Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Les solutions évolutionnistes

Les solutions lamarckiennes
Les solutions darwiniennes
Le tertium piagétien


Les solutions lamarckiennes

Par lamarckisme il faut entendre les théories qui donnent le primat au milieu sur le vivant dans l’origine des formes de ce dernier. Premier biologiste à reconnaître franchement l’existence de l’évolution des espèces, Lamarck a centré l’essentiel de sa conception de l’origine des nouvelles espèces sur l’adaptation des organismes au milieu dans lequel ils vivent.

Deux notions ou affirmations résument sa conception: la notion de caractères acquis (et plus précisément d’hérédité des caractères acquis), et la célèbre formule selon laquelle la fonction crée l’organe.

Il est possible qu’une partie de la doctrine de Lamarck échappe à ces deux points, notamment le recours qu’il fait à la mystérieuse notion de "plan de la nature exécutant la volonté de son sublime Auteur" (JJD84, I, p. 98). Mais peut-être est-ce là une concession que le biologiste français était tenu de faire par rapport à "l’esprit du temps", encore très fortement dépendant de l’enseignement et du pouvoir de l’église.

Quoi qu’il en soit, c’est bien par la notion de l’hérédité de l’acquis, et par la thèse du primat de la fonction sur l’organe, que Lamarck a marqué de son empreinte la biologie évolutionniste.

Un exemple classique

Un exemple, certes un peu caricatural, illustre la conception lamarckienne: l’explication de l’allongement du coup de la girafe. Aujourd’hui cet exemple fait sourire. Mais placé dans le contexte du dix-neuvième siècle, il exprime bien les termes du débat.
    La girafe a, comme tout être vivant, besoin de se nourrir pour survivre. Pour une raison ou pour une autre, il est possible que la végétation du sol et des arbustes n’ait plus suffi à cette fonction de nutrition. Les girafes ont dès lors cherché de plus en plus haut leur nourriture. Accomplis pendant des générations, les efforts de tendre le cou vers les feuilles des arbres par ces animaux ont eu peu à peu pour effet l’allongement de cette partie de leur corps, chaque nouveau couple parental transmettant à leurs petits les modifications qu’ils ont eux-mêmes apportées aux caractères héréditaires que leur avaient transmis leurs propres parents.
Présentée sous cette forme, la solution lamarckienne, qui est certes celle qui s’impose d’abord pour qui cherche à expliquer naturellement le long cou des girafes, a bien sûr quelque chose d’un peu magique: comment l’allongement du cou peut-il bien être transmis des parents aux enfants?

Les explications lamarckiennes

Une grande partie des apports des biologistes lamarckiens sera d’imaginer de façon toute spéculative (la biologie moléculaire étant inexistante) comment cela se peut, et c’est ainsi, par exemple, que plusieurs auteurs, qui ont influencé Piaget lorsque celui-ci s’est formé en biologie, en sont arrivés à élaborer des théories de l’équilibre interne des organismes vivants pour expliquer comment l’acquisition, d’abord somatique, peut agir sur le matériel héréditaire.

Lorsque Piaget cherchera à son tour, et d’une façon qui restera pour l’essentiel spéculative (ce qu’il reconnaît lui-même), à rendre compte de l’origine de l’adaptation biologique, c’est en partie l’écho de ces solutions que l’on retrouvera chez lui, mais enrichi et complété par les suggestions tirées de ses recherches sur l’épistémologie des notions et des sciences mathématiques et physiques.

La solution lamarckienne revient pour l’essentiel à trouver dans les caractéristiques du milieu (par exemple la hauteur des arbres) l’origine des caractéristiques des organismes (la longueur du cou de la girafe). Mais le mécanisme invoqué est si simple (il suffirait que les deux parents aient été confrontés à un même nouveau milieu pour que les caractères, que chacun acquire individuellement, se transmettent à leur progéniture), qu’un peu de réflexion et quelques expériences suffisent à démentir cette thèse, du moins sous la forme que lui avait donnée Lamarck et les lamarckiens de la fin du dix-neuvième siècle.

A cette thèse s’opposera d’ailleurs très vite celle, formulée quelques décennies après, par celui qui, plus que Lamarck, a changé l’histoire de la biologie: Darwin.

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Les solutions darwiniennes

Alors que le lamarckisme revient à donner le primat au milieu, le darwinisme revient au contraire à mettre le poids sur l’extraordinaire inventivité du vivant dans l’évolution des espèces, inventivité certes contrecarrée par les limitations des ressources nutritives auxquelles sont confrontés les organismes.

De même que tout tournait chez Lamarck autour de deux points, chez Darwin deux facteurs généraux expliquent à eux seuls cette évolution: la variation aveugle et la sélection (dans les faits, Darwin mettra un peu d’eau dans son vin au cours de l’évolution de son oeuvre et en viendra à admettre une possible validité de la thèse lamarckienne des caractères acquis, en certains cas qui seraient difficiles à expliquer par le seul processus de sélection naturelle des espèces).

Alors que Darwin n’a jamais pris une position trop tranchée à ce sujet, le darwinisme place au centre de la doctrine le rejet de la thèse des caractères acquis. Autrement dit l’hypothèse lamarckienne, selon laquelle les caractères d’abord individuellement acquis peuvent ensuite se transmettre héréditairement, est catégoriquement rejetée (toutes les tentatives de démontrer un tel passage ayant longtemps conduit à des échecs).

La sélection naturelle

L’évolution des espèces tournera ainsi toute entière autour de la double constatation, dune part de la profusion de variations engendrées dans le vivant, et d’autre part de la sélection naturelle résultant nécessairement de la limitation des ressources physiques.

Les variations du vivant, sur lesquelles porte la sélection naturelle, ont elles-mêmes une double origine qui ne doit rien directement au milieu: la première résulte des mutations des éléments supports de l’hérédité biologique (les gènes), et la seconde de la combinatoire, vertigineuse, de ces éléments que permet la reproduction sexuée (combinatoire qui fait qu’il est statistiquement impossible à deux enfants issus de deux parents d’être biologiquement identiques, sauf par cette sorte d’accident de la reproduction qui est à l’origine des vrais jumeaux).

Etant entendu que le monde du vivant ne peut être que composé des quantités innombrables de variations induites par les mutations et surtout les recombinaisons génétiques, le mécanisme explicatif de l’apparition de nouvelles espèces vivantes et de l’adaptation qu’elles révèlent par rapport au milieu extérieur s’impose avec autant d’évidence que la solution initiale, lamarckienne:

Certains organismes sont dotés de variations génétiques (ou génétiquement induites) contingentes, dont l’origine première n’est pas déterminée par les caractéristiques du milieu, et qui font néanmoins que ces organismes sont légèrement privilégiés pour l’accès à des ressources nutritives limitées ou dans la lutte pour la vie. Dès lors ces organismes auront légèrement plus de chance de produire des descendants que d’autres organismes, ce qui fait que des populations biologiques entières verront peu à peu modifiée la proportion des êtres vivants dont les caractéristiques héréditaires sont un peu plus adaptées, par hasard, à certaines caractéristiques favorables du milieu.

Avantage et limite de la solution darwinienne

L’avantage de la solution darwinienne est évident: il n’y plus à supposer l’existence d’un mystérieux mécanisme assurant le passage des variations individuelles (les biceps qui grossissent lorsque l’on fait de la gymnastique) vers le matériel héréditaire et par là vers les variations héréditaires. Celles-ci sont données dès le départ. Et, vu l’immensité de la combinatoire, on comprend que certaines d’entre elles soient plus adaptées que d’autres.

Mais le darwinisme a aussi son talon d’Achille. Si l’on peut comprendre que des variations au hasard puissent faire que certaines girafes auront un cou un peu plus grand que d’autres (pour reprendre cet exemple un peu caricatural), il est plus difficile de comprendre la formation d’organes complexes, tels que l’oeil, dans lequel ce n’est pas seulement un facteur qui doit varier dans un certain sens, mais un grand nombre de facteurs qui doivent varier de façon convergente.

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Le tertium piagétien

Pour certains biologistes, au rang desquels Piaget se compte, il est hautement improbable que des variations au hasard puissent produire des organes aussi complexes que l’oeil. Le simple mécanisme de la sélection naturelle, avec l’importance qu’il réserve au hasard, ne suffit donc pas à lui seul pour rendre compte de l’évolution.

Lorsque Piaget s’est rangé à ce point de vue sceptique, dans les années dix et vingt, il adoptait pour l’essentiel, sur ce point au moins, la conception des lamarckiens français. Mais il avait déjà l’idée d’une solution tierce entre le lamarckisme et le darwinisme. Ultérieurement, constatant les progrès du darwinisme, il ne démordrera pas de ce scepticisme et réalisera même une recherche à long terme pour démontrer que le point de départ du darwinisme, son refus de la possibilité de l’hérédité des caractères acquis, est faux.

Ce qui donnera à Piaget l’élan pour soutenir une solution originale pressentie dès les années vingt, ce sont deux choses:
    – premièrement le résultat de ses recherches en psychologie et en épistémologie génétiques, qui suggèrent dans quel sens compléter cette solution.

    – et deuxièmement les progrès de la biologie néo-darwinienne, qui vont rendre un peu plus acceptable aux yeux Piaget une solution darwinienne, dont il se rapprochera alors quelque peu.
Le rapprochement avec un darwinisme rénové

Dès la fin des années trente, la biologie allait connaître une révolution qui allait faire placer au premier plan, entre autres idées, celles de régulation et d’autorégulation, ainsi que celle, qui leur est reliée, de guidage interne des variations spontanées des formes biologiques. La simple recombinaison au hasard des composantes héréditaires individuelles n’est plus qu’un facteur parmi d’autres dont, par exemple, celui d’un réglage interne des taux de mutation des gènes.

Ce que trouve en conséquence Piaget dans les travaux des nouveaux biologistes de l’évolution, c’est une conception de l’organisation et du fonctionnement du système héréditaire, ainsi que de ses interactions avec le milieu (organisation et interaction productrices des organismes), qui se rapproche de la solution qu’il a été conduit à développer sur le terrain de la psychologie et de l’épistémologie génétiques.

Il restera toutefois un écart entre les biologistes néo-darwiniens et Piaget, qui, du point de vue épistémologique (mais non pas de la théorie biologique!), est un détail. Contrairement à Piaget, les biologistes néo-darwiniens n’accepteront jamais de transiger (du moins dans leurs publications) sur le postulat central du darwinisme: la non existence, sauf éventuellement cas tout à fait exceptionnel, de l’hérédité des caractères individuellement acquis.

Cela signifie que là où Piaget donne une place de choix aux solutions individuelles, non héréditaires, dans l’organisation et les régulations du système génétique (chaque organisme pouvant trouver une solution individuelle aux problèmes d’adaptation posés par les changements du milieu), le biologiste darwinien continue à accorder le facteur décisif aux modifications statistiques de chacun des taux de reproduction des différents sous-groupes d’une population biologique, modifications découlant en partie des changements du milieu.

Mais si l’on fait abstraction du point d’application (organismes ou populations d’organismes) des mécanismes cybernétiques invoqués par Piaget d’un côté, par des biologistes tels que Waddington de l’autre, pour expliquer la substitution progressive d’un caractère héréditaire à un caractère individuellement acquis, il apparaît que dans les deux cas on a en effet une solution générale qui voit dans les régulations constructives du système génétique et dans les interactions continues avec le milieu l’origine des formes biologiquement adaptées.

Remarque finale: de l’appui mutuel de la biologie et de l’épistémologie

Observons pour conclure que si les premières formes de description des solutions possibles au problème de l’adaptation des espèces ont servi de système de références pour la création de la psychologie et de l’épistémologie génétiques, le progrès de ces dernières ont en retour permis à Piaget d’obtenir une conception plus poussée de l’interaction entre facteurs intérieurs (privilégiés par le darwinisme) et facteurs extérieurs (privilégiés par le lamarckisme) dans l’explication de l’évolution biologique. Ceci montre combien sont étroites chez Piaget les relations qu’il conçoit et perçoit entre l’univers biologique d’un côté, et l’univers des connaissances de l’autre.

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On appelle psychologie génétique l’étude du développement des fonctions mentales, en tant que ce développement peut fournir une explication, ou tout au moins un complément d’information, quant à leurs mécanismes à l’état achevé. En d’autres termes, la psychologie génétique consiste à utiliser la psychologie de l’enfant pour trouver la solution des problèmes psychologiques généraux.