Jean Piaget. Présentation de l'oeuvre
Fondation Jean Piaget

Science et philosophie, le choix de l’immanence

Science et religion
Piaget et la philosophie de Brunschvicg
Relativisme scientifique et progrès de la raison
Un immanentisme "scientifique"


Science et religion

La troisième étape de l’évolution des rapports de Piaget avec la philosophie ne marque aucune rupture avec la seconde. Pour une part elle consiste à compléter la solution des rapports entre science et religion, telle qu’elle avait été affirmée dans "Recherche", en fonction de la découverte (ou, partiellement, de l’invention) de la psychologie génétique. Elle comporte toutefois une partie nouvelle.

La réalisation des premières recherches en psychologie génétique, ainsi que les conclusions épistémologiques que Piaget en tire, l’incitent à entreprendre une première analyse des rapports entre les sciences biologiques et psychologiques d’un côté, l’épistémologie et la théorie de la connaissance de l’autre. Sans qu’il en tire encore de conséquences pour la philosophie, ce qu’il ne fera que dans la quatrième étape, cette analyse le conduit à faire de l’épistémologie génétique une science à part entière.

Commençons par considérer la révision que la découverte de la psychologie génétique impose à la question des rapports entre science et religion. En 1922 Piaget présente une conférence sur "La psychologie des valeurs religieuses" (JP23_3) à l’occasion d’une réunion de l’Association chrétienne d’étudiants de Suisse romande.

Une psychologie utile au choix religieux

Conformément à l’approche adoptée dans "Recherche", il soutient que la psychologie peut contribuer à résoudre le problème religieux, c’est-à-dire à découvrir une valeur suprême susceptible de donner un sens à la vie.

Elle le fait en fournissant un critère permettant d’affirmer la supériorité d’une croyance religieuse par rapport à une autre. «Au point de vue génétique, l’établissement de canons de valeurs montrerait, par exemple, qu’à partir d’un certain état X1, l’évolution des valeurs se ferait dans un sens toujours le même, de telle sorte que même si les individus des stades X3, X4, X5, etc., différaient entre eux, on pourrait toujours ne voir dans leurs états respectivement normaux que les étapes successives d’une même évolution normale» (in JJD90, p. 38-39).

L’analyse génétique fournit un premier critère permettant d’apprécier une valeur religieuse. Par analogie avec les premiers résultats des enquêtes sur le développement de la pensée logique des enfants, Piaget estime possible pour la psychologie de fournir un second critère, interne cette fois, permettant de juger la supériorité d’une valeur sur une autre.

Ne pourront être considérées comme valeurs religieuses que celles qui sont en accord les unes avec les autres et qui tendent à se reproduire mutuellement. En d’autres termes, «plus une valeur a de fécondité, plus elle vaut» (in JJD84, p. 794). Une valeur paraît alors s’imposer aux yeux de l’auteur: «Le problème de la fécondité des valeurs revient à la question de savoir quelle est l’attitude qui développe le plus ce rapport [entre le sujet et l’objet], autrement dit l’amour» (id.). On voit que, tout en abandonnant l’idée d’un Dieu extérieur, la solution suggérée en 1922 conserve une partie essentielle du christianisme.

L’article de 1922 ne constitue pas le dernier mot de Piaget sur la question religieuse. C’est en 1928, puis en 1930, dans deux écrits sur l’immanence et la transcendance, qu’il livrera ses ultimes réflexions à ce sujet. Elles sont le résultat d’une prise de position par rapport à la philosophie critique que son maître Brunschvicg a tirée de ses réflexions sur la science et la philosophie occidentales, et plus précisément de son examen du "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale".

De tous les philosophes français du dix-neuvième et du vingtième siècle, Brunschvicg est probablement celui qui a poussé le plus loin les conséquences de la révolution critique engagée par Kant au dix-huitième siècle. Il en a tiré une doctrine, l’idéalisme critique, auquel Piaget se rangera explicitement, tout en la révisant, dans un article de 1930, qui est une réponse à un compte rendu adressé par Reymond au sujet du choix de l’immanence adopté en 1928 par son ancien élève (JP30_3). Toute loeuvre de Piaget est éclairée par cette prise de position par rapport à la philosophie kantienne de Brunschvicg.

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Piaget et la philosophie de Brunschvicg

Kant avait montré (ou tenté de montrer) que le problème de l’objectivité des sciences n’avait de sens que si on le considérait du point de vue du sujet, et non pas de l’objet. Toute l’oeuvre de Brunschvicg aura pour objet d’éclairer le rôle constituant de l’activité intellectuelle du sujet dans la construction des sciences et dans la détermination de ses actions.

Il le fera en adoptant une démarche qui inclut aussi bien une analyse logique ou réflexive des jugements scientifiques, qu’une analyse historico-critique. Bien que prenant appui sur la méthode historique ou sur certains constats réalisés en sciences humaines, et en particulier en ethnologie et en psychologie, le but de Brunschvicg sera essentiellement la prise de conscience des activités de jugement et de leurs formes.

Piaget reprendra l’essentiel des thèses de son maître, mais en visant davantage l’établissement de faits contrôlables, et en les complétant par des thèses issues des analyses génétiques, comparatives et structurales, systématiquement appliquées. L’articulation entre ces deux perspectives va jouer alors un rôle essentiel dans l’ultime progression réalisée par Piaget dans le développement d’une philosophie personnelle.

De l’épistémologie critique à l’épistémologie génétique

Piaget s’étant, comme il le reconnaît, largement inspiré des travaux et des thèses de Brunschvicg dans ses recherches de psychologie génétique ayant pour objet la construction d’une "épistémologie biologique", il lui fallait de toute évidence justifier la thèse faisant de l’épistémologie génétique une science.

Le pas principal de ce transfert de l’épistémologie du champ de la philosophie vers celui de la science est effectué dans un compte rendu que le jeune psychologue fait de l’ouvrage de son maître sur "L’expérience humaine et la causalité physique" (JP24_1). L’argument avancé par Piaget est simple; il est fondé sur la continuité entre les objets de l’épistémologie traditionnelle (les connaissances scientifiques) et les connaissances de l’enfant qu’étudie la psychologie génétique.

Brunschvicg lui-même, qui, avec Emile Meyerson, est alors à la pointe de l’école française de philosophie des sciences, n’hésite pas à établir des liens entre l’enfant, pour qui «connaître c’est manier», et la science. Cette continuité se confirme d’ailleurs si on compare la méthode historico-critique préférentiellement utilisée par cette école et celle utilisée par des psychologues tels que J-M. Baldwin dans leurs travaux sur la genèse des connaissances enfantines.

Piaget, qui omet de noter la part d’analyse réflexive entrant dans les travaux de Brunschvicg, a alors beau jeu de remarquer que l’objet et la méthode de la psychologie s’inscrivent eux-mêmes en continuité avec ceux de la biologie, dont personne ne niera qu’il s’agit d’une science. Ces prémisses acceptées, il en résulte que l’épistémologie génétique, prolongement de la psychologie génétique, est une science.

Bien sûr Piaget n’est pas dupe du caractère un peu grossier de sa démonstration. La philosophie critique soutient en effet que le sujet constituant la science est le sujet conscient, ou l’activité intellectuelle et le réseau d’idées logiquement reliées les unes aux autres qui lui est attaché. Comme il l’affirmait déjà dans "Recherche", l’auteur sait bien que la totalité des connaissances sont suspendues à ce sujet constituant. Sans nier la réalité extérieure, la philosophie critique ne peut pas ne pas privilégier le rôle du sujet et donc adopter pour thèse l’idéalisme critique de Kant.

Mais de son côté, sans nier la tension entre la démarche du philosophe et celle du savant, l’une privilégiant le sujet comme résultat d’une prise de conscience, l’autre le sujet étudié à travers ses comportements et ses réponses verbales, le jeune psychologue va s’efforcer de la réduire en constatant que le relativisme critique, qui nie la capacité de connaître un objet en soi, indépendamment des cadres d’assimilation du sujet, se retrouve en psychologie génétique, ainsi qu’en biologie avec l’interdépendance de l’organisme et du milieu.

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Relativisme scientifique et progrès de la raison

Ayant admis le relativisme que Kant et Brunschvicg jugent inévitable en ce qui concerne la portée des connaissances humaines, puisque la réalité est forcément perçue ou conçue à travers les cadres d’assimilation du sujet, le jeune psychologue croit pouvoir faire un pas de plus que la philosophie critique.

Il faut ici citer deux importants passages de l’article de 1924, qui contiennent probablement l’essentiel de la philosophie personnelle de Piaget, une philosophie qui est très près de remplir les canons méthodologiques lui permettant d’être une science: «On doit certes admettre qu’aucune réalité, parmi celles qu’a construites l’esprit au cours du développement mental, n’est absolue et ne correspond définitivement à la réalité. De ce point de vue, la réalité construite par la science actuelle est une étape, tout comme la réalité construite par la science grecque, ou par la mentalité primitive, ou par l’enfant, etc. Néanmoins, et une fois admis qu’aucune perspective particulière due à une mentalité déterminée ne nous donnera de système de référence absolu, on peut se demander si la réalité n’est pas définissable précisément grâce à la loi de succession des différentes étapes parcourues. Autrement dit, il y a peut-être, dans le développement mental, une orientation, une "orthogenèse", comme on dit en biologie, qui permettrait de dégager à la fois les invariants de l’esprit et ceux du réel» (in JJD84, p. 837).

Dans ce passage, le relativisme critique se double d’un relativisme historique. Mais la question qui nous intéresse est celle par laquelle l’auteur s’interroge sur le statut à accorder à la direction générale prise par les étapes des constructions cognitives chez l’enfant ou dans l’histoire des sciences.

Le second passage est encore plus précis et établit un lien avec les thèses exposées dans "Recherche": «il n’est nullement chimérique de chercher dans ces équilibres successifs [constatés par la psychologie génétique, etc.] l’indice d’un équilibre idéal» (id., p. 838).

Une évolution orientée

A la différence de l’exposé de 1918 (JP18), dans lequel l’équilibre idéal ne reposait que sur peu de chose, Piaget a réalisé suffisamment de travaux de psychologie génétique pour déjà pressentir que ceux-ci apporteront une confirmation à l’existence de ce «principe directeur» de l’évolution intellectuelle que constituerait cette notion d’équilibre idéal; ce principe peut d’ailleurs être rapproché de la notion de "raison constituante" proposée par le philosophe Lalande dans ses études historiques sur l’évolution des conceptions philosophiques et scientifiques.

Le progrès de sa réflexion permet en outre à Piaget de décrire le principe de l’équilibre idéal comme étant à la fois «immanent, en ce sens qu’il n’est pas préétabli», et «transcendant en ce qu’il domine l’évolution future et ne cédera le pas que devant un équilibre plus compréhensif qui le contienne lui-même à titre de cas particulier» (in JJD84, p. 838). On trouve ici une sorte d’anticipation philosophique de la découverte des futures structures opératoires et de leur propriété d’intégration. Cette anticipation est partiellement fondée sur les premiers résultats de sa psychologie génétique, ainsi que de la connaissance qu’il prend des travaux du philosophe et psychologue Baldwin.

Ces premières réflexions sur les rapports entre l’épistémologie et la psychologie, ainsi que sur les rapports entre philosophie et science, liées à l’examen de l’étude de Brunschvicg sur "L’expérience humaine et la causalité physique", seront complétées en 1928 et en 1930 par un nouveau compte rendu portant cette fois sur l’ouvrage "Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", ce progrès étant plus précisément celui de la prise de conscience des activités du sujet dans la construction du réel et des normes de la raison théorique et pratique. Brunschvig montre également dans cet ouvrage comment une forme de conscience religieuse se manifeste en fonction des progrès de cette prise de conscience.

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Un immanentisme "scientifique"

Comme cela deviendra clairement énoncé dans la dernière étape des rapports de Piaget avec la philosophie, celle-ci a pour fonction essentielle de donner un sens à la vie. En philosophe qu’il est resté de part en part de son oeuvre, Brunschvicg, par rapport auquel Piaget se situe, satisfait totalement cette définition de la philosophie. Toute son oeuvre est en fait tendue vers cette fin: montrer qu’une religion reste possible en dépit des progrès de la critique, cette religion apparaissant même comme la plus élevée qui soit, puisqu’elle est une pure communauté des esprits basée sur une intelligence et une connaissance communes.

Piaget va accepter cet aspect central de la philosophie de son maître. Mais tout en attribuant à son objet d’étude, le sujet, les capacités intellectuelles qui, selon Brunschvicg, lui permettent de vivre dans une communauté d’esprit avec autrui, il ne va pas oublier son propre projet, qui, lui, est plus scientifique que philosophique: élaborer une théorie biologique de la connaissance et de l’intelligence. L’immanentisme de Brunschvicg, qu’il accepte donc, est réinterprété de telle manière qu’il s’inscrive dans la réalité étudiée.

En 1928, Piaget reconnaît certes la part de l’analyse philosophique ou de l’analyse réflexive dans la théorie de la connaissance, et c’est d’ailleurs vraisemblablement là la raison pour laquelle, encore confiant dans la possibilité de collaboration entre psychologues et philosophes, il n’arrache pas complètement l’épistémologie de la philosophie, comme il le fera dans l’ultime étape de ses rapports avec celle-ci. Mais cela ne l’empêche pas par ailleurs, cercle des sciences oblige (fig. 60), de considérer que le sujet est partie de l’organisation biologique (dont Piaget enrichira la notion de manière à éviter tout réductionnisme). Il ne reste plus alors au jeune psychologue qu’à donner sa propre interprétation de l’immanentisme religieux pour achever sa réflexion philosophique.

Une interprétation personnelle de l’immanentisme

Influencé par sa lecture de l’ouvrage de Brunschvicg sur le progrès de la conscience, l’article de 1928 sur les "Deux types d’attitude religieuse: immanence et transcendance", qu’il rédige avec son ami de Jean la Harpe, est celui dans lequel Piaget va le plus loin dans l’analyse réflexive (JP28_1). C’est l’article où l’on trouve affirmée la thèse kantienne selon laquelle «les conditions de la vérité sont ainsi déplacées: ce n’est plus dans les choses, c’est dans la pensée que le vrai prend sa source» (in JJD84, p. 836). De là résulte cette autre affirmation selon laquelle la pensée humaine ne découvre Dieu: «qu’en se repliant sur elle-même et en scrutant les conditions de sa propre activité» (id.).

Ce que découvre la pensée qui prend conscience d’elle-même par le biais de l’analyse critique des jugements scientifiques et moraux, c’est non pas une loi ou un principe formel, mais «une exigence intérieure qui nous pousse à considérer la vie de l’esprit comme correspondant à une valeur absolue» (extrait de la réponse de Piaget, publiée en 1930 dans les "Cahiers protestants", pp. 325-330, à un compte rendu de JP28_1 publié par Reymond en 1929 dans les mêmes cahiers; la référence de cette réponse semble absente de la "Bibliographie Jean Piaget" publiée aux Archives Jean Piaget).

Sauf erreur, après les articles de 1928 et de 1930, l’auteur ne reviendra plus en des termes aussi explicites sur ce que l’on peut appeler une ultime confession de foi. Entre 1918 et 1930 cette profession n’a pas tant changé sur le fond, que par une précision plus grande obtenue grâce aux progrès de la pensée psychologique et de la réflexion philosophique de Piaget.

Rien ne dit qu’il changera par la suite sur le choix adopté au terme d’une réflexion qui aura duré près de vingt ans. Et rien non plus ne le contraindra à changer, puisque les nombreuses découvertes qu’il réalisera en psychologie génétique des années trente jusqu’aux années septante ne feront, à une exception près, que confirmer la solide foi en la vie et en la pensée que manifestent ses réflexions de jeunesse. La seule déception, il la trouvera dans les expériences un peu fâcheuses de ses échanges avec certains philosophes, expériences qui l’entraîneront à cette déconversion dont il parle dans "Sagesse et illusion de la philosophie" (JP65b).

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Toute l’évolution de la causalité, au cours du développement individuel, est […] commandée par ces deux processus, d’une part de désubjectivation, et, d’autre part, de remplacement de l’apparence empirique par la découverte de modifications plus profondes, non perceptibles mais déduites opératoirement.