Jean Piaget – L'œuvre
Fondation Jean Piaget

Stades 3 et 4

Stade 3: Causalité magico-phénoméniste
Stade 4: Début de la causalité objective


Stade 3: Causalité magico-phénoméniste

L’enfant de ce stade commence à concevoir l’existence de rapports de causalité dans les mois mêmes où il conçoit celle de rapports spatiaux ou temporels liés à ses activités sensori-motrices. Ces découvertes sont d’ailleurs étroitement associées les unes aux autres.
    Une première source de cette prise de conscience réside dans la découverte par le bébé de son pouvoir d’agir sur les mouvements de ses mains et sur le spectacle qu’ils offrent à ses yeux.

    Une seconde source est la "réaction circulaire secondaire": le bébé qui active intentionnellement un schème à la suite d’une spectacle intéressant distingue l’action produite (par exemple bouger sa main) et son résultat (le mouvement d’un hochet suspendu au berceau).
Il n’est pas encore question à ce stade d’une causalité propre aux objets extérieurs (une extériorité dont d’ailleurs le bébé n’a pas encore la notion).

En effet, lorsque des phénomènes intéressants se produisent indépendamment de son action, le bébé assimile aussitôt le rapport de causalité, qu’un enfant plus âgé détectera entre un objet perçu comme cause et un phénomène perçu comme effet, au rapport qu’il a su découvrir entre l’une de ses actions et ce qu’elle est susceptible de faire advenir dans les phénomènes perçus: il activera par exemple le schème de bouger la main en croyant qu’il est producteur de tout effet intéressant.

La portée abusive du champ d’application de ce schème révèle le caractère magique du pouvoir alors attribué à l’action propre. Cette façon qu’a le bébé d’intégrer les rapports entre objets à ses propres actions se manifeste aussi dans sa façon d’agir sur autrui. Bien que l’enfant commence à lui attribuer une certaine spontanéité (JP37, p. 220), autrui n’est pas encore perçu comme centre de causalité indépendante de l’action propre:

Ainsi, lorsque Laurent voit son père produire un certain effet au moyen de l’une de ses mains, l’enfant s’empare de celle-ci et la secoue comme si son pouvoir provenait de l’action du bébé (obs. 133[CR], JP37, p. 213).

Causalité et intentionnalité

Conformément aux termes utilisés par Piaget pour caractériser les notions de temps et d’espace de ce stade ("série subjective" et "groupe subjectif"), on pourrait qualifier de "subjective" la notion de causalité acquise pendant cette période.

A ce stade, la causalité matérielle liée aux actions de l’organisme sur les choses ne se distingue pas de l’intention qui est au départ de ces actions. Mais inversement le sujet ne commence à prendre conscience de son existence qu’à travers le pouvoir qu’il a sur les phénomènes et qu’il découvre alors.

Il faudra plusieurs mois pour que l’enfant reconnaisse l’existence de rapports de causalité indépendants de la causalité subjective, à la fois psychologique et physique, qu’il découvre à travers son action sur des parties de son corps et sur les phénomènes avoisinants, non encore perçus comme extérieurs. Et il faudra des années pour qu’il sache distinguer ce qui sépare la causalité objective de la "causalité intentionnelle" ou "psychologique" (ce qu’il fera lorsque, par exemple, il acquerra la notion de responsabilité morale).

Au contraire, en cette première étape de prise de conscience du rapport de causalité:
    «[...] l’enfant ne se connaît point encore en tant que sujet doué [...] d’intentionnalité [...]. La relation de cause à effet qui unit ses désirs aux mouvements de son corps ne peut donc rester que du type de la causalité par efficace et phénoménisme réunis» (JP37, p. 204), c’est-à-dire d’une causalité magico-phénoméniste qui se caractérise par la croyance en une efficacité directe du psychologique sur une réalité physique sans consistance et qui se plie aux désirs du sujet.
Remarquons que la relation de cause à effet dont il est question dans le passage précédent continue de susciter des débats inépuisables en philosophie, puisque ce qui est en jeu ici est le difficile problème du rapport entre l’esprit et la matière, ou entre le psychologique et le physique, que Piaget évitera partiellement en adoptant le postulat méthodologique du parallélisme psycho-physique.

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Stade 4: Début de la causalité objective

Du point de vue des comportements adaptatifs, ce stade est celui de l’application de schèmes connus à des situations-problèmes nouvelles.

Parmi les situations qui vont jouer une rôle important dans la genèse de la causalité objective, il y a celle de l’enfant qui veut saisir un objet et qui sait utiliser le mouvement de ses bras et de ses mains pour ce faire. C’est là une conduite du troisième stade. L’enfant découvrirait alors la causalité objective si la main qui réalise l’action était conçue comme un centre d’action indépendant du bébé, ce qu’elle n’est pas (du moins lorsque elle est utilisée intentionnellement par lui).

Au quatrième stade, les objets extérieurs acquièrent alors suffisamment de consistance pour que, par assimilation à la sienne propre, la main d’autrui soit reconnue comme un centre de pouvoir analogue à celui de l’organe propre: en écartant la main ou le bras de son père qui retient un objet désiré (obs. 141[CR], JP37, p. 226), l’enfant montre qu’il comprend le rôle actif que joue cette main (et autrui) à titre d’obstacle par rapport au but visé.

De même l’enfant qui découvre qu’une action d’autrui produit un résultat intéressant ne confondra plus ce pouvoir avec celui de ses propres schèmes. Il saura faire comprendre à autrui son souhait de le voir reproduire le comportement qui a entraîné tel ou tel effet plaisant.

La causalité et la notion d’autrui

On notera ici comment la construction de la causalité passe par la construction de la notion de sujet (ou de personne). Si au stade précédent l’efficacité et le caractère intentionnel de l’action propre ont joué un rôle essentiel dans la prise de conscience d’une causalité certes toute magico-phénoméniste, la première forme de causalité objective est celle qui est liée au pouvoir d’autrui (JP37, p. 278).

Le bébé du quatrième stade, qui découvre le pouvoir d’autrui de produire des spectacles intéressants ou d’atteindre des objectifs désirés, ne lui prêterait qu’une causalité de nature magique et phénoméniste (sans consistance physique) si d’autres progrès, dont ceux relatifs à l’espace, ne venaient en compléter la notion.

L’enfant qui cherche à faire agir autrui découvre simultanément les conditions spatiales nécessaires à la réussite de cette action. Il faut par exemple que la main d’autrui s’approche de l’objet et s’en saisisse pour que tel événement se produise. En d’autres termes, les conditions matérielles (spatiales et temporelles) nécessaires à cette réussite commencent à être prises en compte.

Mais bien sûr, c’est parce que l’enfant souhaite que certains phénomènes se produisent qu’il prend connaissance de ces conditions,

La construction de la notion de causalité sensori-motrice contribue à la construction des notions d’espace, de temps et d’objet, comme celle-ci contribue en retour à la construction de celle-là (les deux constructions étant de plus déterminées par le niveau de développement des comportements adaptatifs).

Concernant la causalité prêtée aux personnes, il reste à noter que, de même qu’à ce stade le temps, la permanence de l’objet et lespace sont encore centrés sur l’action de l’enfant, de même celui-ci ne manifeste-t-il aucun comportement démontrant la présence chez lui d’une croyance en l’existence d’une "causalité permanente" chez autrui (JP37, p. 232).

Si les personnes extérieures sont des vecteurs privilégiés de la découverte de "centres de force" (JP37, p. 235) différents du propre pouvoir de l’enfant, celui-ci semble également découvrir que les objets inertes sont aussi capables de produire d’eux-mêmes certains phénomènes (obs. 145[CR], JP37, p. 232).

Là encore, c’est toujours comme liée à une activité propre qu’une telle capacité fait sens pour l’enfant. Celui-ci n’a pas encore l’idée que les objets sont susceptibles de produire des phénomènes autres que ceux qu’il a déjà pu percevoir et auxquels il s’est intéressé.

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La psychologie est la science des conduites et les conduites sont des actions qui se prolongent en opérations mentales. L’action engendre des schèmes, qui s’organisent entre eux selon certains systèmes de rythmes puis de régulations, dont la forme terminale d’équilibre est le groupement opératoire.