Fondation Jean Piaget - Extrait

LA STRUCTURE DE L'INSTINCT

Dans le cas de la conduite instinctive ou réflexe, il s'agit enfin d'un montage relativement achevé, rigide, d'un seul tenant et qui fonctionne par répétitions périodiques ou «rythmes». L'ordre de succession des structures ou «formes» fondamentales intéressant le développement de l'intelligence serait ainsi: rythmes, régulations et groupements.

Les besoins organiques ou instinctifs qui constituent les mobiles des conduites élémentaires sont, en effet, périodiques et obéissent donc à une structure de rythme: la faim, la soif, l'appétit sexuel, etc. Quant aux montages réflexes qui permettent leur satisfaction et constituent la substructure de la vie mentale, on sait assez aujourd'hui qu'ils forment des systèmes d'ensemble et ne résultent pas de l'addition de réactions élémentaires : la locomotion d'un bipède et surtout d'un quadrupède (dont l'organisation témoigne, selon Graham Brown, d'un rythme d'ensemble qui domine et précède même les réflexes différenciés), les réflexes si complexes qui assurent la succion chez le nouveau-né, etc., et jusqu'aux mouvements impulsifs qui caractérisent le comportement du nourrisson, présentent un fonctionnement dont la forme rythmique est évidente. Les comportements instinctifs, souvent si spécialisés, de l'animal consistent eux aussi en enchaînements bien déterminés de mouvements qui offrent l'image d'un certain rythme, puisqu'ils se répètent périodiquement à intervalles constants. Le rythme caractérise donc les fonctionnements qui sont au point de jonction de la vie organique et de la vie mentale, et cela est si vrai que, même dans le domaine des perceptions élémentaires ou sensations, la mesure de la sensibilité met en évidence l'existence de rythmes primitifs, échappant entièrement à la conscience du sujet ; le rythme est également à la base de tout mouvement, y compris de deux dont est composée l'habitude motrice.

Or, le rythme présente une structure qu'il importe de rappeler, pour situer l'intelligence dans l'ensemble des «formes» vivantes, car le mode d'enchaînement qu'il suppose annonce déjà, de façon élémentaire, ce qui deviendra la réversibilité elle-même, propre aux opérations supérieures. Que l'on envisage les renforcements et inhibitions réflexes particuliers, ou, en général, une succession de mouvements orientés dans des sens alternativement contraires, le schéma du rythme requiert toujours, d'une manière ou d'une autre, l'alternance de deux processus antagonistes fonctionnant l'un dans la direction A?B et l'autre dans la direction inverse B?A. Il est vrai que, dans un système de régulations perceptives, intuitives ou relatives à des mouvements coordonnés en fonction de l'expérience, il existe aussi des processus orientés en sens inverses : mais ils se succèdent alors sans régularité et en relation avec des «déplacements d'équilibre» provoqués par une situation extérieure nouvelle. Les mouvements antagonistes propres au rythme sont au contraire réglés par le montage interne (et héréditaire) lui-même, et présentent par conséquent une régularité beaucoup plus rigide et d'un seul tenant. La différence est encore plus grande entre le rythme et les «opérations inverses» propres à la réversibilité intelligente, qui sont intentionnelles et liées aux combinaisons indéfiniment mobiles du «groupement».

Le rythme héréditaire assure ainsi une certaine conservation des conduites qui n'exclut nullement leur complexité ni même une souplesse relative (on a exagéré la rigidité des instincts). (La psychologie de l'intelligence, Paris, A. Colin, 1947, pp. 201-202.)