structures de connaissances sont intégrées dans des structures qui les dépassent en les enrichissant de propriétés nouvelles, alors qu'un génotype est simplement remplacé par un nouveau génotype. D'où une différence croissante entre la norme de réaction d'un génotype, indépendante de celle d'autres génotypes, et la norme d'accommodation d'un schème ou d'une structure qui est fonction de ses coordinations à d'autres schèmes ou structures. Bref, la connaissance aboutit à une conservation générale des schèmes, irréalisable au plan organique où les réactions demeurent essentiellement successives. Cette conservation se manifeste par le caractère extratemporané des structures de l'intelligence, s'imposant comme nécessaires au terme d'une longue construction épigénétique.

©Marie-Françoise Legendre

Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.

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Citations (1): Concepts de génome, de génotype et de phénotype

Génome
Tout génome, simple ou complexe, remplit deux fonctions fondamentales. D’une part, il assure la transmission héréditaire contenue en son ADN et détermine ainsi les caractères des générations ultérieures. Mais, d’autre part, il impose la même structure à l’organisme individuel au cours de as croissance. A.V.P.I, p. 12-13
(…) l’on admet souvent une distinction entre de brusques mutations, produits d’une désorganisation plus ou moins tétralogique et même léthale, qui seraient de nature entièrement aléatoire, et les «petites mutations» résultant de fluctuations restreintes autour d’un caractère génique considéré. Si cette distinction est fondée, il s’en déduit l’existence, assez naturelle, d’un rapport entre les deux fonctions du génome, l’une de transmission héréditaire, l’autre de source des synthèses épigénétiques, en ce sens que si les petites mutations vont modifier les synthèses, réciproquement les perturbations possibles au sein de ces dernières doivent sensibiliser les gènes régulateurs et donc modifier les transmissions. A.V.P.I., p. 61.

Phénotype
(…) un phénotype dépend à chaque instant de son génotype et non pas seulement du milieu. A.V.P.I., p. 11.
Au total, on constate qu’il existe des formes distinctes de phénotypes ou de réactions phénotypiques selon les niveaux des synthèses épigénétiques, les niveaux supérieurs (morphologie des organes) étant ceux où les actions du milieu sont les plus formatrices et où les synthèses commandées par le génome doivent répondre avec le maximum de plasticité, tandis qu’en se rapprochant des niveaux inférieurs ou élémentaires, les réactions sont de plus en plus dominées par les régulations héréditaires, le rôle du milieu se réduisant à la limite à celui de déclencheur. A.V.P.I., pp. 26-27
(…) tout phénotype demeure subordonné à un contrôle génétique, à l’intérieur de ce que l’on nomme une «norme de réaction», mais il convient de distinguer avec soin, en de telles normes, ce qui est proprement «déterminé» par le génome et les variations dues à des sous-systèmes supérieurs, en interaction avec le milieu, et que la norme admet simplement comme «compatibles» avec les caractères spécifiques du génome sans être déterminées par lui. C.M.E., p. 55.
(…) lorsque le phénotype est suffisamment stable et ne provoque pas de déséquilibres menaçants dans le système épigénétique, il n’y a aucune raison pour qu’il soit remplacé par un génotype de forme analogue, dont le seul progrès serait de substituer l’hérédité à une reconstitution continuelle à chaque génération. Par contre, si le phénotype est source de déséquilibres de divers degrés, le génotype rétablit un jeu normal de synthèses, avec précorrection des erreurs et non plus corrections sous contraintes. A,V.P.I., p. 57.

Variations phénotypiques ou accommodats.
(…) l’organisme est également capable de faire varier ses caractères ou pouvoirs congénitaux en les «accommodant» à des circonstances nouvelles du milieu : c’est ce que nous appellerions aujourd’hui des variations phénotypiques ou «accommodats» (…). C.M.E, p 38.
Si l’on admet (…) la succession par paliers hiérarchique des synthèses commandées par le génome et dirigeant l’épigenèse, la production d’un nouvel accommodat comporte certes l’intervention de mécanismes génétiques, seulement en tant que visant, non pas à rechercher des modifications, mais bien à respecter dans la mesure du possible la programmation héréditaire, tout en subissant malgré eux des variations imposées par le milieu. L’accommodat est donc le produit de l’équilibre entre ces deux actions antagonistes (…). A.V.P.I., p. 43.
Certes, lorsque le milieu change, il se produit de nouvelles variations phénotypiques, mais ici encore, la modification est due au milieu, tandis que les synthèses endogènes ont pour rôle de conserver dans la mesure du possible le programme héréditaire, tout en témoignant de la plasticité compatible avec les normes de réaction. A.V.P.I., p. 43.

Génotype
(…) un génotype est toujours incarné en des phénotypes (…). A.V.P.I., p. 17.
Un génotype doit (…) être caractérisé, premièrement par les caractères communs à tous ses phénotypes, en tous leurs milieux, et deuxièmement par ce qui le différencie d’autres génotypes élevés en même temps que lui en un milieu identique. A.V.P.I., p. 17.

Richesse d’un génotype
(…) il est (…) évident que la richesse d’un génotype en réponses phénotypiques possibles est avantageuse pour lui et que cette plasticité est un indice de sa vitalité. A.V.P.I., p. 17.

Norme de réaction d’un génotype
(…) (elle correspond aux) limites tolérées par le génotype considéré et qui ne peuvent être dépassées, sauf au cas où se constituent de nouvelles variations ou combinaisons héréditaires. A.V.P.I., p. 18.
(…) si la norme de réaction traduit ainsi les interactions entre le milieu et les synthèses épigénétiques (…) elle ne permet nullement de tracer une frontière précise entre ce qui, dans les phénotypes en question, dépend des facteurs exogènes et endogènes (…). A.V.P.I., p. 18.
En un mot, la norme de réaction d’un génotype semble bien dépendre entre autres d’un compromis entre deux tendances distinctes et en un sens contraire : l’une de conservation s’opposant aux variations dangereuses et déséquilibrantes du milieu, l’autre de plasticité, visant à utiliser les modifications extérieures dans les limites où elles peuvent jouer un rôle favorable quoique imprévisible en leurs combinaisons multiples. A.V.P.I., p. 19.
On appelle «norme de réaction» ou norme adaptative d’un génotype ou d’une population l’ensemble des phénotypes qu’ils peuvent produire dans les milieux occupés, en fonction de la variation de l’un des facteurs de ce milieu. B.C., p. 398.

Remplacement d’un phénotype par un génotype
(…) un génotype local, ayant succédé à des phénotypes de mêmes caractères apparents, le problème se pose alors de comprendre le mécanisme de cette succession ou de ce remplacement. A.V.P.I., p. 36
(…) dans la sélection du meilleur génotype intervient une propriété fondamentale inhérente à de telles situations d’autorégulation et qui est sa plasticité, autrement dit (…) sa capacité d’engendrer de nouveaux phénotypes après en avoir remplacé un. A.V.P.I., p. 67

Norme d’accommodation d’un schème
(…) (à) la «norme de réactions» exprimant les variations limitées mais possibles d’un génotype face aux diverses valeurs d’une variable du milieu (donc sa flexibilité et sa richesse en production de phénotype) (…) correspond la «norme d’accommodations» réalisables pour un schème cognitif d’assimilation. A.V.P.I., p. 93.
Chaque schème d’assimilation comporte une certaine capacité d’accommodation, mais en certaines limites, qui sont celles de la non-rupture du cycle dont il est formé, et l’on pourrait parler à cet égard d’une «norme d’accommodations» dans le même sens qu’en biologie on appelle «norme de réaction» l’ensemble des phénotypes possibles pour un certain génotype par rapport à des variations données du milieu. E.S.C., p. 39.
(…) le pouvoir d’accommodation des schèmes n’est pas indéfini et l’on peut parler pour chacun d’eux d’une «norme d’accommodation» dans un sens analogue à celui qu’emploient les biologistes lorsqu’ils appellent «norme de réactions» la gamme des variations phénotypiques possibles pour un génotype donné. Or, cette norme d’accommodation semble être fonction des coordinations entre schèmes ; plus un schème comporte de liaisons avec d’autres et plus il s’assouplit dans ses applications aux objets: mais inversement, plus il multiplie ses accommodations et plus ces variations favorisent les assimilations réciproques. P.C, pp. 279-280.

Différences entre normes de réactions organiques et norme d’accommodation cognitive
(…) le parallèle est étroit entre ces deux notions, tant qu’il s’agit des phases élémentaires de la connaissance. Dans la suite, par contre, la norme d’accommodation d’un schème n’est plus seulement fonction de sa propre flexibilité, mais du nombre d’interactions et de coordinations qu’il a pu constituer avec d’autres schèmes. En ce cas à nouveau, débute une opposition entre le cognitif et l’organique, car les divers génotypes d’une espèce ne sont pas coordonnables entre eux, sinon à l’occasion de recombinaisons génétiques, et ils ne constituent pas, comme les divers schèmes d’un système organisé par assimilations réciproques, une totalité dont les éléments peuvent fonctionner simultanément ou à tour de rôle, d’où la différence croissante des «normes de réactions» organiques et des «normes d’accommodation» cognitives. A.V.P.I., p. 93.

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Citations (2): Rôle du milieu dans les variations adaptatives

Variations adaptatives
(…) le principe des variations adaptatives nouvelles est à chercher, non pas d’emblée dans les modifications mutantes du génome, mais d’abord dans les réponses de la construction épigénétique aux incitations du milieu. D’où l’idée directrice qui inspire cet essai : que les nouveautés évolutives sont dues, non pas à des influences directes du milieu, mais à des variations actives de l’organisme par rapport à celui-ci, donc à des actions exercées sur ce milieu. A.V.P.I., p. 38

Épigenèse et endo-adaptation
Le résultat auquel conduisent les différentes opérations de l’épigenèse mériterait d’être considéré comme une «endo-adaptation». Or, si le milieu intérieur varie ainsi déjà par lui-même, il en résulte la possibilité de multiples sélections organiques et qui seront orientées de haut en bas, lorsque le milieu extérieur a modifié quoi que ce soit au niveau des synthèses supérieures. A.V.P.I., p. 45.

Épigenèse organique et cognitive
Cette comparaison entre les deux types d’épigenèse, organique et cognitive, montre ainsi leur parenté évidente, sauf que, dans le second cas, le pouvoir formateur du génome qui, au plan organique, n’aboutit qu’aux coordinations nerveuses innées (en opposition avec les voies acquises d’«associations»), se prolonge au plan cognitif par un ensemble de plus en plus complexe de synthèses endogènes (…) dont le mécanisme constructif est fourni par les abstractions réfléchissantes et les généralisations productives qui en découlent. A.V.P.I., p. 87.
Rôle du milieu
(…) le milieu joue un rôle fondamental à toutes les échelles, mais à titre d’objet de conquête et non pas de causalité formatrice, celle-ci étant donc à chercher, et de nouveau à toutes les échelles, dans les activités endogènes de l’organisme et du sujet, qui demeureraient tous deux conservateurs et incapables d’invention (…) sans les multiples problèmes soulevés par le milieu ou le monde extérieur, mais qui peuvent y répondre par des essais et explorations de tout genres, du plan élémentaire des mutations au plan supérieur des théories scientifiques, à la condition cependant (…) de se soumettre à des régulations. A.V.P.I., p. 73.

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Citations (3): Modèle de la phénocopie

Phénocopie
La phénocopie est une convergence entre un accommodat (phénotypique) et une mutation (génotypique) qui vient le remplacer et on l’explique ordinairement par l’intervention de processus géniques. A.V.P.I., p. 2

Question de la phénocopie
(…) la question de la phénocopie nous paraît être celle de l'apprentissage vital en général : commencer par de petits essais sans stabilité héréditaire, ni donc assurance de succès, mais finir par la création de formes stables et transmissibles, si restreint que soit ce progrès. A.V.P. I, p. 38.

Hypothèse de la phénocopie
(…) (notre solution) consiste (…) à admettre que la soi-disant copie est en réalité une reconstruction fondée sur la sélection, mais organique, le feedback conduisant du phénotype aux gènes régulateurs des synthèses ne les informant pas sur ce qu’il faut faire, mais seulement sur la présence de déséquilibres déclenchant alors des variations génétiques en scanning, triées et orientées par la sélection organique. A.V.P.I., p. 41
(…) en notre interprétation il n’y a ni transmission ni même «fixation» des caractères du phénotype, mais bien reconstruction endogène par le génotype. A.V.P.I, p. 64.

Phénocopies
(…) le principe de leur interprétation serait à chercher dans les modifications engendrées au sein des synthèses épigénétiques par l’acquisition phénotypique de nouveaux comportements. Ceux-ci consistant en actions exercées sur le milieu, c’est donc sous les effets conjoints d’influences du milieu et d’activités de l’organisme que ces modifications se produiront. Mais il va de soi que, le système épigénétique étant caractérisé par l’existence de paliers hiérarchiques très distincts, les modifications introduites par le nouveau comportement seront de nature très différente selon les paliers concernés. C.M.E., p. 105.

Intérêt de la phénocopie
L’intérêt de la phénocopie nous a, en effet, paru consister en ce que ce phénomène est de nature à jouer un rôle assez général dans les mécanismes de l’évolution, puisqu’il fournit un début d’explication de l’adaptation au milieu (…). Or, à supposer que le processus de la phénocopie présente, tel que nous avons essayé de l’interpréter, quelque généralité, la question qu’il convient naturellement de soulever, si l’on s’intéresse aux relations entre la vie organique et la connaissance, est d’en chercher quelque équivalent au sein des fonctionnements cognitifs, puisqu’en ce domaine l’organisme correspond au sujet et le milieu à l’ensemble des objets extérieurs qu’il s’agit de connaître, et que l’on retrouve ainsi un problème analogue d’adaptation. A.V.P.I., p.71.

Phénocopie au sens large
Nous appellerons (…) «phénocopie au sens large» le remplacement d’une formation exogène (phénotypique ou cognitive et dans les deux cas dues à une action du milieu ou de l’expérience des objets) par une formation endogène due aux activités de l’organisme ou du sujet. A.V.P.I., pp. 73-74.

Phénocopie biologique et cognitive
Dans le cas de la phénocopie biologique, cette formation endogène remplaçant le simple accommodat consiste en un nouveau génotype, donc une forme s’élaborant dans le génome et apte à une transmission héréditaire. En ce qui concerne, par contre, l’intelligence, nous n’entendrons par «endogènes» que les structure élaborées grâce aux régulations et aux opérations du sujet. AVPI, p. 74
La phénocopie est un mécanisme qui, sous sa forme stricte, n'intervient que dans les situations où un nouveau milieu extérieur exige de nouvelles adaptations et elle constitue ainsi, au plan organique, le cas le plus typique d'une équilibration entre l'organisme et une modification du milieu. A.V.P. I, p. 85
Dans le domaine de la formation et de l'évolution des connaissances, par contre, l'influence du milieu, c'est-à-dire la prise de connaissance des objets, ne constitue qu'un secteur limité: celui de la connaissance physique, ou expérimentale en général, donc de l'équilibration entre le sujet et les objets, tandis que l'immense secteur logico-mathématiqe n'est affaire que d'abstraction réfléchissante et d'équilibre des systèmes ou des sous-systèmes entre eux. En ce cas, il est évident que la phénocopie cognitive (…) ne saurait concerner que le premier de ces deux secteurs. A.V.P. I, p. 85.
En tout les cas, la source des nouveautés évolutives est à chercher (…) non pas dans les influences directes du milieu sur l’organisme, mais bien dans les actions de celui-ci «sur» celui-là. Or comment ne pas être frappé par la convergence entre cette loi biologique qui semble générale et le travail des formes, mêmes supérieures, de l’intelligence dont les constructions novatrices reposent sur des informations tirées non pas des objets comme tels, mais des actions ou même de la coordination des actions que le sujet exerce sur les objets, ce qui n’est nullement pareil (…). A.V.P.I., p. 39.
Or, sur le terrain cognitif lui-même, l’élaboration de telles structures opératoires (…) est précédée par des tâtonnements de nature empirique, comme si ceux-ci correspondaient aux réactions phénotypiques initiales et celles-là aux structures. Dans ce cas également on retrouve donc l’équivalent d’une sorte de phénocopie, les structures finales remplaçant, mais en les imitant partiellement, les conduites initialement dominées par la pression des faits. Si l’on conçoit la phénocopie, ainsi que nous le proposons, comme une imitation du phénotype par le génotype et non pas l’inverse, le problème est encore plus aigu de comprendre par le moyen de quel mécanisme ce remplacement devient possible. A.V.P.I., p. 39.

Phénocopie cognitive
(…) nous avons pu (…) comparer aux mécanisme des phénocopies organiques les processus dans lesquels des connaissances, initialement exogènes, finissent par céder la place à des reconstructions endogènes qui les reproduisent en donnant l’impression de les «copier» simplement. . A.V.P.I., p.87
Mais (…) ces phénocopies cognitives ne sont concevables et possibles que dans les cas limites des domaines du savoir subordonnés au contrôle des faits expérimentaux, donc sur les terrains couramment qualifiés d’empiriques, par rapport à logico-mathématiques, et qui relèvent donc de l’abstraction du même nom et non pas de l’abstraction empirique. A.V.P.I., p.87

Pseudophénocopie
(…) si l’on appelle phénocopie cognitive le remplacement d’une connaissance exogène par une connaissance endogène la reconstruisant sous une forme semblable, on trouve alors, et même de façon plus systématique et plus nécessaire, un mécanisme analogue (…) lorsqu’une connaissance endogène de niveau inférieur est reconstruite sur un plan supérieur avant de donner lieu à une réorganisation qui l’enrichit et par conséquent la transforme à des degrés divers (…) : nous désignerons donc ces phénocopies apparentes sous le nom de «pseudo-phénocopies», par symétrie avec les «abstractions pseudo-empiriques» (…) A.V.P.I., p.88.
Or, ce processus semble être très général sur le terrain logico-mathématique. Tout le stade des opérations «concrètes», de 7-8 à 11-12 ans, avant que les opérations propositionnelles et leur combinatoire permettent la constitution d’un début de pensée hypothético-déductive, est caractérisé par de tels passages de l’abstraction pseudo-empirique à la déduction opératoire avec libération progressive par rapport aux manipulations actuelles. A.V.P.I., p. 89.
(…) entre l’opération comme simple instrument et la même opération comme objet thématisé de pensée réflexive, on retrouve ce rapport de remplacement avec reconstruction, mais entre coordinations purement endogènes, qui caractérise les «pseudo phénocopies». A.V.P.I., p. 90

Explication de la phénocopie
Tout ce processus serait (…) dirigé par un mécanisme général de déséquilibres et de rééquilibrations, que nous retrouvons à l’œuvre dans la phénocopie cognitive : en ce cas également une connaissance exogène, du fait de son manque de nécessité interne ou du degré inconnu de sa généralité, entretient un déséquilibre latent, surtout si les observables en jeu n’ont été découverts ou analysés qu’avec difficulté à cause de leur caractère imprévu : après quoi, ce déséquilibre entraîne une rééquilibration par reconstruction endogène, dans la mesure où les constatations empiriques ont pu être assimilées, en le sensibilisant, à un jeu déductif d’opérations qui sont alors attribuées aux objets dont les actions restaient mal comprises. A.V.P.I., p 91.

Phénocopie, reconstruction convergente et équilibration majorante
(…) la phénocopie, telle que nous avons proposé de l'interpréter, est la reconstruction endogène d'un accommodat, tendant à remédier aux déséquilibres que celui-ci laisse subsister. La «reconstruction convergente avec dépassements» consiste de son côté également en reconstructions endogènes, mais portant sur des constructions géniques antérieures, et les recombinant selon les besoins et les lacunes ultérieurs, avec les mêmes soumissions aux sélections et régulations du milieu intérieur et des synthèses épigénétiques. Le mécanisme général, couvrant ces divers processus, est donc le mécanisme des rééquilibrations ou des «équilibrations majorantes» et c'est dans cette direction qu'il conviendra sans doute de chercher la solution des problèmes d'évolution. En effet, qu'il s'agisse de phénocopies biologiques ou cognitives, de pseudo-phénocopies cognitives ou d'abstractions réfléchissantes sous toutes leurs formes, de «reconstructions convergentes avec dépassements et d'homologies dans le sens le plus large, on retrouve en tous les cas deux mêmes mécanismes: d'abord une rééquilibration par reconstruction endogène, et ensuite (ou par cela même dans les phénocopies organiques) un dépassement par réorganisation avec combinaisons nouvelles, mais dont les éléments sont tirés du système antérieur. L'équilibration majorante n'est donc que l'expression de ces deux mécanismes si généraux. A.V.P.I, pp. 107-108.

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[…] le principe de l’explication psychologique, que la distinction et l’isomorphisme des implications et des causes contribuent à légitimer et à différencier du principe de l’explication physiologique, loin de faire figure de notion secondaire et superfétatoire comme les organicistes voudraient nous le faire croire, est de nature à conditionner un jour la physiologie elle-même.