Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Espace sensori-moteur


Les travaux et les thèses de Piaget sur la construction de l’espace sensible chez le bébé, puis sur la construction de la représentation intellectuelle de l’espace chez l’enfant, s’inscrivent dans le prolongement des réflexions, des déductions et des enquêtes de Kant et de Brunschvicg.

Le chapitre de la Construction du Réel (JP37) consacré à l’espace fait par ailleurs date dans l’œuvre de Piaget, dans la mesure où il est fortement marqué par la conception épistémologique de l’espace proposée par Poincaré, et surtout par la place essentielle attribuée dans cette conception à la notion mathématique de groupe, comme seule condition apriori de l’intuition spatiale. C’est une place désormais tout aussi importante, et même beaucoup plus, que lui réservera Piaget dans ses enquêtes sur les diverses composantes de lintelligence et de la raison humaines.

En étudiant les conduites sensori-motrices, Piaget apporte une contribution essentielle à la question de la possibilité pour le bébé de traiter (percevoir, concevoir et organiser) les relations spatiales en montrant que les groupes constitutifs des formes spatiales perçues et conçues par celui-ci, puis de l’espace comme contenant les objets, ne sont pas innés, mais sont le fait de l’organisation et de la coordination intentionnelles des actions de l’enfant et des déplacements des objets qu’il produit ou constate.

Cette étude renouvelle du même coup en profondeur la thèse kantienne en montrant que la forme ou l’intuition apriori de l’espace, identifiée par Kant au terme de certaines de ses analyses de l’expérience et de la science humaines, est le résultat d’un long travail de construction réalisé sur le plan de l’action et de la perception lors des dix-huit premiers mois de la psychogenèse.

La construction de l’espace sensori-moteur passe en effet par un certain nombre d’étapes dont les caractéristiques sont étroitement reliées à celles de la construction de l’objet permanent.

L’apparition de la notion de groupe chez Piaget

On relèvera que, dans ce chapitre sur l’espace (JP37) où il fait pour la première fois recours de manière systématique à la notion mathématique de groupe, Piaget n’est pas encore très à l’aise avec celle-ci, dont il entreprendra l’étude systématique dans les années mêmes où il rédige les résultats de ses travaux sur la construction du réel.

Si les intuitions de Piaget sont alors basées sur une très fine analyse comparative des capacités du bébé d’agir sur les objets proches et de les déplacer ou de se déplacer, les termes qu’il utilise sont encore ambigus. Ainsi, affirme-t-il, par exemple, que la fin de la période sensori-motrice se traduit en ce qui concerne l’espace par "l’élaboration des groupes représentatifs".

En un sens, comme on le verra ci-dessous, cette affirmation est correcte, encore qu’il s’agisse plutôt de ce que, à peu près dans la même période où il publie cet ouvrage, son auteur reconnaîtra être une forme plus faible de groupe, à savoir un groupement, puisque les déplacements considérés ne sont pas quelconques, mais reliés les uns aux autres de proche en proche (JP37_5).

Mais en tous les cas il faut éviter de confondre les relations et les déplacements spatiaux que l’enfant se représente vers l’âge d’un an et demi environ, avec les capacités de représentation de l’espace qui, elles, ne se traduisent sous forme de groupes que chez l’enfant de sept ans et plus.

La première forme d’espace représenté ne fait que prolonger l’espace perceptible et les déplacements de ses objets, alors que la seconde, bien que reliée à la première, est une construction dans laquelle le concept et la pensée prennent le pas sur l’action et qui exige un développement de la pensée et des instruments de représentation (y compris le langage) autrement plus avancé que celui qui caractérise l’action au terme de la naissance de l’intelligence sensori-motrice.

L’objet d’étude de Piaget: l’espace psychologique

Il convient d’insister sur le fait que ce qui intéresse Piaget dans son étude sur le développement de l’espace sensori-moteur chez l’enfant, c’est la construction de l’espace et des relations et propriétés spatiales perçues et conçues par l’enfant, c’est-à-dire d’un espace dont celui-ci a conscience et qui fait sens pour lui.

Piaget admet tout à fait l’existence de traitements complexes de l’espace pouvant se situer sur un plan infrapsychologique. Ainsi affirme-t-il qu’un bébé de quelques semaines peut accommoder ses yeux et ses mains à la distance sans pour autant que ce bébé ait conscience des rapports de distance entre objets proches et éloignés (JP37, pp. 124-125).

En termes actuels, nous dirions que, pour ne pas se méprendre sur les analyses offertes par Piaget, il convient de distinguer les systèmes cognitifs psychologiques qui se mettent en place dès les premiers mois qui suivent la naissance, et les systèmes cognitifs (au sens large) qui sous-tendent des comportements adaptatifs non intentionnels.

Enfin relevons que si Piaget n’est pas le premier psychologue à avoir décrit ces comportements de l’enfant d’un peu plus d’une année, ce qui fait la valeur de ses propres descriptions est double:
    – d’une part, leur systématicité (selon le modèle appris en histoire naturelle),

    – d’autre part, le fait qu’elles s’insèrent dans un cadre d’interprétation théorique très riche qui lui permet de mettre en évidence la richesse des connaissances du bébé concernant les propriétés et les relations spatiales des objets, de même que la structure mathématique qui y affleure.
Cette lumière apportée sur les connaissances et les structures liées aux perceptions et aux comportements spatiaux du bébé ne fait pas que nourrir la psychologie en lui permettant de mieux comprendre le pourquoi et le comment des actions de celui-ci; elle apporte ce faisant des éléments de réponses précieux aux questions épistémologiques sur les fondements "empiriques" de la géométrie.

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[…] les schèmes sensori-moteurs supérieurs tirent des schèmes initiaux (réflexes et perceptifs) leurs possibilités d’anticipation et de reconstitution partielles, pour les prolonger et les regrouper en conduites de détours et de retours