Fondation Jean Piaget - Sociologie - Les échanges interindividuels de valeurs
Fondation Jean Piaget

Les échanges interindividuels de valeurs

Introduction
L’analyse axiomatique de l’échange
Valeurs qualitatives et quantitatives


Introduction

Des échelles de valeurs fluctuantes

Piaget commence son analyse des échanges par le constat simple de la grande variété d’échelles de valeurs susceptibles d’orienter le comportement des individus ou des groupes. Telle personne place au premier rang de ses intérêts l’ambition politique, telle autre l’activité intellectuelle, telle autre l’engagement social, ou simplement la survie biologique, professionnelle, etc. La plus ou moins grande valeur accordée à tel objet, à telle personne, ou encore à ses propres actions ou à soi-même, variera dès lors au gré des modifications de ces multiples intérêts, qui peuvent être plus ou moins durables.

Du point de vue diachronique, le choix des échelles, ainsi que les valeurs, sont ainsi soumis à un flot constant de modifications sans que l’on puisse généralement leur trouver une vection, à l’exception des domaines très délimités qui sont réglés par des normes durables, telles que les normes logiques, morales ou juridiques.

Une stabilisation sociale des échelles de valeurs

L’une des premières conséquences de la vie sociale est pourtant qu’elle entraîne une certaine stabilisation des échelles de valeurs qui permet aux individus d’échanger des objets ou des prestations de façon à assurer une certaine permanence du lien social. Ce sont ces échanges supposés stabilisés que Piaget va placer au centre de son analyse.

La présence d’une échelle de valeurs chez une personne signifie qu’elle peut, en fonction des buts poursuivis, accorder une plus grande valeur à un objet ou à une personne qu’à un autre objet ou qu’à une autre personne. Une telle échelle repose ainsi sur l’existence d’une relation asymétrique entre ses éléments.

Dans la mesure où le sujet parvient à sérier qualitativement un certain nombre de valeurs, il peut leur appliquer le même type d’opérations (par exemple l’addition des différences) que celles constatées sur le plan de la sériation des longueurs ou des poids, etc. Deux valeurs seront d’autre part jugées équivalentes lorsque l’une pourra être substituée à l’autre sans rien changer à la satisfaction finale du sujet.

Le fait que deux (ou plusieurs) individus entrant en interaction peuvent chacun établir une échelle de valeurs et opérer sur celle-ci est la condition d’un échange relativement stable des valeurs alors admises de part et d’autre. Une fois ceci posé il devient possible de procéder à l’analyse logique de l’échange interindividuel de valeurs. Piaget commencera cet examen en considérant la situation la plus simple, mettant en jeu deux individus.

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L’analyse axiomatique de l’échange

Un échange entre deux personnes A et B, qui met en présence deux échelles de valeurs pouvant ou non être identiques, peut s’analyser de la façon suivante:
    Premièrement, une action (ou une réaction, si cet échange résulte d’un précédant échange) est engagée par l’un des deux individus, disons A.

    Deuxièmement, cette action, qui a une valeur pour celui qui la réalise, se traduit par un effet sur le second individu de l’échange, B. Cet effet permet à B d’évaluer à son tour l’action de A. Il la jugera satisfaisante, nuisible ou indifférente selon qu’elle va dans le sens de son intérêt, qu’elle lui est contraire ou qu’elle ne le rapproche ni ne l’éloigne des buts qu’il s’est fixés.

    Troisièmement, dans le cas où l’action de A se traduira par un bénéfice pour B, celui-ci pourra contracter une dette à l’égard de A (si ce n’est pas le cas, B sera jugé peu fiable ou ingrat par A, ce qui tendra ainsi à briser le rapport social).

    Enfin, quatrièmement, selon que B aura contracté ou non une dette envers A, la valeur qu’il attribue à A sera augmentée, diminuée ou laissée échangée. Une valorisation positive ou négative pourra alors inciter B à enclencher à son tour une action jugée bénéfique ou non par A en fonction de sa propre échelle de valeurs.
Toutes les analyses que Piaget fera des différentes formes d’échanges se baseront sur la nature des rapports entre les échelles de valeurs, sur la stabilité de ces échelles, et sur ces quatre composantes d’un échange que sont l’action r (de A sur B), la satisfaction s (de B), la dette t (de B à l’égard de A) et la valorisation v (de A par B).

Les conditions d’un échange équilibré

Etant entendu que la satisfaction ou la dette du destinataire B d’un échange à l’égard du prestataire A peuvent être négatives, ce qui alors se traduit par une diminution de la valeur de A aux yeux de B, Piaget observe qu’il y a équilibre de l’échange lorsque les conditions suivantes sont remplies.
    Premièrement, apprécié selon l’échelle des valeurs de A, le coût, ou la valeur, de l’action réalisée par A, est égal à la satisfaction que tire B des effets de cette action sur lui-même.

    Deuxièmement, la dette, qui peut être donc négative, éprouvée par B à l’égard de A est égale à la satisfaction que B a retirée de l’action de A.

    Troisièmement, la valorisation de A par B est égale à cette même dette.
Si ces trois conditions sont remplies, alors l’action réalisée par A a une valeur égale à la valorisation de A par B. Dans les cas les plus usuels, cela signifie que A pourra s’attendre à ce que B lui retourne un jour ou l’autre le service qu’il lui a rendu, le cadeau qu’il lui a fait, etc.

Toutefois Piaget observe que dans tout échange il faut intégrer le facteur du temps. Or, à l’exception des échanges moraux, ce facteur se traduit par une usure de la valeur, ce qui signifie que plus le temps passe, moins la valorisation de A par B a de chance de se traduire en une prestation réelle de B par rapport à A.

Mais tous les échanges ne remplissent pas les conditions de l’équilibre. Rien, hormis les normes morales et juridiques, ne contraint les individus à remplir ces conditions. La première source de déséquilibre est l’existence d’échelles de valeurs non identiques.

Le coût de l’action par laquelle A rend service à B peut ainsi être supérieur à la satisfaction que B retire de cette action. En pareil cas, A peut alors décider d’interrompre son action; ou bien il peut décider de la poursuivre dans l’espoir de modifier l’échelle des valeurs de B. Si la satisfaction de B est supérieure au coût de l’action de A, la valorisation de A par B pourra se traduire par une dette de A par rapport à B, ce qui l’incitera à poursuivre son action, etc.

Deux équations résumant les échanges

Les quelques microanalyses des échanges sociaux que Piaget développe, à titre d’illustration, à partir de l’équation action = satisfaction = dette = valorisation sont d’une très grande finesse. Elles montrent très bien comment, en effet, le comportement social ne cesse d’être sous-tendu par de constants jugements de valeur qui font que les individus dirigent leurs actions sociales (politiques, professionnelles, familiales, etc.) dans tel ou tel sens.

Cette première équation, qui décrit les conditions de l’équilibre des échanges entre deux individus, s’achève sur la valorisation qu’un individu A peut recevoir d’un second individu B à la suite d’une action réalisée par A. Cette valorisation sera équilibrée si elle est égale à ses yeux au coût de son action initiale.

La première équation est complétée d’une seconde équation qui part cette fois de cette valorisation, et de ce que A est susceptible d’en attendre pour que l’équilibre se traduise dans les faits et ne reste pas seulement sur le plan de la reconnaissance par B de la valeur de A (tant que cette valorisation de A par B ne se traduit pas par une action en retour, elle se traduit par une créance acquise par A par rapport à B).

Etant entendu que B valorise A à la hauteur de la dette qu’il a acquise par rapport à celui-ci, l’échange sera réellement équilibré si les trois conditions suivantes sont remplies:
    Premièrement si la dette de B par rapport à A est égale à la valeur que A attribuait à son ancienne action.

    Deuxièmement, B s’acquitte de sa dette par une action réelle de même valeur qu’elle.

    Troisièmement la satisfaction éprouvée par A est égale à la valeur que B attribue à sa propre action.
En définitive il apparaît qu’un échange social élémentaire entre deux individus A et B n’est réellement équilibré que si l’action en retour de B par rapport à A apporte à ce dernier une satisfaction égale à la satisfaction de B par rapport à l’action de A, les coûts respectifs des deux actions étant eux-mêmes égaux.

Dans un symbolisme proche de celui adopté par Piaget, les deux équations qui résument l’équilibre des échanges sont, la première: (rA = sB) + (sB = tB) + (tB = vA) = (vA = rA); et la seconde: (vA = tB) + (tB = rB) + (rB = sA) = (sA = vA), avec rA, rB, sA, sB, tA, tB et vA et vB désignant les valeurs des actions, des satisfactions, des dettes et des créances de A et de B.

L’examen des conditions complexes rendant possible un réel équilibre des échanges interindividuels montre que, dans les faits, l’équilibre est plutôt l’exception que la règle.

Des dettes jamais complètement payées...

Hormis le cas des échanges réglés par des normes juridiques ou morales, ainsi que des situations pouvant être réglées par des coutumes sociales plus ou moins stables et contraignantes, il apparaît que, dans leurs échanges sociaux, les individus ne paient jamais toutes leurs dettes, ou tendent à oublier leurs créances.

Considéré sur la durée et à l’échelle d’une société toute entière, cela signifie que la «circulation des valeurs sociales» liées à ces échanges interindividuels repose «sur un vaste crédit, perpétuellement entretenu, ou plutôt constamment effrité par l’usure et l’oubli mais constamment reconstitué, et qui disparaît seulement en cas de révolution ou de crise sociale grave, c’est-à-dire de dévaluation totale des valeurs jusque-là reconnues.» (JP65a, p. 110).

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Valeurs qualitatives et quantitatives

L’analyse des échanges qualitatifs, à laquelle l’auteur procède, recourt à un langage qui apparaît largement emprunté à l’échange de valeurs quantitatives tel qu’il se manifeste sur le plan des échanges économiques. L’utilisation de ce langage est-il autre qu’analogique? Oui si l’on en croit l’examen que Piaget fait du rapport entre les échanges qualitatifs et les échanges quantitatifs. Ce rapport est identique à celui que la psychologie génétique met en évidence dans les domaines des jugements de quantités logiques, arithmétiques, physiques et spatiales.

Pour passer de la mesure intensive des longueurs (qui permet d’affirmer que la différence de longueur entre deux baguettes A et C est plus grande que la différence entre deux baguettes B et C) à la mesure extensive, il faut avoir construit la notion d’unité de mesure. Le déplacement de l’unité permet alors de connaître avec une exactitude numérique la longueur des baguettes et celle de leurs différences.

Il en va de même quant au passage des valeurs sociales qualitatives (dont la mesure reste intensive, c’est-à-dire s’en tient au plus et au moins), aux valeurs sociales quantitatives telles qu’on les constate sur le terrain de l’économie. Ce qui, sur ce dernier terrain, permet de comparer numériquement les valeurs échangées, c’est la construction et la fixation sociale d’une unité de mesure.

Piaget n’a pas procédé à l’examen génétique de la façon dont un système d’échange économique pourrait spontanément apparaître dans le développement des échanges chez les enfants. Liés à son étude sur le développement du jugement moral, ses travaux sur le respect ou l’origine des règles du jeu de billes chez les enfants suggèrent pourtant que l’apparition de systèmes d’échanges quantitatifs élémentaires est peut-être beaucoup plus ancienne que celle de l’économie moderne.

Quoi qu’il en soit, la filiation qui existe très probablement entre l’échange des valeurs qualitatives (avec mesure intensive de ces valeurs) et l’échange des valeurs quantitatives justifie le sens commun qui, bien avant Piaget, utilisait déjà des notions telles que celles de dette ou de crédit moral, pour caractériser les faits de conscience pouvant résulter des actions sociales d’un individu sur un autre.

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[…] Le temps psychologique immédiat, c’est […] tout simplement, si l’on procède par élimination des reconstitutions intellectuelles, le temps de l’action en cours. Ce n’est […] pas le temps du rêve, de la rêverie ou de l’évocation spontanée des souvenirs, dans lequel le moi se replie loin de l’univers pour vivre des états en réalité dérivés et secondaires, qui tendent même à la pathologie sitôt que l’individu n’en est plus maître […], mais le temps de l’action actuelle, dans lequel le moi se construit lui-même, par le seul fait qu’il façonne les choses ou les autres personnes.