Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Stades 1-3

Stades 1 et 2: les tableaux sensoriels, un univers sans permanence
Stade 3: L'objet comme prolongement de l'action


Stades 1 et 2: les tableaux sensoriels, un univers sans permanence

Lors des deux premiers stades, ce qui s’offre (ou ne s’offre pas) à la perception de l’enfant n’a de sens que par rapport à l’action présente engagée par celui-ci; cela ne dure que le temps que dure cette action (obs. 2[CR], JP37, p. 15). Contrairement à ce qui apparaîtra lors des stades ultérieurs, il n’y a pas de conduites autres qu’héréditaires ou réflexes qui montreraient que le bébé conçoit l’existence d’une réalité subsistant indépendamment de cette action.

Le schème de succion ou le schème de regarder se mettant automatiquement en branle, ce qui vient (ou ce qui va venir) remplir la bouche ou le regard prend la signification indifférenciée de chose (dans le sens le plus vague qui soit) à sucer, de chose à regarder.

Ces choses se différencieront néanmoins, seront reconnues chacune pour soi, au fur et à mesure que les schèmes se différencieront en raison des processus d’accommodation aux particularités, d’abord méconnues, des réalités assimilées. Mais différenciées ou non, au début de la vie psychologique, ces choses (sein, pouce, drap, etc.) n’auront d’existence et de permanence que celles, éphémères et subjectives, de leur intégration au schème alors activé, par exemple de succion.

Piaget donne le nom de "tableau sensoriel" à ce qui peut ainsi apparaître lors des deux premiers stades, en réservant le nom "d’objet" à ce qui est doté par l’enfant d’un début de consistance qui dépasse celle découlant du seul remplissement des schèmes primitifs.

La plus ou moins grande stabilité offerte par les tableaux sensoriels reconnus par l’enfant au début de sa vie postnatale est exclusivement et automatiquement déterminée par la plus ou moins grande stabilité des schèmes à l’oeuvre dans les deux premières étapes de la genèse de l’intelligence sensori-motrice. Lors des semaines qui suivent la naissance, les conditions ne semblent donc pas réunies pour que ces tableaux apparaissent à l’enfant comme étant dotés d’un tel début de consistance.

Coordination élémentaire des schèmes et début de solidification du réel

Dès le deuxième stade de développement de l’intelligence, un mécanisme va toutefois commencer à donner un début d’objectivité à la réalité assimilée par l’enfant, sans pourtant que celui-ci n’en ait conscience: la coordination automatique de schèmes appartenant à des sphères différentes d’activités sensori-motrices élémentaires.

Cette coordination, propre au second stade, de schèmes mettant en jeu des modalités sensorielles et motrices distinctes (relatives à la vision et à la préhension par exemple), commence à "solidifier", à objectiver ce qui s’offre à l’enfant, c’est-à-dire rompt la dépendance exclusive des réalités assimilées (le vu et le pris) par rapport à chacun des schèmes d’assimilation isolé, en favorisant leur fusion.

Dans la mesure où l’assimilation ne se fait plus par rapport à un schème élémentaire unique, mais par rapport aux schèmes fusionnés, non intentionnellement coordonnés, les tableaux sensoriels propres à chacun des schèmes coordonnés se fondent ainsi en un tableau plurisensoriel.

La chose que le schème de la vision se prépare à voir est d’autant plus présente à l’enfant que le schème de préhension a déjà pris possession de cette chose commune aux deux schèmes fusionnés (obs. 89[NI], JP37, p. 109).

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Stade 3: L'objet comme prolongement de l'action

C’est au cours du troisième stade, vers huit à dix mois, que certains tableaux sensoriels commencent à apparaître en tant qu’objets pour l’enfant, c’est-à-dire en tant que réalité pourvue d’un début d’indépendance relativement au sujet.

Comme l'illustre le bref extrait de film suivant (stade 3 de la construction de l’objet), l’enfant qui voit un objet disparaître de sa vue pourra s'en emparer si cette disparition n'est pas complète. Mais il interrompra son mouvement de recherche si plus aucune partie de l'objet n'est perceptible.

De même l’enfant qui voit une partie d’un objet a bien une première idée de la totalité de l’objet, mais sans pouvoir concevoir les relations spatiales entre les parties.

Ainsi l’enfant à ce stade, qui perçoit le biberon à l’envers, sait bien qu’il s’agit d’un biberon, mais sans pouvoir concevoir les parties invisibles: il dirige celui-ci à la bouche sans le retourner, comme si le fait de le mettre à la bouche allait faire apparaître la tétine au bon endroit (obs. 24[CR], JP37, p. 32).

Pour pouvoir maîtriser les relations internes à l’objet, par exemple celle qui lie l’avant et l’arrière d’un objet, il faudrait que l’enfant soit capable de relier des actions de déplacement selon des lois qui, comme le remarque Piaget, correspondent à celles d’un groupe mathématique.

Certes l’enfant parvient dès cette étape à coordonner certains mouvements et certaines perceptions. Mais ces coordinations restent empiriques, relèvent du pur tâtonnement, et n'ont pas pour fin d'écarter l'obstacle, mais simplement de saisir l'objet désiré.

Dès lors, à moins qu’il ne l’apprenne par un procédé qui relève de la formation des habitudes et non pas de la résolution intelligente d’un problème, un enfant qui cherche à prendre un objet ne saura pas se débarrasser d’un obstacle (un écran) placé entre lui et l'objet si ce dernier est complètement caché par l'écran. Savoir le faire, ce serait en effet engager une connaissance des relations spatiales objectives entre les objets, et, à ce stade, l’enfant ne possède pas encore ce savoir.

[FJP 25 avril 2010: Nous plaçons provisoirement, à des fins de test, une copie de taille réduite d'un petit film sur les débuts du stade 3 de la construction de l’objet extrait d'une série de DVD sur des "échelles (piagétiennes) du développement sensori-moteur"…]

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[…] La formation ontogénétique de l’intelligence comporte une suite de stades […] dont chacun débute par une reconstruction, sur un nouveau plan, des structures élaborées au cours du précédent et cette reconstruction est nécessaire aux constructions ultérieures dépassant le niveau précédent.