Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

La classification des épistémologies

Introduction
Quelques solutions classiques
Les solutions dialectiques


Introduction

Lorsque, vers la fin des années dix, Piaget s’est intéressé à la philosophie de la connaissance, il a très tôt pris conscience de l’existence d’une similitude des problèmes épistémologiques et de leurs solutions par rapport aux problèmes et solutions qu’il avait rencontrés dans ses recherches d’histoire naturelle et de biologie. C’était là d’ailleurs une chose qui n’avait pas échappé à plusieurs philosophes et biologistes de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième dont Piaget connaissait bien les oeuvres.

Mais il ne va pas s’arrêter à ce constat très général. En ce qui concerne le triple problème de l’évolution des formes vivantes (biologie), des connaissances (épistémologie) et des conduites adaptées (psychologie), il va traiter les solutions connues ou possibles comme il a l’habitude de traiter les formes animales: il les cataloguera et il les classera de la façon la plus méthodique qui soit, ce qui lui permettra d’établir des tableaux comparatifs favorisant la mise en correspondance précise et complète des thèses proposées dans chacun des trois domaines.

Une telle mise en correspondance des solutions est possible parce que, dans les trois cas, deux questions centrales sont à chaque fois en jeu, et que les réponses qu’on peut leur donner sont à chaque fois d’orientation similaire.
    La première question posée à propos des formes biologiques, des connaissances et des conduites adaptées porte sur la part de l’organisme (biologie) ou du sujet (épistémologie et psychologie), par rapport à la part du milieu ou de la réalité extérieure dans la constitution de ces formes, de ces connaissances ou de ces conduites.

    Quant à la seconde question, elle porte sur la signification des successions constatées dans l’histoire des formes vivantes, ainsi que dans celle des connaissances et des conduites.
Le nombre des réponses possibles traitées par Piaget dans ses différents tableaux comparatifs varie selon la finesse de l’analyse qu’il en a faite.

Les classifications des solutions biologiques et psychologiques relevant des épistémologies de la biologie et de la psychologie, il suffit de considérer dans ce chapitre la classification qui concerne l’épistémologie générale, en observant simplement que les propres solutions adoptées dans les trois cas par Piaget iront toutes dans le sens d’un triple constructivisme: biologique, psychologique et épistémologique.

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Quelques solutions classiques

Après avoir dans un premier temps décrit six solutions épistémologiques générales, Piaget finira par en distinguer neuf, exposées dans un tableau à double entrée (JP67b, pp. 1240-1241).
    Un premier critère de classification oppose les épistémologies selon l’origine qu’elles attribuent aux connaissances: celles-ci peuvent en effet être conçues comme tirées soit de la réalité extérieure, en un mot de l’objet, soit du sujet, soit encore de l’interaction du sujet et de l’objet.

    Un second critère permet d’opposer les solutions agénétiques (même si elles se révèlent successivement, les connaissances peuvent ne pas être considérées comme devant réellement s’acquérir, mais comme innées), que Piaget résume dans la formule "structure sans genèse", aux solutions génétiques, qui elles-mêmes se subdivisent en deux sous-catégories selon que les connaissances sont conçues de manière atomistique (genèse sans structure), ou selon qu’y est reconnue l’existence de structures (genèse de structures).
L’examen historique des solutions épistémologiques permet à Piaget d’illustrer par des exemples les neuf possibilités ainsi dégagées.

Un premier groupe de trois solutions agénétiques est ainsi composé des thèses d’orientation platonicienne (primat de l’objet), des thèses d’orientation kantienne (primat du sujet) et des thèses phénoménologiques (union du sujet et de l’objet).

Les solutions agénétiques

Les solutions d’orientation platonicienne font appel de façon plus ou moins nette à l’ancienne thèse de Platon affirmant l’existence d’un monde composé d’idées ou de formes en soi. Pour la forme la plus épurée de ces solutions, connaître revient alors à contempler ces idées ou ces formes pures (par exemple les proportions arithmétiques, ou les formes parfaites de la géométrie, le trièdre, etc.).

Lorsque le mathématicien se fait philosophe et s’interroge sur la nature de son objet, il est fréquemment attiré par la conception platonicienne dans la mesure où la réalité immatérielle formée par l’être mathématique devient effectivement un objet de contemplation en raison de sa permanence et de son harmonie.

Les solutions aprioristes, basées sur le primat du sujet, relèvent de cet esprit critique par lequel Kant est parvenu à formuler ce qu’il a appelé une "révolution copernicienne" sur le terrain des théories de la connaissance: plutôt que de rapporter les connaissances du sujet à un réel mythique, il convient de rapporter l’objet aux formes apriori de la subjectivité.

Une connaissance véritable – c’est-à-dire objective et intersubjective – n’est possible que parce que l’objet est assimilé aux formes préexistantes du sujet. C’est parce les humains possèdent un esprit identique qu’ils peuvent formuler des jugements mathématiques et physiques communs.

Cette solution trouve ses défenseurs les plus ardents chez les philosophes qui affirment que toute science reposant sur des conditions apriori, il n’est pas possible de s’interroger sur la genèse de ces conditions qui sont alors considérées comme des absolus.

Selon Piaget enfin, le troisième groupe de solutions agénétiques trouverait la meilleure illustration dans le courant de pensée issu des travaux de Husserl. L’intuition platonicienne des essences naîtrait de l’interaction du sujet et de l’objet (cette solution a inspiré de façon plus ou moins directe les travaux de la "Gestaltpsychologie", qui considère la perception de formes comme émergeant de la rencontre du sujet et de la réalité).

Les solutions génétiques

Alors que le premier triplet de solutions implique sous une forme ou sous une autre la négation du rôle réel du temps dans l’apparition des connaissances, le second triplet considère le savoir comme fait d’une accumulation progressive de connaissances atomisées, le regroupement éventuel de celles-ci en structure se réduisant à une juxtaposition.
    La première solution possible, qui accorde le primat à l’objet sur le sujet quant à l’origine épistémologique des connaissances, est alors illustrée par les nombreuses conceptions empiristes qui jalonnent l’histoire de la philosophie de la connaissance (; extrait de film: L’épistémologie de Jean Piaget (1)). C’est la solution spontanée qui s’impose le plus spontanément à l’esprit lorsqu’on s’interroge sur l’origine d’une connaissance, et c’est le modèle qui a nourri la conception traditionnelle de l’école. Acquérir des connaissances, c’est les apprendre les unes après les autres en les tirant du monde extérieur.

    La seconde solution revient au contraire à admettre – après réflexion sur les faiblesses de la première – que les "connaissances les plus fondamentales" des mathématiques et de la physique, en particulier les principes de conservation, les axiomes, etc., c’est-à-dire ce qui donne un peu de stabilité aux jugements de connaissance formulés par les savants ou par les enfants, ne sont pas autre chose que des conventions ou des postulats qu’adopte gratuitement chaque sujet. Il y a donc en ce cas primat du sujet sur l’objet.

    Enfin la troisième solution, qui a été proposée par deux auteurs, Lalande et Meyerson, qui ont nourri les réflexions de Piaget, revient à identifier les principes de conservation et autres postulats fondamentaux de la mathématique, de la logique ou de la physique non pas à des conventions, mais aux découvertes qu’un sujet intellectuellement assoiffé d’identité fait au sein de la réalité extérieure.
Ces deux premiers groupes de six solutions très schématiquement présentées ont pour caractère d’ignorer la dimension intégrative des connaissances, contrairement aux trois dernières solutions, dont celle de Piaget, qui toutes soulignent la présence d’une activité constructive et d’une interaction sujet-objet génératrice du progrès des connaissances. L’auteur utilise le terme générique de "dialectique" pour caractériser ce dernier groupe de solutions, le terme de "constructivisme" désignant alors sa propre conception.

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Les solutions dialectiques

Le troisième triplet de solutions proposées au problème de l’origine des connaissances (apport relatif du sujet et de l’objet dans la constitution des connaissances) trouve des illustrations dans les thèses proposées par les théoriciens marxistes de la connaissance, par Brunschvicg et enfin par Piaget lui-même ().

Ces thèses insistent toutes sur l’importance de l’action ou de l’activité dans l’acquisition des connaisances, et elles s’opposent toutes aux conceptions atomistiques de la connaissance qui s’attachent généralement aux solutions empiristes, conventionnalistes, ou rationalistes (au sens où l’entendent les philosophes Lalande et Meyerson).

Solutions dialectiques avec primat du sujet ou de l’objet

L’auteur observe pourtant que ces illustrations sont un peu trompeuses dans la mesure où les convergences entre les trois thèses sont plus nombreuses que les divergences, et que seules des nuances permettent d’attribuer aux thèses marxistes l’existence d’un relatif primat de l’objet sur le sujet et à "l’idéalisme critique" de Brunschvicg l’existence d’un primat du sujet sur l’objet.

Dans ces deux solutions il y a en effet par ailleurs la même reconnaissance du caractère obligé de l’interaction sujet-objet que celle que l’on trouve dans le constructivisme, qui sera finalement la solution proposée par Piaget.

Le léger primat de l’objet sur le sujet que Piaget attribue à la solution des théoriciens marxistes provient de l’assimilation que ceux-ci font de la dialectique constructive des idées, dont ils reconnaissent l’existence chez le sujet, à une dialectique de la nature, thèse inspirée de la métaphysique de Hegel.

Alors que le constructivisme épistémologique lie la thèse de la construction des connaissances à la thèse d’un constructivisme biologique, c’est vers la réalité physique extérieure que ces théoriciens se tourneront pour donner un fondement matériel à la dialectique des idées.

Quant au primat du sujet constaté chez Brunschvicg, il découle de sa position de philosophe dont Piaget a très tôt reconnu la complémentarité par rapport à sa propre position de savant (JP24_3).

Au contraire, comme biologiste, Piaget est, pour ainsi dire, tenu d’admettre une égalité de traitement, entre l’organisme et le milieu. L’épistémologie génétique étant un prolongement de la biologie, il est dès lors naturel que la position interactionniste s’y retrouve pleinement (au moins en théorie: l’accommodation est le processus qui permet au milieu d’agir sur le sujet).

En tous les cas, de toutes les grandes solutions épistémologiques apportées au problème de l’origine des connaissances, il n’y a pas de doute que seul le constructivisme piagétien résulte d’une enquête scientifique systématique et approfondie. Cette enquête a permis à son auteur de découvrir un certain nombre de mécanismes généraux de construction cognitive qui, reliés aux mécanismes de construction des formes biologiques, donnent une tout autre ampleur à cette solution.

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[…] toutes les connaissances de niveau supérieur [logico-mathématiques comprises] supposent l’intervention d’une […] composante [biologique], soit à titre de cadre ou de point de départ innés soit, ce qui remonte plus haut encore dans l’enracinement biologique, à titre de fonctionnement nécessaire et continu en dehors duquel aucune structuration n’est possible.