Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Stade 3: Première notion subjective de l'espace


L’enfant commence à concevoir les relations spatiales et les distances:
    – lorsque, avec la réaction circulaire secondaire, il cherche à reproduire intentionnellement des phénomènes qu’il a pu observer (en établissant alors d’éventuelles connexions entre les choses, mais toujours par l’intermédiaire de son action, comme lorsqu’il tire sur un cordon pour faire bouger des objets suspendus à son lit, ou ultérieurement, lorsque voyant ces objets bouger, il cherche des yeux le cordon de son lit: obs. 94[NI], JP36, p. 141),

    – ou encore lorsqu’il commence à se regarder agir afin d’accommoder intentionnellement son action à la situation (JP37, p. 101; obs. 84[CR], JP37, p. 123).
Il établit et relie ainsi des relations spatiales et des déplacements, mais cela toujours en relation avec sa propre activité; d’où la notion de "groupe subjectif" utilisée pour caractériser ce stade.

Des propriétés telles que la position dans l’espace, la trajectoire, la forme ou la grandeur d’un objet ne sont pas encore considérées par le sujet lui-même indépendamment de l’action en cours et de la position du corps propre.

Ainsi, dans le cas où sa main en vient à lâcher un objet, le bébé «objective assez sa propre action pour la percevoir partiellement du dehors, mais sans objectiver suffisamment le mobile lui-même pour en faire un objet réel... sa trajectoire [étant alors] assimilée à celle que suivent les mains de l’enfant» (id, p. 103).

Le groupe des relations de position et des mouvements apparaît alors comme «situé à mi-chemin entre le groupe pratique et le groupe objectif» (id.), raison pour laquelle Piaget qualifie de "groupe subjectif" cette façon entièrement centrée qu’a l’enfant de percevoir les relations spatiales des choses entre elles et avec lui-même.

Mais dès lors que l’enfant cherche activement à accommoder ses mouvements afin de reproduire une situation intéressante, et dès lors qu’il considère ses propres mouvements, il commence en conséquence à donner sens aux relations spatiales en tant que telles.

La notion de groupe subjectif

La notion de "groupe subjectif" peut être mise en parallèle avec celle de stade intermédiaire ou de stade préopératoire ultérieurement utilisées dans la description de l’intelligence représentative: le regroupement auquel procède l’enfant est alors instable et ne répond qu’imparfaitement aux conditions d’attribution d’un groupement ou d’un groupe mathématique.

Le groupe subjectif comporte «non pas un système de relations entre objets, mais un ensemble de rapports centrés sur le sujet». Il se manifeste dans le cas de la recherche d’un objet disparu ou d’un visage, comme dans le jeu bien connu de cache-cache (obs. 75[CR], JP37, p. 108), ou encore dans le cas de mouvements de rotation imprimés à sa main par le bébé qui cherche à téter un objet (obs. 78[CR], JP37, p. 112).
    «Ces rapports – précise Piaget – constituent bien des "groupes" dans la mesure où ils conduisent l’activité du sujet à revenir à son point de départ pour retrouver l’objet. Ces groupes en outre ne sont plus purement "pratiques" ["physiologiques"], puisque le sujet est partiellement conscient de son activité ordonnatrice et ne se borne pas à la sentir tout au plus du dedans. Mais de tels groupes ne conduisent pas encore à la constitution d’un espace objectif, c’est-à-dire d’un champ indépendant du corps propre et dans lequel celui-ci se déplace comme un objet parmi d’autres objets» (JP37, p. 107).
Un groupe subjectif:
    «est la perception d’un ensemble de mouvements revenant à leur point de départ, mais en tant que cet ensemble demeure relatif au point de vue de l’action propre et ne parvient pas à se situer dans des ensembles plus vastes qui comprendraient le sujet lui-même [...] et coordonneraient les déplacements du point de vue des objets» (id, p. 132).
Cette assimilation des mouvements de l’objet au point de vue et à l’action du sujet sera encore longtemps présente, comme le montre l’exemple de l’enfant de cinq ans qui croit qu’un objet lointain tel que la lune le suit dans ses déplacements, et l’adulte lui-même la manifeste en certaines circonstances.

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L’extension considérable de fécondité que marque le passage du logique au mathématique tient donc à toute la différence qui sépare du simple «groupement» (ou composition réversible des relations de partie à tout), les groupes numériques, algébriques et géométriques fondés sur les relations directes des parties entre elles. […] Or, c’est précisément cette structure fondamentale de groupe qui assure la rigueur du raisonnement mathématique (sitôt dépassés les rapports élémentaires de partie à tout qui se retrouvent dans la théorie des ensembles).