Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Stades 5 et 6


Stade 5: Les séries temporelles objectives

Les données et les considérations de Piaget sont ici encore moins détaillées que pour les stades précédents.

L’auteur remarque seulement que l’enfant voyant un objet en A (ou ayant l’habitude de la présence d’un objet en A), puis voyant le déplacement de cet objet en B (ou le déplaçant lui-même en B), saura, si les événements ne se sont pas déroulés depuis trop longtemps, aller le rechercher en B, alors même que lors d’activités antérieures, c’est en A qu’il avait réussi à (ou qu’il avait l’habitude de) le retrouver (obs. 172[CR], JP37, p. 301).

De même, l’enfant de ce stade, ayant acquis sur le plan de l’action la notion de moyen objectif ou de causalité objective entre des événements extérieurs, sait du même coup que tel phénomène se produit avant tel autre puisque ce phénomène permet, en tant que moyen, d’atteindre tel but, ou bien est la cause de l’apparition du second événement.

La différence entre les quatrième et cinquième stades tient donc principalement au fait que, l’action propre n’étant plus spontanément privilégiée par rapport aux actions des êtres extérieurs, les relations temporelles entre les événements s’objectivent complètement, l’enfant étant alors capable de les sérier convenablement, du moins lorsqu’ils appartiennent au passé ou au futur proche.

A ce stade les intuitions temporelles du bébé rejoignent celles de l’adulte, pour autant qu’on limite ces dernières au champ de la seule action et non pas à celui de la représentation.

Lorsque les événements sont trop éloignés dans le temps et exigent le recours à des procédés de représentation, c’est-à-dire lorsqu’ils ne s’appuient pas sur l’activité continuée des schèmes auxquels ils étaient attachés, l’enfant met en oeuvre des conduites qui manifestent à nouveau la présence d’une notion de temps centrée sur les actions propres passées, et non sur les relations temporelles objectives entre les événements en jeu (obs. 172[CR], JP37, p. 301).

Stade 6: Début des séries temporelles représentatives

Lors du sixième stade, l’enfant a la capacité de reconstruire des événements qui se sont succédés dans le passé. Ses connaissances des relations de déplacement ou des relations causales entre objets lui permettent une telle reconstruction.

Pour prendre un exemple imaginaire, la mère qui a été vue dans la cuisine, puis qui est vue dans une chambre éloignée de celle-ci, doit s’être trouvée dans des lieux intermédiaires entre ces deux lieux.

Ce n’est pourtant pas cette capacité probable d’évoquer des moments intermédiaires entre des moments connus (eux-mêmes évoqués ou actuels) que Piaget présente dans son exposé du sixième stade, mais la capacité d’évocation au moyen d’images mentales ou de signes d’événements éloignés dans le passé.

Par exemple Jacqueline qui a pu voir son grand-père partir d’un chalet et qui sait que sa maman se trouve à l’intérieur de celui-ci parvient à indiquer à son père où est son grand-père en tenant compte de son départ qui s’est pourtant produit il y a deux jours. L’enfant étend donc sa capacité d’organiser selon un ordre temporel les événements passés qu’il est capable de se représenter.

Peut-être convient-il de préciser ici le rôle de l’évocation dans la situation précédente. L’échange oral que Piaget a avec sa fille sert de déclencheur de l’acte d’évocation d’un événement relativement ancien. En d’autres termes, dans l’exemple donné, l’enfant n’utilise pas spontanément ses capacités de représentation dans le but de se remémorer un tel événement. Elle le fait sur la suggestion de son père. D’autre part, ce qui sert de représentant de l’événement remémoré se confond probablement, en l’occurrence, avec la réactivation du schème de perception activé dans la condition particulière du départ du grand-père.

Certes il est vraisemblable qu’occasionnellement, en certaines situations, l’enfant du sixième stade utilise spontanément ses compétences représentatives (le début du langage et l’image mentale) pour faire revivre des scènes alors jugées, pour des raisons encore mal déterminées, appartenir au passé.

Mais il faudra à coup sûr plusieurs années pour qu’il parvienne à établir sur le plan de la représentation ce qu’il est parvenu à réaliser vers dix-huit mois sur celui de l’action et de ses prolongements représentatifs directs. Ce n’est en effet qu’au terme de la construction du temps représenté que l’enfant saura maîtriser sur ce plan les relations temporelles entre des événements remémorés ou imaginés, non reliés à une action orientée vers l’univers actuel de la perception.

Il reste pourtant que la coordination des actions constatée à la fin du sensori-moteur ainsi que les premières conduites représentatives d’événements passés ou à venir pourraient bien être constitutives d’une première forme de champ temporel unique, peut-être liée à une forme primitive de conscience de la permanence de soi à travers le temps (rendue possible par la fonction représentative).

Un tel champ resterait pourtant encore limité, discontinu et non homogène, contrairement à la forme apriori de la sensibilité que Kant avait déduit de l’analyse des conditions de l’expérience sensible et qui suppose continuité et homogénéité.

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[…] si l’écolier de 12 ans vivant au XXe siècle en arrive à penser le mouvement sur un mode cartésien, il n’y parvient certes pas du premier coup et passe par une série d’étapes préalables, au cours desquelles il en vient même à ressusciter sans s’en douter l’antiperistasis péripatéticienne dont les représentations collectives actuelles ne contiennent cependant plus trace.