Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]


I. 1896-1914

[p.2] Je suis né le 9 août 1896 à Neuchâtel en Suisse. Mon père a consacré ses écrits principalement à la littérature médiévale, et dans une moindre proportion à l'histoire de Neuchâtel. C'était un homme à l'esprit scrupuleux et critique, qui n'aimait pas les généralisations hâtives, et qui ne craignait pas d'entamer une polémique lorsqu'il voyait la vérité historique déformée par le respect des traditions. Parmi bien d'autres choses il m'a appris la valeur d'un travail systématique, même lorsqu'il porte sur des détails. Ma mère était très intelligente, énergique, et quant au fond, d'une réelle bonté ; mais son tempérament plutôt névrotique rendit notre vie de famille assez difficile. Une des conséquences directes de cette situation, fut que très tôt je négligeai le jeu pour le travail sérieux, tant pour imiter mon père que pour me réfugier dans un monde à la fois personnel et non fictif. A vrai dire j'ai toujours détesté toute fuite de la réalité, attitude que je mets en relation avec le second facteur qui a influencé le début de ma vie, soit l'instabilité de ma mère, et qui lorsque je commençai mes études de psychologie dirigea mon intérêt vers les problèmes de la psychanalyse et de la psychologie pathologique. Bien que cet intérêt m'ait aidé à prendre du recul et à élargir le cercle de mes connaissances, je n'ai jamais ressenti le désir d'aller plus loin dans cette direction particulière, préférant toujours l'étude des cas normaux et du fonctionnement de l'intellect, à celle des malices de l'inconscient.

Entre sept et dix ans, je m'intéressai successivement à la mécanique, aux oiseaux, aux fossiles des couches secondaires et tertiaires, et aux coquillages marins. Comme on ne me permettait pas encore d'écrire à l'encre, je composai (au crayon) un petit écrit pour faire partager au monde une grande découverte : « l'autovap », une automobile dotée d'un moteur à vapeur. Mais j'oubliai rapidement cette combinaison insolite d'un char et d'une locomotive, absorbé par la composition (à l'encre cette fois) d'un livre sur « Nos oiseaux», dont, après les remarques ironiques de mon père, je dus reconnaître à regret qu'il n'était qu'une simple compilation.

A l'âge de dix ou onze ans, aussitôt après être entré au « collège latin », je décidai d'être plus sérieux. Ayant aperçu un moineau partiellement albinos dans un parc public, j'envoyai un article d'une page, à un journal d'histoire naturelle de Neuchâtel. Mon article fut publié, et j'étais « lancé » ! J'écrivis alors au directeur du Musée d'histoire naturelle pour lui demander la permission d'étudier ses collections d'oiseaux, de fossiles et de coquillages en dehors des heures d'ouverture du musée. Le directeur, Paul Godet, un homme charmant, se trou-[p.3]vait être un grand spécialiste des mollusques. Il m'invita immédiatement à venir l'assister deux fois par semaine - comme, disait-il, le « famulus » de Faust - et je l'aidai à coller des étiquettes sur ses collections de coquillages terrestres et d'eau douce. Pendant quatre ans je travaillai pour ce naturaliste consciencieux et érudit, il me donnait en échange à la fin de chaque séance un certain nombre d'espèces rares pour ma propre collection, et me fournissait surtout la détermination exacte des échantillons que j'avais recueillis moi-même. Ces rencontres hebdomadaires dans le bureau privé du directeur me stimulèrent à tel point que je passai tout mon temps libre à la recherche de mollusques (il y en a cent trente espèces, et des centaines de variétés à Neuchâtel) ; tous les samedis après-midi j'attendais mon maître une demi-heure à l'avance!

Cette initiation précoce à la malacologie eut sur moi une influence profonde. Quand, en 1911, M. Godet mourut, j'en savais assez sur ce sujet pour commencer à publier sans aide (les spécialistes sont rares dans ce domaine) une série d'articles sur les mollusques de Suisse, de Savoie, de Bretagne et même de Colombie. Cela me valut quelques expériences amusantes. Certains de mes « collègues » étrangers voulurent me voir, mais comme je n'étais qu'un écolier, je n'osais pas me montrer et je dus décliner ces invitations flatteuses. Le directeur du Museum d'histoire naturelle de Genève, Monsieur Bedot, qui avait publié plusieurs de mes articles dans la « Revue suisse de Zoologie », m'offrit un poste de conservateur de sa collection de mollusques (la collection Lamarck, parmi d'autres, est à Genève). Je dus répondre qu'il me restait deux ans d'études avant mon baccalauréat. Après qu'un autre éditeur eût refusé un de mes articles parce qu'il avait découvert l'embarrassante vérité sur mon âge, je l'envoyai à M. Bedot qui répondit avec bonté et bonne humeur : « C'est la première fois que j'entends même parler d'un directeur de périodique qui juge de la valeur d'un article par l'âge de son auteur. Peut-être ne dispose-t-il d'aucun autre critère ? » Bien entendu les divers articles que je publiai à cet âge étaient loin d'être parfaits. Ce ne fut que beaucoup plus tard, en 1929, que je fus capable de faire quelque chose de plus sérieux dans ce domaine.

Ces études, pour prématurées qu'elles fussent, furent néanmoins très utiles à ma formation scientifique ; de plus, elles fonctionnèrent si je puis dire comme instruments de projection contre le démon de la philosophie. Grâce à elles, j'eus le rare privilège d'entrevoir la science et ce qu'elle représente avant de subir les crises philosophiques de l'adolescence. Avoir eu l'expérience précoce de ces deux types de problématiques a constitué, j'en suis convaincu, le mobile secret de mon activité ultérieure en psychologie.

[p.4]Cependant, au lieu de poursuivre tranquillement la carrière de naturaliste qui me paraissait si normale et si simple après ces heureuses expériences, je subis entre quinze et vingt ans une série de crises dues à la fois aux conditions familiales et à la curiosité intellectuelle caractéristique de cet âge si productif. Mais je le répète, je ne pus dominer ces crises que grâce aux habitudes mentales que j'avais acquises au cours de mes contacts initiaux avec la zoologie.

Il y avait le problème de la religion. Quand j'eus environ quinze ans, ma mère qui était une protestante convaincue, insista pour que je suive ce qu'on appelle à Neuchâtel une « instruction religieuse », c'est-à-dire un cours de six semaines sur les fondements de la doctrine chrétienne. Mon père, en revanche, n'allait pas à l'église, et je sentis très vite que pour lui la foi courante et une honnête attitude historique étaient incompatibles. Par conséquent je suivis mon « instruction religieuse » avec un vif intérêt, mais en même temps avec un sens critique éveillé. Deux choses me frappèrent à cette époque : d'une part la difficulté de concilier un certain nombre de dogmes avec la biologie ; de l'autre la fragilité des « cinq preuves de l'existence de Dieu ». On nous en enseignait cinq, et j'ai même passé un examen là-dessus ! Bien que je n'eusse même pas rêvé nier l'existence de Dieu, le fait que l'on put raisonner sur de si minces arguments (je ne me souviens que de la preuve par la finalité de la nature, et de la preuve ontologique) me semblait d'autant plus extraordinaire que mon pasteur était un homme intelligent, qui s'intéressait lui-même aux sciences naturelles!

A cette époque, j'eus la bonne fortune de trouver dans la bibliothèque de mon père La philosophie de la religion fondée sur la psychologie et l'histoire d'Auguste Sabatier. Je dévorai ce livre avec un immense plaisir. Les dogmes réduits à la fonction de « symboles » nécessairement inadéquats, et par-dessus tout la notion d'une « évolution des dogmes » - voilà un langage qui m'était beaucoup plus compréhensible et satisfaisant pour l'esprit. Ainsi une nouvelle passion s'empara de moi : la philosophie.

Il s'en suivit une seconde crise. Mon parrain, Samuel Cornut, un homme de lettre romand, m'invita, environ à cette époque, à passer mes vacances avec lui au lac d'Annecy. Je garde encore un excellent souvenir de cette visite : nous nous promenions, nous allions à la pêche, je cherchais des mollusques et écrivis une Malacologie du lac d'Annecy qui fut publiée peu après dans la « Revue savoisienne ». Mais mon parrain avait un but. II me trouvait trop spécialisé et voulait m'enseigner la philosophie. Entre les ramassages de mollusques il me parlait de L'évolution créatrice de Bergson. Ce fut la première fois que j'entendis parler de philosophie par quelqu'un d'autre qu'un théologien ; le choc fut immense, je dois l'admettre.

[p.5] Premièrement ce fut un choc émotif ; je me souviens d'un soir de révélation profonde : l'identification de Dieu avec la Vie même était une idée qui me remua presque jusqu'à l'extase parce qu'elle me permettait dès lors de voir dans la biologie l'explication de toutes choses et de l'esprit lui-même.

En second lieu, ce fut un choc intellectuel. Le problème de la connaissance (à proprement parler, le problème épistémologique) m'apparut soudain dans une perspective entièrement nouvelle et comme un sujet d'étude fascinant. Cela me fit prendre la décision de consacrer ma vie à l'explication biologique de la connaissance.

La lecture de Bergson lui-même, que je ne fis que quelques mois plus tard (j'ai toujours préféré réfléchir à un problème avant de lire à son sujet) fortifia ma décision mais me déçut quelque peu. Au lieu d'y trouver le dernier mot de la science, comme mon bon parrain m'y avait préparé, j'eus l'impression d'une ingénieuse construction dénuée de base expérimentale : entre la biologie et l'analyse de la connaissance, il me fallait quelque chose de plus que la philosophie. Je crois que c'est à ce moment que je découvris un besoin qui ne pouvait être satisfait que par la psychologie.



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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.