Fondation Jean Piaget

L'interactionnisme

[Point de vue de la validité]
[Point de vue de l'effectivité]
[Couplage de la validité et de l'effectivité]
[Construction de structures intellectuelles]
[Des valeurs intraindividuelles aux valeurs intersubjectives]
[Équilibre des échanges, sentiments normatifs et validité juridique]


[p.71] II nous reste pour conclure à examiner la thèse que Piaget a appelée interactionniste ou relativiste, qu'il a soutenue en psychologie expé-[p.72]rimentale et en épistémologie générale et qui ne comporte pas d'équivalent dans la théorie classique du droit [1]. Constatons toutefois au préalable que les doctrines qui laissent place à une construction des catégories ou des structures internes du sujet que nous venons d'évoquer nous mettent devant la situation suivante: il est impossible de construire des cadres subjectifs qui se conservent au cours des transformations du milieu ou des variations internes du sujet. En effet, l'évolution empirique a un caractère opportuniste qui exclut la persistance d'adaptations précédentes devant un milieu momentanément défavorable; il ne peut y avoir «accumulation des adaptations spécifiques» et par conséquent leur intégration en une structure d'ensemble qui posséderait une résistance propre largement indépendante de l'état d'adaptation individuel de chacune de ses parties n'est pas possible. Quant à l'évolution conventionaliste, sa versatilité interne est bien mise en évidence par les problèmes d'autolimitation. Aucune stabilité interne ne peut résulter du libre fonctionnement d'un tel système, puisque s'il a la capacité de s'autolimiter pour fonder des conventions, soit cette capacité résulte elle-même d'une convention, et il reste à trouver dans le système une convention précédente qui la garantirait, soit cette garantie est fondée sur une structure fixe de nature a priori, ce qui est contradictoire avec la nature postulée du système. Ces deux difficultés apparaissent dans le domaine juridique sous une forme complémentaire: l'existence d'un système juridique ne peut être fondée ni par des arguments tirés du domaine de la validité pure, ni par des garanties tirées de la seule effectivité.

[1] Les théoriciens marxistes cependant lorsqu'ils n'adoptent pas un point de vue réductible à l'autoritarisme ou à la causalité sociologique, mais au contraire celui de la dialectique marxiste originelle sont alors très proches de l'interactionnisme. En particulier Petrajitzsky pour qui la catégorie normative se construit au cours des échanges «déontologiques» est relativiste au sens où nous l'entendons ici. (Cf. Piaget, Les relations entre la morale et le droit, in Etudes sociologiques).



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[Point de vue de la validité]

On sait en effet que dans la Théorie pure chaque norme dépend, pour sa validité, d'une délégation par une norme hiérarchiquement supérieure, ce qui a pour conséquence de fermer le système en évitant l'intrusion dans le domaine de la validité, de normes de droit naturel par exemple dont la validité serait fondée «sur elle-même», c'est-à-dire sur leur contenu, ou si l'on préfère, sur la validité d'un autre ordre normatif extérieur au système du droit positif. La norme fondamentale joue ainsi le rôle de «source dernière de la validité de toutes les normes qui ne se fondent pas elles-mêmes». On peut alors poser la question: «la norme fondamentale se fonde-t-elle elle-même?», ce qui mène à une antinomie. Le système ne peut être fondé sur lui-même pour des raisons logiques. Il reste donc à dériver la validité, de quelque chose d'extérieur au système lui-même, et c'est bien ce qu'indique Kelsen lorsqu'il précise que l'hypothèse de la validité dépend de la constatation de l'effectivité en tant que condition nécessaire sinon suffisante. En dehors de toute interprétation épistémologique particulière, l'on reste curieux de savoir ce qui déclenche dans l'esprit des [p.73] sujets de droit, lorsqu'ils constatent l'exercice d'un pouvoir organisé, l'hypothèse de sa validité. Ce ne peut en tout cas être sa validité elle-même, puisque celle-ci n'existe par définition qu'après cette hypothèse. On voit que la question de l'origine de la validité conduit nécessairement dans un domaine de faits, étranger à celui de la validité pure. En ce sens le problème de la construction ou de l'existence d'une catégorie juridique est sans aucun doute un problème «métajuridique» dans la mesure où ce terme signifie extérieur au système et irréductible par les opérations du système lui-même. Mais il reste pertinent dans la mesure précisément où l'on se borne à chercher à tablir de l'extérieur les conditions d'existence d'un ordre normatif qui se présente avec le caractère de validité dans l'esprit de ses sujets, sans pour cela introduire l'hypothèse un peu naïve que pour le psychologue la simple constatation passive de certaines régularités suffirait à la construction d'une nécessité chez le sujet qu'il étudie, et que les modalités de fait de cette construction pourraient fonder en droit les règles et les axiomes «nécessaires» auxquels elle aboutit. Le surgissement, généralement brusque, de la nécessité dans l'esprit du sujet résulte sans aucun doute de l'apparition de certains caractères formels de l'organisation de ses actions, et qui ont trait à la réversibilité et à la composition des actions entre elles, tels que ceux qui sont présents dans les structures de «groupement» analysées expérimentalement par Piaget et Inhelder (cf. par exemple De la logique de l'enfant à la logique de l'adolescent) et dont Grize a donné une expression axiomatique (cf. son article Problèmes de la construction du nombre dans «Etudes d'épistémologie génétique», XI), mais préciser les conditions empiriques de construction et de conservation d'un système de nature déductive, n'implique pas que l'on veuille fonder les axiomes et les règles auxquelles il peut donner naissance lorsqu'il est à son état achevé, sur ces conditions empiriques. Ces deux plans sont bien reliés; non par une relation logique d'inclusion qui permettrait de lire la validité dans l'effectivité ou l'inverse, mais par les activités du sujet qui au cours de leur organisation progressive atteignent les conditions internes et externes permettant l'apparition d'un système d'actions cohérentes caractérisé psychologiquement par le sentiment de sa validité. Ce point de vue constructiviste est exprimé avec force par Piaget lorsqu'il s'oppose sur un point qui nous concerne plus particulièrement ici, (dans: Le jugement moral chez l'enfant) aux thèses kantiennes. «La justice distributive…» écrit-il «… peut être ramenée aux notions d'égalité ou d'équité. Pour l'épistémologie, de tels concepts ne sauraient être qu'a priori si l'on entend par a priori non pas naturellement une idée innée, mais une norme vers laquelle la raison ne peut pas ne pas tendre au fur et à mesure de son épuration. La réciprocité s'impose, en effet, à la raison pratique, comme les principes logiques s'imposent moralement à la raison théorique. Mais, au point de vue psychologique, qui est celui du fait et non plus du droit, une norme a priori n'a d'existence qu'à titre de forme d'équilibre: elle constitue l'équilibre idéal vers lequel tendent les phénomènes et la question reste entière de savoir, étant donnés les faits, pourquoi leur forme d'équilibre est telle plutôt que différente.

[p.74] Ce dernier problème qui est d'ordre causal, ne saurait se confondre avec le premier, qui est d'ordre réflexif, que le jour où le réel et l'esprit deviendraient coextensifs.» Dans le domaine juridique et non plus moral, cette distinction entre les deux modes d'analyse d'un ordre normatif reste nécessaire: «… un système d'opérations peut être étudié par deux méthodes: la méthode psycho-sociologique qui analysera causalement la construction réelle, et la méthode axiomatique ou logique qui exprimera uniquement les implications entre ces opérations ou les propositions qui les traduisent. La Théorie pure du droit constitue évidemment, de ce point de vue, une axiomatisation puisque Kelsen oppose précisément l'«imputation» juridique à la causalité sociologique» (Piaget, L'explication en sociologie, dans Etudes sociologiques). Le «point de jonction» entre cette axiomatique et la réalité sociale constituée par les interactions sociales effectives est alors celui-ci: «Si une théorie formalisée, une fois posés les axiomes de départ, se développe par voie purement déductive et sans aucun appel au réel, les axiomes initiaux eux-mêmes traduisent toujours sous une forme plus ou moins déguisée, des opérations réelles dont ils constituent le schéma abstrait. Or c'est précisément ce qui dans le cas de la formalisation juridique de Kelsen apparaît clairement: la «norme fondamentale» qui exprime formellement la condition a priori de la validité de l'ordre juridique entier, n'est pas autre chose que l'expression abstraite de ce fait concret que la société «reconnaît» la valeur normative de cet ordre; elle correspond donc à la réalité sociale de l'exercice effectif d'un pouvoir et de la «reconnaissance» de ce pouvoir ou du système des règles qui en émanent. Si la construction juridique formelle peut être axiomatisée de la façon la plus «pure», il est donc douteux que la norme fondamentale puisse elle-même rester pure, car la «reconnaissance» réelle constitue un intermédiaire indispensable entre le droit abstrait et la société: il est sans doute du devoir de l'axiomaticien de couper ce cordon ombilical pour dissocier la construction formelle de ses attaches avec le réel, mais c'est au sociologue de rappeler que ce cordon a existé et que son rôle a été fondamental dans l'alimentation du droit embryonnaire.» (Piaget, ibidem.)



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[Point de vue de l'effectivité]

Mais si l'étude de la validité d'un point de vue extrinsèque au système mène inévitablement à faire réapparaître les éléments d'effectivité éliminés par l'axiomatisation, mais qui sont la condition même de l'existence du système formel, puisqu'une axiomatisation n'est possible que devant une structure élaborée et effective, l'étude inverse qui part des comportements réels aboutit à la mise en évidence d'un élément de conservation interne irréductible aux rapports de simple causalité sociale. Cela est déjà apparent dans maints aspects de la Théorie pure en particulier lorsqu'il s'agit de la contrainte. On sait que dans une optique strictement positiviste on peut être tenté de dénier toute efficacité à la représentation de la validité d'une norme dans l'esprit d'un sujet sur ses comportements réels, la «catégorie juridique de validité» étant alors assimilée à un épiphénomène, une pure fiction, destinée, tout au plus, pour certains, à accréditer dans l'opinion com-[p.75]mune l'idée opportune que les normes doivent être obéies en tant que telles. Le fondement dernier de l'existence d'un ordre juridique est alors à chercher dans la sanction. Mais ce point de vue a soulevé de tout temps des objections de même caractère général que celle de Hume qui faisait remarquer que même dans un Etat autoritaire, la force est toujours du côté des gouvernés, et que ce qui leur manque c'est l'organisation. Dans le même sens Brierly (Le fondement du caractère obligatoire du droit international public) rappelle que la force n'est efficace que pour réprimer la désobéissance quand celle-ci est exceptionnelle, et qu'en fait même les criminels observent la loi plus qu'ils ne la violent.

Kelsen précise la question lorsqu'il est amené à définir le «sollen» spécifique de l'imputation comme impliquant alternativement un ordre ou une permission. L'ordre juridique est bien défini comme un ordre de contrainte, c'est-à-dire un ordre dont toutes les normes imputent une sanction à une conduite définie, mais cette sanction n'est elle-même obligatoire que si son inexécution est à son tour la condition de l'imputation d'une sanction. «Or il faut bien que cette chaîne de sanctions s'arrête quelque part, de telle sorte qu'il y aura toujours des normes juridiques qui statueront des sanctions dont l'inexécution ne sera pas la condition d'une nouvelle sanction» (Théorie pure du droit). On voit que Kelsen renonce explicitement à fonder l'obligation sur sa sanction, car cela entraînerait en effet une régression infinie des garanties externes, qui épuiserait la substance de toute société réelle, nécessairement finie. Il donne de la règle de droit une définition qui permet de qualifier de juridiques les ordres normatifs décentralisés des sociétés primitives ou de la société internationale, où la vendetta et les représailles sont des sanctions imputées aux actes illicites par l'ordre juridique, sans que l'exécution de ces sanctions ait le caractère d'une obligation juridique, la norme se bornant à poser des limites à l'usage de la contrainte, c'est-à-dire à l'organiser, en autorisant son usage si certaines conditions sont remplies et en l'interdisant dans le cas contraire. «Le mot doit...» écrit Kelsen (op. cit)… «figurant dans la règle de droit indique seulement le sens spécifique de la relation établie par toute loi sociale entre une condition et sa conséquence, cette relation ayant le caractère d'une imputation. En d'autres termes le mot doit a ici un sens purement logique. Il est dépourvu de toute signification morale ou juridique, l'imputation étant une catégorie logique et non une notion morale ou juridique.» Or si la chaîne des garanties positives est finie, il apparaît nécessairement un organe dans la hiérarchie juridique, qui n'est soumis à aucune «surveillance» juridiquement parlant. Tel est le cas, par exemple, dans la hiérarchie judiciaire, des tribunaux de dernière instance, dont les jugements ne peuvent plus être soumis à une procédure d'appel. Une telle instance est en fait souveraine: le juge suprême pourrait inventer le droit qui lui plaît. On objectera que les jugements d'un tribunal ne sont valables que s'ils remplissent les conditions posées par le Code ou la coutume. Mais cette conformité ne peut être constatée en droit que par un organe de l'ordre juridique, or dans le [p.76] cas d'une instance suprême, cet organe est par définition le tribunal suprême lui-même. La sanction ou la menace d'une sanction juridique ne suffisent alors plus à fonder l'exécution des normes, et l'on peut se demander pourquoi le juge suprême se sent lié par le droit malgré le fait qu'il n'est soumis à aucune contrainte de nature juridique. Ainsi l'analyse logique de l'effectivité mène nécessairement, dans un système fini, à la mise en évidence d'une entit de nature intérieure au sujet, irréductible à la contrainte extérieure et ne pouvant être fondée sur elle.



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[Couplage de la validité et de l'effectivité]

En résumé les points de vue de la validité et de l'effectivité apparaissent comme complémentaires, la logique interne de chacun de ces systèmes débouchant en dernière analyse sur des éléments de l'autre. Intuitivement on sera alors tenté de suggérer que ces observations partielles n'épuisent pas la nature réelle du système total, les deux méthodes étant incomplètes en ce qu'elles s'imposent chacune des restrictions qui sont sans doute appropriées lorsqu'il s'agit de l'étude d'un système à son état d'équilibre terminal, mais arbitraires et trop étroites lorsqu'il s'agit de sa construction et de son évolution. Ce qui disparaît lorsque l'on tente de réduire le droit à un système de règles logiques ou de lois causales, c'est le sujet et ses activités qui constituent le seul lien observable entre ces règles et ces lois. Dans ce contexte les régressions logiques infinies qui apparaissent dans les deux systèmes ne sont que le reflet de l'activité constructive formellement illimitée des sujets, les antinomies ne font que traduire temporellement ces régressions en mettant le sujet en oscillation indéfinie avec lui-même devant deux réponses incompatibles. Or seul le couplage des deux systèmes qui revient à réintroduire formellement l'échange avec autrui peut mettre fin à cette activité tautologique «à vide» des structures du sujet en lui donnant un «contenu» à organiser, c'est-à-dire en la rendant potentiellement constructive. Le couplage de deux systèmes, qui permet à la sortie de chacun d'agir sur l'entrée de l'autre est la seule réalisation qui permette une circulation indéfinie de l'information entre les deux, les constructions internes jouant alors le rôle de données pour les actions externes, et les résultats de ces actions sur le réel constitué dans les sciences humaines par la classe des autres sujets, jouant à leur tour le rôle de données pour les constructions futures. C'est ce qu'expriment intuitivement les positivistes qui lorsqu'on les taxe de réduire le droit à la force et par conséquent à l'arbitraire répondent que l'élément spécifique du droit est l'organisation de la contrainte et non la contrainte elle-même et que les limitations des organes juridiques même «suprêmes» impliquées par cette organisation existent toujours dans l'effectivité: le juge suprême qui donnerait libre cours à sa fantaisie serait en butte aux sanctions d'autres ordres normatifs de son milieu social, sanctions qui vont du sourire devant les incohérences, au ridicule et à «l'ostracisme scientifique». Plus généralement tout organe créateur de droit doit s'attendre à l'action en retour d'une trop grande tension entre les normes qu'il édicte et les conduites effectives des sujets: même les autocrates les mieux établis ne sont pas à l'abri des révolutions, et dans un ordre juridique démocratique, cette boucle de [p.77] rétroaction entre l'action du droit et son résultat étant assurée de manière plus continue, le processus prend l'allure d'une évolution graduelle et non d'une suite de réadaptations brutales. Le lien entre validité et effectivité existe ainsi dans la réalité, et s'il est bon de le couper lorsqu'il s'agit d'isoler certains aspects d'un système pour en donner une analyse formelle, il est vain de maintenir cette isolation lorsque l'on cherche les conditions d'équilibre du système tout entier. Cette position qui revient à écarter la fiction d'une faculté d'autolimitation étatique pour y substituer un système d'hétéro-limitations où chacun des sujets apparaît à la limite comme garantissant les obligations de tous les autres, et comme soumis à la contrainte virtuelle de tous les autres quant à l'exécution des siennes propres, a le mérite de centrer l'analyse sur les interactions sociales, c'est-à-dire ni sur les constructions «subjectives», ni sur les régularités sociales «objectives» mais sur la nature des échanges entre individus.

Mais l'examen de cette nature même met en lumière des éléments constitutifs, tant d'origine externe que d'origine interne. Il existe un problème identique en psychologie de l'intelligence et qui éclairera celui qui nous concerne ici. L'école behaviouriste réduit l'objet d'étude de la psychologie aux relations entre stimulus et réponse, éléments qui peuvent être objectivement mesurés par l'expérimentateur, les représentations du sujet étant exclues du domaine des faits pertinents en ce qu'elles sont inaccessibles à l'observation directe. Le sujet apparaît alors comme une «boîte noire» qui associe certaines réponses à certains stimuli selon des lois qui peuvent être découvertes, la question de la structure interne de la boîte est renvoyée à la neurophysiologie. Inversément la «Denkpsychologie» allemande attachait une importance primordiale aux représentations conscientes du sujet, telles qu'elles peuvent être exprimées dans des conditions expérimentales d'introspection provoquée. La position de l'interactionnisme sur ce point est synthétique: pour Piaget l'objet d'étude de la psychologie est l'ensemble des conduites du sujet, la notion de conduite englobant dans une relation de disjonction non exclusive les comportements objectifs et les représentations subjectives, et l'action étant le lien effectif entre les structures internes du sujet et la réalité extérieure; d'où le nom de relativisme (au sens de mise en relation) aussi donné à cette position épistémologique.

Dès lors centrer l'analyse des conditions d'existence du droit sur les interactions entre sujets de droit c'est transposer en sociologie et plus particulièrement en sociologie juridique le principe du relativisme. L'objet de la sociologie devient alors l'ensemble des échanges entre individus, ce qui englobe les manifestations subjectives et objectives auxquelles donnent lieu ces activités, tout comme l'ensemble des conduites constitue l'objet de la psychologie.



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[Construction de structures intellectuelles]

Il nous reste à examiner comment l'interactionnisme établit et explique cette coordination entre le normatif et le constatif dont résulte la catégorie juridique. A cet effet il convient tout d'abord de rappeler brièvement quelques étapes de la construction cognitive, établies par [p.78] la psychologie génétique. Le point de départ des rapports entre le sujet et le monde extérieur est constitué par l'ensemble des schèmes réflexes héréditaires. A partir de ces premiers programmes innés, l'exercice et sa fixation en habitudes constituent des coordinations plus vastes sous la forme de schèmes sensori-moteurs qui intègrent les réflexes dans des séquences stables d'actions sur le réel. Ces schèmes habituels eux-mêmes se différencient et se coordonnent, aboutissant au niveau terminal de l'intelligence sensori-motrice à la constitution de l'objet permanent en tant qu'invariant du groupe des déplacements dans l'espace dont est capable le sujet.

Puis, de deux à sept ans, les actions effectives se doublent d'actions intériorisées, c'est-à-dire exécutées mentalement. L'image mentale et les représentations apparaissent, le moteur de la construction de cette fonction symbolique qui permet d'évoquer au moyen de «signifiants» des réalités signifiées, étant l'imitation d'abord simultanée, puis différée et enfin purement intérieure de l'action propre puis de l'action d'autrui. A ce niveau la pensée consiste en une sorte «d'expérience mentale» selon les termes de Piaget, ou «de traduction en symboles ou en images des actions possibles, prolongeant celles qui s'effectuaient ou s'effectuent encore réellement sur le plan sensori-moteur». (Les opérations logiques et la vie sociale, dans Etudes sociologiques). Mais cette pensée intuitive conserve encore certains caractères qu'elle tient de l'étape sensori-motrice précédente: elle reste centrée sur le rapport immédiat entre le schème de l'action intériorisée et la configuration perceptive actuelle. Du fait de cette centration sur l'immédiat, les représentations restent à leur origine incomposables entre elles.

Ce n'est qu'à l'étape suivante qu'apparaît cette composition des actions intériorisées entre elles. La centration sur le point de vue propre est une source de déformations systématiques de la réalité dues à la fois à la partialité du point de vue effectivement centré, et aux déformations introduites par les mécanismes perceptifs eux-mêmes, qui ne peuvent être corrigés par la multiplication des sondages intellectuels. L'excès même des déformations et les échecs pragmatiques qu'il entraîne fait intervenir des réactions de compensation qui consistent à centrer les rapports négligés. Et c'est la coordination de ces centrations complémentaires qui engage la pensée sur la voie des opérations. Comme l'écrit Piaget (La psychologie de l'intelligence) «… dans le cas du début des opérations le tournant décisif se manifeste par une sorte d'équilibration, toujours rapide et parfois soudaine, qui affecte l'ensemble des notions d'un même système […] Il y a là quelque chose de comparable aux brusques structurations d'ensemble décrites par la théorie de la Forme, sauf que, en l'occurrence il se produit l'opposé d'une cristallisation englobant l'ensemble des rapports en un seul réseau statique: les opérations naissent au contraire d'une sorte de dégel des structures intuitives, et de la mobilité soudaine qui anime et coordonne les configurations jusque-là rigides à des degrés divers, malgré leurs articulations progressives. C'est ainsi que le moment où les relations temporelles sont réunies en l'idée d'un temps unique, ou [p.79] que les éléments d'un ensemble sont conçus comme un tout invariant, ou encore que les inégalités caractérisant un complexe de rapports sont sériées en une seule échelle, etc… constituent des moments très reconnaissables dans le développement: à l'imagination tâtonnante succède, parfois brusquement, un sentiment de cohérence et de nécessité, la satisfaction d'aboutir à un système à la fois fermé sur lui-même et indéfiniment extensible.» L'origine de cette mobilité nouvelle est à trouver dans les centrations complémentaires, dès l'instant où les points de vues complémentaires sont suffisamment présents dans l'expérience du sujet, leur coordination devient un problème réel pour lui, c'est-à-dire une nouvelle donnée de son champ cognitif qu'il s'agit alors d'unifier, unification ressentie comme désirable pour des raisons qui tiennent autant à la réussite de l'action qu'à la satisfaction d'un besoin de cohérence interne.

Dans une dernière étape, les opérations, qui sont ainsi des ensembles d'actions intériorisées et coordonnées entre elles, se dégagent de leur contenu actuel et concret, pour porter sur des situations hypothétiques et abstraites. Le raisonnement ne comporte plus des actions effectuées sur le réel, ou sur des signes attachés à des configurations perceptives présentes, mais sur des signes détachés du réel: «… le sujet devient capable de raisonner de manière hypothético-déductive, c'est-à-dire sur de simples assomptions sans relation nécessaire avec la réalité ou avec les croyances du sujet, et en se fiant à la nécessite du raisonnement lui-même (vi formae), par opposition à l'accord des conclusions avec l'expérience.» Ce raisonnement formel porte sur des propositions dont le contenu est réductible à des opérations concrètes de classification, de sériation, ou de mesure spatio-temporelle; l'opération formelle est ainsi une opération au deuxième degré, puisqu'elle porte sur un langage qui symbolise des opérations concrètes d'un niveau hiérarchiquement inférieur.



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[Des valeurs intraindividuelles aux valeurs intersubjectives]

La construction des structures intellectuelles que nous venons d'évoquer se borne à décrire l'organisation logique progressive des conduites. Mais à toute conduite active correspond chez le sujet une motivation affective qui joue le rôle de moteur de ce fonctionnement et qui vient en quelque sorte animer la mécanique abstraite des structures cognitives. «L'on pourrait dire que l'énergétique de la conduite relève de l'affectivité, tandis que les structures relèvent des fonctions cognitives» écrit Piaget (Les relations entre l'affectivité et l'intelligence dans le développement mental de l'enfant). Il n'est pas nécessaire d'ailleurs de concevoir cette énergétique comme relevant de «forces mentales» substantielles comme celles qu'invoquent les psychanalystes et Freud en particulier lorsqu'il parle de libido. Claparède définissait déjà le besoin comme le signal interne d'un déséquilibre physiologique par exemple, les conduites amenant à sa satisfaction rétablissant alors l'équilibre. Ce schéma est très proche de celui qui intervient dans la conception de la régulation au sens cybernétique: la différence entre la valeur actuelle de la variable à stabiliser et la valeur désirée, jouant le rôle de signal pour le déclenchement d'activités compensatrices, liées ici à la structure [p.80] de l'appareil. La régulation affective des conduites se laisse interpréter sans difficulté en termes de contrôle et de transmission d'information, sans faire intervenir la notion de force ou de libido. Or à chacun des stades que nous avons rappelés correspond un type de réglage de la conduite. Aux montages héréditaires réflexes correspondent les tendances instinctives et les émotions qui les déclenchent, aux premières habitudes les sentiments d'agréable ou de désagréable qui se prolongent en régulations élémentaires d'activation ou d'inhibition. Déj à ce niveau qui est celui des besoins et des intérêts intérieurs au sujet, apparaît un système qui porte sur la coordination des intérêts. Lorsque apparaissent simultanément des besoins ou des intérêts divergents, il devient nécessaire de les subordonner les uns aux autres, comme les moyens se subordonnent au but dans l'organisation des actions. Cela revient à attribuer aux différents besoins des poids différents pour l'action immédiate, à leur attribuer des valeurs. Ces deux systèmes, valeurs et régulations des conduites sont bien distinctes; comme l'exprime Piaget (op. cit.) «… c'est la valeur d'un but qui détermine l'énergie à employer pour l'atteindre, et non pas l'énergie à disposition qui détermine la valeur ou la non valeur du but».

Avec l'apparition du langage et l'augmentation des échanges avec autrui que permet la possession d'un système de signes communs (par opposition aux symboles purement individuels et incommunicables de la période précédente) les sentiments se socialisent et deviennent interindividuels. En particulier les actions d'autrui sont évaluées en fonction de l'échelle de valeurs que le sujet applique à ses propres actions et donnent lieu à des affects intuitifs. Lorsque les estimations réciproques de deux sujets aboutissent à la constitution d'une échelle de valeurs commune (sans que cela soit durable à ce stade) et que les échanges ainsi rendus possibles sont équilibrés, les affects intuitifs se stabilisent relativement sous la forme des premiers sentiments moraux. Mais la constitution d'une échelle commune peut être obtenue de deux manières: elle peut se produire lorsque l'un des sujets adopte l'échelle de l'autre, ou résulter d'une discussion ou d'une négociation. Dans le premier cas, qui se réalise lorsque l'enfant adopte les consignes de l'adulte, les obligations qui seront engendrées lorsque l'échange cessant d'être immédiat sur le modèle du troc, verra s'introduire une certaine durée entre l'action d'un sujet et la réaction de l'autre et les valeurs virtuelles avec leur stabilisation sous forme de règles, ne donneront lieu qu'à des sentiments semi-normatifs, caractéristiques de la morale de l'autorité, où ce qui est juste se confond avec l'obéissance à la règle (cf. Piaget, Le jugement moral chez l'enfant). Cette adoption de règles hétéronomes est une manifestation des centrations caractéristiques de la pensée intuitive: le point de vue de l'autorité est adopté sans discussion comme le seul possible. La règle est d'ailleurs conçue à ce stade comme extérieure à l'individu, comme existant en elle-même dans la nature de certaines situations. Ce «réalisme moral» (Piaget, op. cit.) est parallèle au réalisme intellectuel qui est général à ce niveau et qui se traduit dans le jugement moral par la responsabilité objective, l'enfant refusant de juger en fonction de l'intention des actes pour se fonder [p.81] uniquement sur leur contenu matériel. On aperçoit déjà cependant que les valeurs intra-individuelles changent de statut aussitôt qu'il s'agit d'un échange entre individus: une action qui n'est qu'opportune, désirable ou souhaitable dans l'échelle des valeurs subjectives devient l'objet d'un «devoir» aussitôt que l'individu s'engage avec autrui dans un échange qui comporte cette action à titre de terme de l'échange.



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[Équilibre des échanges, sentiments normatifs et validité juridique]

Mais c'est au niveau des opérations concrètes que se constituent les sentiments normatifs proprement dits. La norme possède alors trois caractères: le sentiment d'obligation dure plus longtemps que celui qui naît au cours de l'exécution surveillée d'une consigne, et il est indépendant de la situation à laquelle la norme a été liée lors de son édiction; la norme est applicable par généralisation à un ensemble de situations semblables; elle est ressentie comme s'imposant à la conscience et non comme dépendant d'un rapport de subordination. Ces trois caractères apparaissent au cours de l'équilibration des échanges qui se produit entre partenaires égaux, capables de décentrer leurs points de vues propres pour aboutir à la réciprocité.

Le schéma de l'échange proposé par Piaget (cf. Etudes sociologiques) est le suivant: toute action d'un individu, évaluée selon son échelle personnelle, est utile, nuisible, ou indifférente aux individus qu'elle concerne. Ceux-ci l'évaluent selon leur échelle propre en lui attribuant une valeur positive ou négative ou nulle. Si leur réaction est immédiate cette évaluation n'a pas besoin de se conserver. On trouve une situation analogue dans le domaine cognitif où si l'on présente trois plots de taille différente à un enfant en les laissant chacun dans son champ visuel, et qu'on lui demande de faire les comparaisons A < B et B < C, il conclura sans peine à A < C, ce qui ne pose pas de problème puisque cette dernière relation peut être lue dans la configuration présente. Si en revanche on demande les mêmes comparaisons en présentant d'abord A et B, puis qu'en cachant A, on présente B et C et que l'on demande un jugement final sur la relation entre A et C en faisant disparaître tous les plots, la question implique la conservation intellectuelle (et non plus perceptive) des relations précédentes. Or ce n'est qu'à une époque assez tardive que cette conservation se fait, et que la transitivité apparaît comme «nécessaire» et évidente. «Or … écrit Piaget (op. cit.) «…il en va exactement de même en ce qui concerne les échanges de valeurs dans lesquels on peut distinguer l'échange actuel, directement contrôlé par les intéressés et qui correspond ainsi à une perception immédiate des valeurs, et l'échange dans le temps, ou durable, qui sort des cadres du contrôle et de la perception actuels, et requiert ainsi l'intervention de normes stabilisatrices…».

En effet l'échange dans le temps engendre la création de valeurs virtuelles. Selon le symbolisme utilisé par Piaget (id.), l'action ra de l'individu a sur a' est un renoncement (ou une satisfaction, il suffit alors d'adopter le reste des termes à cette situation) actuel; a' en ressent une satisfaction sa' et se sent (ta') l'obligé de a, il attribue alors une valeur va à a en tant que source de satisfaction. L'échange est alors équilibré [p.82] si (ra=sa')+ (sa'=ta')+(ta'=va)=(va=ra), équation qui correspond à la création d'une valeur virtuelle (une créance pour a). Or cette égalité ne peut s'établir que si a et a' agissent en fonction d'une échelle de valeurs communes, sinon l'ajustement des valeurs orientées (-ra+(+sa')+(-ta')+(+va)=0 ne pourrait se faire faute d'un terme de comparaison. Mais il faut aussi que cette échelle se conserve jusqu'au moment où a' se libérera de sa dette. De même il faut que les valeurs du vecteur (r, s, t, v) se conservent pendant la même durée. Or, tout comme les configurations perceptives, ces valeurs, aussi longtemps qu'elles restent subjectives sont sujettes à des déformations, qui sont ici des sur-évaluations ou des dévaluations en fonction des sentiments du moment, et de même leur représentation varie au cours du temps, tout comme le souvenir d'une perception s'il n'est pas stabilisé sous une forme notionnelle: les valeurs acquises (la reconnaissance par exemple) «s'effritent sans cesse et demeurent à la merci de dévaluations imprévisibles de détail et d'ensemble» (Piaget, ibid.). L'échange immédiat n'exige qu'un accord et une réciprocité des points de vues purement temporaire, dans l'échange à terme cet accord doit être conservé, et la réciprocité devient normative en ce qu'elle prend une valeur intemporelle tout comme la réversibilité opératoire qui constitue la logique et qur permet de stabiliser et de coordonner des configurations perceptives en soi fugaces et irréversibles dans le temps.

Cette conservation est assurée «par un système d'opérations assignant de façon durable certaines relations et conditions d'équivalence aux valeurs en présence. Nous appellerons normes ces opérations d'ordre formel tandis que nous continuerons d'appeler valeurs le contenu de ces formes: une valeur normative sera donc la valeur qui résulte de l'application d'une norme […] alors que la norme est la règle ou l'obligation elle-même. Cela dit on peut concevoir deux méthodes opératoires de conservation. L'une qui constitue les normes juridiques, consiste à transformer simplement, grâce à des opérations de «reconnaissance», d'«édiction» etc… les valeurs d'échange virtuelles v, et t, en «droits» et «obligations» (codifiés ou non codifiés), et cela quel que soit le caractère intéressé ou désintéressé des valeurs ainsi stabilisées. L'autre, qui constitue la morale, assure la conservation d'une façon plus radicale grâce à des opérations coordonnant les moyens et les buts, ou les actions et les satisfactions, selon un point de vue désintéressé, c'est-à-dire tel que toutes deux s'évaluent réciproquement en fonction du partenaire et non plus du point de vue personnel.»

Il faut rappeler toutefois que la réciprocité des points de vues qui permet seule l'établissement d'une échelle commune et la conservation des valeurs provient, comme la coordination des centrations, de l'intrusion répétée dans l'expérience du sujet du point de vue complémentaire à celui qui est centré. Dans le domaine cognitif ce sont les échecs pragmatiques qui jouent partiellement ce rôle de rappel à la réalité, dans le domaine moral, déontologique ou logique, c'est la pratique de la discussion logique ou de la négociation contractuelle, où le parte-[p.83]naire ne se fait pas faute de rappeler son point de vue propre, et de se réclamer des prestations passées, ou des propositions énoncées antérieurement par lui-même et son partenaire, qui jouent le rôle de moteur de la décentration et de garantie de la conservation au cours du temps. Les opérations d'édiction, ou le principe de la substitution réciproque des échelles de valeurs, ne viennent que codifier ou formaliser ces conditions de l'équilibre intrinsèque des échanges. Ce sont ces conditions structurales qui paraissent nécessaires à l'esprit du sujet en ce que leur réalisation dans l'échange est génératrice d'un sentiment de cohérence et de la «satisfaction d'aboutir à un système à la fois fermé sur lui-même et indéfiniment extensible».

Pour conclure, observons que c'est peut-être dans le domaine de la logique «naturelle» que la validité interne et l'effectivité sont les plus près d'être coextensives, en effet Piaget a pu montrer (Les opérations logiques et la vie sociale) que la structure logico-mathématique de «groupement» était commune à la coordination en opérations logiques des actions intériorisées par le sujet, et aux actions exécutées en commun par plusieurs sujets égaux dans un rapport de coopération. La situation du droit est moins favorable en ce que pour un grand nombre de ses règles les sujets ne participent pas à leur création, et que par conséquent, même dans un état de forme démocratique, ces formes n'engendrent chez les représentants de l'opposition ou de la minorité que des sentiments «semi-normatifs», semblables à ceux qui caractérisent la morale de l'autorité, ou le sentiment de l'arbitraire. Même dans les rapports contractuels, la conservation des échelles de valeurs, et des valeurs elles-mêmes, est obtenu par une décentration forcée des points de vues des plaideurs, effectuée par la juridiction qui se fonde sur une échelle codifiée et stabilisée péremptoirement qui peut être assez éloignée de celle qui est utilisée dans les échanges qui ne donnent pas lieu à une résolution judiciaire. Toutefois cette intervention autoritaire ne touche qu'une faible proportion des échanges totaux, la grande majorité des obligations contractuelles étant remplies spontanément. Le système juridique en tant que tel conserve une validité globale dans l'esprit des sujets, même si le contenu d'une partie de ses règles ne paraît pas ncessaire en tant que tel, mais simplement opportun «parce qu'une règle même mauvaise est préférable à pas de règle du tout». La situation n'est en vérité pas particulière au droit, la validité d'une axiomatique est un caractère du système tout entier, liée à la cohérence formelle des opérations constitutives, et non à des règles particulières du système. Il est d'ailleurs possible d'énoncer des enchaînements de propositions logiques corrects formellement, mais portant sur des contenus «faux», tout comme il est possible de créer des règles juridiques formellement valides et ressenties comme «injustes». Dans les deux cas les contenus ne sont pas adaptés à la réalité en ce que les opérations concrètes de classification, de sériation, de mensuration, etc... sur lesquelles portent les propositions ne peuvent être effectuées, ou en ce que les conduites sur lesquelles portent les normes ne donnent pas lieu à des échanges équilibrés et sont donc évitées spontanément au cours des interactions sociales, leur prescrip-[p.84]tion donnant lieu à des résistances du milieu social semblables aux résistances du milieu physique aux sollicitations de l'expérimentateur.

En conclusion, les analyses de la psychologie génétique ont le mérite de replacer le problème de la validité juridique dans le contexte général de la construction des catégories. L'élaboration de l'imputation juridique n'apparaît plus alors comme un processus très particulier de la théorie du droit, mais comme une manifestation des mécanismes tout à fait généraux de l'intelligence dans sa marche vers des structures d'équilibre englobant un champ cognitif de plus en plus vaste au cours de son évolution. La construction de catégories telles que le temps, l'espace, la nécessité logique, la causalité où l'imputation apparaît comme une activité naturelle de l'esprit humain qui tend à structurer la réalité selon des procédés assez semblables, quel que soit le «milieu de problème»: qu'il s'agisse de ses propres opérations, d'opérations sur l'objet ou d'interactions sociales.

Faculté des sciences
Université
Genève



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En ce qui concerne les aspects cognitifs de la conduite (de la perception à l’intelligence), il semble […] légitime d’admettre que la conscience soutient, à l’égard des processus physiologiques le même rapport que l’implication à l’égard de la causalité : c’est pourquoi le domaine propre des explications psychologiques est celui des connexions qui trouvent leur achèvement dans la pensée rationnelle, par opposition aux explications causales de la conduite qui tendent à devenir physiologiques.