Fondation Jean Piaget

Émergence et phénoménologie

[p.65] Si l'on renonce à nier l'adaptation, ou à l'attribuer à la seule pression du milieu ou à son assimilation univoque par la structure interne de l'organisme, c'est-à-dire si l'on reconnaît tant au milieu qu'au sujet une certaine organisation capable de résister aux interventions étrangères, on devra bien admettre que cette adaptation ne peut résulter que d'actions et de réactions réciproques, c'est-à-dire d'un lien très spécifique entre organisme et milieu qui a la propriété d'engendrer une synthèse nouvelle.

Telle est bien l'idée directrice, et féconde, des théories que nous examinerons ici. Mais nous verrons que leur fixisme les oblige à concevoir la nature spécifique du lien qu'elles postulent comme transcendant à la connaissance scientifique. Pour la théorie de ['émergence de Lloyd Morgan en effet (cf. Piaget, Epistémologie génétique) la vie émerge de la matière comme une totalité nouvelle irréductible à la somme des processus physicochimiques qu'elle met en jeu. L'évolution des espèces résulte elle-même d'une suite d'émergences, chaque forme nouvelle n'étant ni réductible aux précédentes ni contenues en elles. Un modèle de cette situation apparaîtrait en génétique dans le cas où une combinaison de gènes produit au niveau du phénotype une forme nouvelle, irréductible à la «somme» des caractères individuels correspondant à chacun de ces gènes. «Il en résulte…» écrit Piaget (op. cit.) «que le problème de l'adaptation se présente tout autrement que dans les conceptions précédentes» […] «II suffit d'admettre que les totalités nouvellement émergées englobent en un même tout la situation extérieure et la production endogène de l'organisme.» L'adaptation résulte alors de cette coordination simultanée des facteurs internes et externes. Mais le mécanisme de cette coordination n'est pas analysé, il s'agit d'une composition «créatrice» sui generis, ce qui nous ramène au substantialisme.

En psychologie, la notion de «Gestalt» a les mêmes caractères généraux, mais la coordination résulte de la soumission simultanée des facteurs internes de nature neurophysiologique et des facteurs physiques externes, à des lois d'équilibre de leur champ commun tenant en dernière analyse à la nature de l'univers. Ainsi le mécanisme de rééquilibration qui produit l'adaptation est postulé dès le départ, et l'adaptation elle-même n'a plus besoin d'être expliquée. Mais l'appa-[p.66]rition d'une nouvelle «totalité» équilibrée étant un résultat de l'interaction inextricable de facteurs subjectifs et objectifs éléments du champ restructuré, le mécanisme de rééquilibration lui-même ne peut être analysé sans détruire l'élément sui generis qui émane de la totalité en tant que telle. Il reste par conséquent inaccessible à la connaissance et acquiert ainsi le même statut transcendant que la catégorie a priori ou que l'idée platonicienne. La seule vraie connaissance est incommunicable, elle résulte d'une «intuition d'essence» qui perd sa substance aussitôt qu'elle est extraite de son contexte dans la conscience du sujet. En bref la phénoménologie postule, tout comme le réalisme et le préformisme, une adaptation préexistante, et se sert de la notion de totalité (qui implique une telle rééquilibration adaptative) pour expliquer l'adaptation. Cela ajoute une étape à la déduction, mais celle-ci n'en reste pas moins tautologique.

Quoique d'inspiration a prioriste, la Théorie de la société internationale de Papaligouras présente la plupart des caractères qui viennent d'être décrits. La fusion de l'effectivité et de la validité ne se produit que dans la conscience du sujet qui vit une «forme sociale» sous sa forme spécifiquement impérative. Ni l'analyse normative pure, ni l'analyse causale des comportements, n'atteignent ce «vécu» irréductible qui est l'essence du droit lorsque la «forme sociale» est juridique et que le sujet se comporte envers elle en tant que telle. L'existence spécifique des normes dépend de tels comportements et y est indissolublement liée puisqu'elle ne surgit qu'à leur occasion. La réalité sociale elle-même est un réseau de semblables impératifs, elle n'a donc pas d'existence indépendante du sujet. Dans un tel système la tension entre la norme et les faits sur laquelle insiste Kelsen en tant que condition d'existence d'un ordre normatif ne peut apparaître puisque normes et faits sont fondus dans un même champ où tout ce qui tient au sujet et ce qui tient au milieu est totalement indifférencié en ce qui concerne l'émergence de la totalité spécifiquement juridique. La question des fondements du droit ne peut donc recevoir aucune réponse normative ou causale, c'est-à-dire déductive ou empirique, c'est dire en d'autres termes qu'elle échappe à l'intelligence humaine telle que la comprennent les psychologues. En revanche, elle est parfaitement accessible à l'analyse phénoménologique qui atteint et communique l'élément irréductible de la conscience humaine, c'est-à-dire l'essentiellement incommunicable. En effet tous les procédés élaborés par l'intelligence n'ont au plus comme conséquence que de permettre de transmettre ce qu'il y a de proprement communicable, c'est-à-dire de reproductible, dans l'expérience individuelle. La «méthode phénoménologique» souffre ainsi d'un vice qui tient à ses vertus et qui est d'être singulièrement intransmissible en tant que méthode. De ce fait ce qui est une solution pour ses adeptes apparaît souvent comme un problème pour l'épistémologie non phénoménologiste. Dans ce domaine encore assez vaste il nous reste à examiner les conceptions qui font sa place à une évolution des rapports entre sujet et milieu, c'est-à-dire à une genèse.



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