Les croyances sont-elles nécessairement égocentriques ?

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Les croyances sont-elles nécessairement égocentriques ?

Message par René » Lun Fév 25, 2008 1:42 am

À l’occasion d’un bref échange avec un ami, s’est posée une question sur la nature égocentrique ou non de la pensée à l’œuvre dans la croyance.
Je venais d’achever la lecture d’une histoire des sciences, et je soutenais l’idée qui me paraissait évidente, que c’est en dépassant les croyances que la science progresse.
Mais l’ami en question m’a soutenu qu’il s’agissait là d’un « indécidable », car on peut également démontrer que l’absence de croyance est le fruit de l’égocentrisme. Selon lui, on pourrait affirmer par exemple que l'athéisme est préopératoire, car c'est l'impossibilité de se décentrer de ses intérêts individuels, (donc incapacité de décentration) et d'accéder à la transcendance (donc incapacité d'abstraction).

J’ai pensé qu’il pouvait être intéressant d’engager ici une discussion sur ce thème peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
— On pourrait ainsi résumer la question : les croyances sont-elles nécessairement égocentriques ?

Pour ma part, je maintiens ma réponse affirmative, tout en soumettant mes arguments à la critique du forum.

• Très tôt dans son œuvre, Piaget a pointé la croyance comme un des signes de la logique égocentrique, dont les « visions d’ensemble s’accompagnent d’un état de croyance et d’un sentiment de sécurité beaucoup plus rapidement que si les anneaux de la démonstration étaient explicités. » (Le langage et la pensée chez l’enfant, p.44)
Il s’agit là bien sûr de la logique de l’enfant (avant 7 ans). Mais, lorsque Piaget retrouve chez l’adulte des attitudes égocentriques, il pointe notamment des situations impliquant les croyances et leurs pratiques. Les « soliloques mystiques » où se retrouve le langage égocentrique de l’enfant (idem, p.63), ou encore « l’exubérance des symbolistes mystiques », où se retrouve « la justification à tout prix » conséquence du syncrétisme, et donc de l’égocentrisme (idem p.145), et bien sûr l’animisme, dont on sait l’importance dans les croyances, etc.

• Cela dit, l’argument que m’opposait mon ami semble situer la croyance à un autre niveau, celui de la « transcendance » et de l’« abstraction » qu’elle peut mobiliser.
Je suppose donc qu’il faisait référence à la pensée formelle, puisque nous serions là « du seul point de vue de la déduction et sans recourir au réel » (Piaget). À ce titre, l’athéisme pourrait être considéré comme l’impossibilité de s’abstraire des limites du concrètement accessible.

— La question deviendrait alors : dès lors qu’elle a recours à la logique formelle, la croyance échappe-t-elle à l’égocentrisme, ou tout au moins est-elle le signe d’un moindre égocentrisme ?

Pour ma part, je maintiens ma position et je réponds par la négative, car le problème est alors de situer la pensée religieuse dans cette structure qu’est la pensée formelle, sachant que le modèle piagetien doit toujours s’envisager dans une perspective génétique.
En effet, à toutes les étapes du développement, il y a les formes d’équilibres initiales, qui sont instables, et pour lesquelles tout doit être reconstruit. Et il y a les formes d’équilibres supérieures qui consacrent l’achèvement opératoire de la structure. Toute structure nouvelle commence par une phase régressive relativement à la structure précédente arrivée à sa maturité opératoire.

Il s’avère que Piaget a lui-même situé la « métaphysique » comme une forme immature de pensée formelle. C’est une fausse décentration, qui utilise certes de nouvelles capacités à envisager tous les possibles, sans plus se borner à la réalité sensible, mais de la manière la plus égocentrique qui soit. Cette pensée n’intègre pas encore les contraintes que s’imposeront les mathématiques et la logique.
Je crois qu’il n’est pas faux de dire, d’un point de vue piagetien, qu’il y a plus d’« intelligence » dans la logique qui s’exerce dans les formes d’équilibres supérieurs des opérations concrètes, que dans celle qui s’exerce dans les formes d’équilibres inférieurs des opérations formelles. Bien que pouvant être située au début de la pensée formelle (et encore, à certains égards seulement), Piaget a sans ambiguïté considéré la pensée religieuse ou métaphysique comme une pensée égocentrique, comme dans ce passage : « entre la technique et la science, il y a un moyen terme, dont le rôle a parfois été celui d’un obstacle : c’est l’ensemble des formes collectives de pensée ni technique ni opératoire et procédant de la simple spéculation ; ce sont les idéologies de tout genre, cosmogoniques ou théologiques, politiques ou métaphysiques, qui s’étagent entre les représentations collectives les plus primitives et les systèmes réflexifs contemporains les plus raffinés. » (Études sociologiques, p.69).

Bien que le langage deviendra progressivement essentiel pour la logique, au moment de son apparition il marque une régression, relativement à l’achèvement de l’intelligence sensori-motrice. À ce stade, l’enfant peut affirmer verbalement un raisonnement préopératoire (égocentrique), et en même temps résoudre par le geste des problèmes de même nature (décentration). La pensée formelle connaît un destin comparable en permettant, dans ses phases initiales, un discours hypothétique des plus débridé et des plus égocentrique.

La maturité logique ne signifiant pas la disparition des états ayant précédé le stade final, la théologie ou la métaphysique sont les vestiges adultes d’une période égocentrique, même s’ils appartiennent structuralement aux prémices de ce stade d’achèvement.
Selon moi, les croyances ne peuvent échapper à leur nature égocentrique. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’ait pas un rôle essentiel à jouer dans le processus général de développement des connaissances, mais il s’agit là d’une autre question.

Toutes les opinions sur les arguments ici exposés sont les bienvenus. Merci.
René
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Message par Laurent Fedi » Dim Avr 20, 2008 10:16 am

Bonjour,

Je ne prétends pas apporter une réponse complète, mais j'essaie de donner quelques éléments et observations, à proportion de mes modestes compétences.

a) Il ne faut pas oublier que Piaget se réfère au "stade de la croyance" de Pierre Janet. A un certain stade, dit Janet, l'affirmation se fait presque au hasard. Elle dépend de l'activation plus ou moins complète des tendances (qui sont des sortes de schèmes). S'il s'agit de tendances fortes, les propositions deviennent très facilement des croyances. Mais je rappelle que cette théorie de Janet complète sa théorie de l'automatisme et de la suggestion. Quand le champ de la conscience rétrécit, expliquait d'abord Janet, l'individu perd sa capacité de synthèse: il devient alors tributaire d'une idée isolée qui, faute de "résistance", s'impose de façon exclusive et parfois obsessionnelle. La synthèse (qui est le propre d'un sujet conscient, éveillé et "fort" au sens de la "force psychique") permet au contraire aux idées de s'entrechoquer et de produire de la cohérence. Ces deux théories, on le voit, se complètent bien. Piaget se réfère directement à Janet lorsqu'il aborde la réflexion, qui est, pour reprendre la formule de Janet, une discussion intériorisée. On peut dire de l'enfant qu'il manque de capacité de synthèse, qu'il est suggestible, qu'il n'a pas atteint le stade de la discussion, qu'il n'est pas socialisé, qu'il est égocentrique: au fond cela revient au même; un lecteur avisé aura saisi le fil conducteur.

b) Les mêmes notions s'appliquent, selon Janet et Piaget, à l'enfant, au primitif, au simple d'esprit (oligophrène) et au déprimé (selon Janet du moins). J'ai pu remarquer pour ma part ceci: les individu les moins intelligents croient très facilement à leurs affirmations parce qu'elles ne sont pas contredites par leur perception, en général, la perception étant toujours effectuée du point de vue propre, excusif et limité du sujet, à la différence de l'observation (au sens expérimental ou scientifique). Je connais une femme qui croit que son cousin est homosexuel parce qu' "il n'est jamais avec personne", mais elle le voit une fois par an... Il ne lui vient pas à l'idée qu'il a peut-être une petite amie qu'il ne montre pas, ou qu'il ne montre pas les jours de réception, etc. On a là un schéma typique de croyance égocentrée. Les croyances religieuses, pourrait-on dire, fonctionnent de manière inverse puisque l'individu croit non pas ce qu'il voit mais ce qu'il n'a jamais perçu: mais je constate que la même personne croit aux apparitions de Vierge, pourvu qu'on lui dise sur un ton sérieux que plusieurs personnes ont vu la Vierge. Etrangement d'ailleurs, elle ne trouve pas cela bien extraordinaire. Pour trouver cela extraordinaire, il faudrait confronter cette idée avec l'ensemble des faits attestés, probables, il faudrait émettre des jugements à plusieurs termes, faire des comparaisons, etc., ce qui suppose une certaine capacité de synthèse et de décentrement. La différence n'est donc qu'apparente. Il existe du moins une certaine cohérence d'attitude au stade de la croyance.

c) Peut-on généraliser et dire que toute croyance obéit à ce schéma? c'est au fond votre question. Là, je serais plus prudent. La formulation pourrait être: toute croyance relève-t-elle du stade de la croyance? Je ne le pense pas. D'un point de vue strictement piagétien, il me semble qu'il faut distinguer déjà "égocentrisme" et "sociocentrisme". Les croyances les plus élaborées sont souvent sociocentrées: elles correspondent à un certain état des conditions sociales, qu'elles reflètent ou qu'elles expriment de façon inconsciente, faute de communication et d'intersubjectivité (celle-ci pouvant être empêchée par les structures sociales elles-mêmes ou bloquée par une situation particulière telle celle du penseur isolé dans sa tour d'ivoire). Piaget analyse ainsi les idéologies. La croyance en un "droit naturel" est un exemple parmi d'autres. Evidemment, c'est du côté des croyances primitives qu'on trouverait selon Piaget les meilleurs exemples. Piaget avait lu Durkheim, Mauss, Hubert et Granet. Mais il y a autre chose: certaines croyances sont "rationnelles", ce sont des conjectures fondées sur des arguments, ce sont des hypothèses ou des inductions qui ne se situent pas en amont de la discussion, mais en aval, parce qu'il arrive un moment où le sujet doit se positionner, même en l'absence de preuve irréfutable. On l'aura compris: Piaget n'est loin de cette notion lorsqu'il parle de la "sagesse". Je ne pense pas qu'il se serait attribué des convictions égocentriques. Mais il n'est pas exclu non plus qu'il se soit méfié des rétrogradations possibles des croyances rationnelles au stade de la croyance égocentrée. C'est ainsi par exemple qu'une vision politique "rationnelle" (s'il en existe) peut se transformer par temps de guerre et régresser à une mentalité quasi primitive. Piaget lui-même en donne des exemples, et vous notez vous-même certains décalages entre l'action et la conception. J'ai employé à dessein le terme de "conviction" pour désigner une croyance du stade de la réflexion. Et sans doute faudrait-il distinguer "croyance" et "conviction" suivant cette ligne de partage. D'ailleurs on ne dit pas d'un enfant qu'il a des "convictions". Je m'éloigne un peu de Piaget, peut-être, mais pour y revenir finalement, j'insisterai sur la distinction faite par Piaget entre "égocentrisme" et "sociocentrisme". Comme il l'explique bien dans des textes que vous connaissez autant que moi, égocentrisme et sociocentrisme sont deux processus parallèles, deux formes similaires de centration: l'une sur un moi qui s'ignore comme sujet, l'autre sur un groupe qui ne se réfléchit pas comme communauté historique. :roll:

C'est en tout cas un sujet très intéressant.
Laurent Fedi
 
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