Fondation Jean Piaget

[Autobiographie]


III. 1918-1921.

Après avoir reçu le doctorat ès sciences, je partis pour Zurich (1918) dans le but de travailler dans un laboratoire de psychologie. Je fréquentai deux laboratoires : celui de G.E. Lipps et celui de Wreschner, ainsi que la clinique psychiatrique de Bleuler. Je sentis aussitôt que j'étais dans la bonne voie, et qu'en appliquant à l'expérimentation psychologique les habitudes mentales que j'avais acquises en zoologie, je réussirais peut-être à résoudre les problèmes de structure de la totalité vers lesquels j'avais été mené par ma réflexion philosophique. Mais, à vrai dire, je me sentis un peu perdu au début. Les expériences de Lipps et Wreschner me semblaient avoir peu de rapport avec les problèmes fondamentaux. D'un autre côté, la découverte de la psychanalyse (je lisais Freud et la revue « Imago », et écoutais de temps à autre des confé-[p.9]rences de Pfister et de Jung) et l'enseignement de Bleuler me rendirent attentif au danger de la méditation solitaire ; je décidai alors d'oublier mon système de crainte de devenir une victime de l' « autisme ».

Au printemps de 1919 j'en éprouvai quelque agitation inquiète et partis pour le Valais où j'appliquai la méthode statistique de Lipps à une étude biométrique de la variabilité des mollusques terrestres en fonction de l'altitude ! J'avais besoin de revenir à des problèmes concrets afin d'éviter de graves errements.

Pendant l'automne de 1919 je pris le train pour Paris où je passai deux ans à la Sorbonne. Je suivis le cours de psychologie pathologique de Dumas (où j'appris à interroger les malades de Sainte-Anne), et les cours de Piéron et Delacroix ; j'étudiai aussi la logique et la philosophie des sciences avec Lalande et Brunschvicg. Ce dernier exerça une grande influence sur moi à cause de sa méthode historico-critique et de ses appels à la psychologie. Mais je ne savais toujours pas quel domaine d'expérimentation choisir. J'eus alors une chance extraordinaire. Je fus recommandé au docteur Simon qui habitait alors Rouen, mais qui avait à sa disposition le laboratoire de Binet à l'école de la rue Grange-aux-Belles à Paris. Ce laboratoire n'était pas utilisé car Simon n'avait pas de classes à Paris à cette époque. Le docteur Simon me reçut de manière amicale et suggéra que je standardise les textes de raisonnement de Burt sur les enfants parisiens. Je commençai ce travail sans grand enthousiasme, uniquement pour faire quelque chose. Mais bientôt mon humeur changea ; j'étais soudain mon propre maître avec toute une école à ma disposition – des conditions de travail inespérées.

Or dès mes premiers interrogatoires, je remarquai que bien que les tests de Burt eussent des mérites certains quant au diagnostic, fondés qu'ils étaient sur le nombre de succès et d'échecs, il était beaucoup plus intéressant de tenter de découvrir les raisons des échecs. Ainsi j'engageais avec mes sujets des conversations du type des interrogatoires cliniques, dans le but de découvrir quelque chose sur les processus de raisonnement qui se trouvaient derrière leurs réponses justes, et avec un intérêt particulier pour ceux que cachaient les réponses fausses.

Je découvris avec stupéfaction que les raisonnements les plus simples impliquant l'inclusion d'une partie dans le tout ou l'enchaînement des relations, ou encore la « multiplication » de classes (trouver la partie commune de deux entités) présentaient jusqu'à onze ans pour les enfants normaux, des difficultés insoupçonnées de l'adulte.

Sans que le docteur Simon se rendit entièrement compte de ce que je faisais, je continuai à analyser le raisonnement verbal des enfants [p.10] normaux pendant environ deux ans, en leur posant diverses questions et en leur présentant des situations comportant des relations de cause à effet simples et concrètes. En outre, j'obtins la permission de travailler avec les enfants anormaux de la Salpêtrière ; là j'entrepris des recherches portant sur le nombre en utilisant des méthodes de manipulation directe aussi bien que celle de la conversation. Depuis lors j'ai repris ces travaux avec la collaboration de A. Szeminska.

Enfin j'avais découvert mon champ de recherche. En premier lieu il m'apparut que la théorie des relations entre la partie et le tout peut être étudiée expérimentalement au moyen de l'analyse des processus psychologiques sous-jacents aux opérations logiques. Cela marquait la fin de ma période théorique et le début d'une ère inductive et expérimentale dans le domaine psychologique où j'avais toujours voulu pénétrer, mais pour lequel jusqu'alors je n'avais pas trouvé de problèmes adéquats. Ainsi mes observations montrant que la logique n'était pas innée, mais qu'elle se développe peu à peu, semblaient compatibles avec mes idées sur la formation de l'équilibre vers lequel tendent les structures mentales ; en outre, la possibilité d'étudier directement le problème de la logique était en accord avec mes intérêts philosophiques antérieurs. Enfin, mon but qui était de découvrir une sorte d'embryologie de l'intelligence était adapté à ma formation biologique ; dès le début de mes réflexions théoriques j'étais convaincu que le problème des relations entre organisme et milieu se posait aussi dans le domaine de la connaissance, apparaissant alors comme le problème des relations entre le sujet agissant et pensant et les objets de son expérience. L'occasion m'était donnée d'étudier ce problème en termes de psychogenèse.

Lorsque j'eus obtenu mes premiers résultats, j'écrivis trois articles en cherchant à me garder de tout préjugé théorique. J'analysai donc les faits, psychologiquement et logiquement, en appliquant un principe de parallélisme logico-psychologique : la psychologie explique les faits en termes de causalité, alors que la logique lorsqu'elle traite de propositions vraies, décrit les formes correspondantes en termes d'équilibre idéal. Depuis lors, j'ai exprimé cette relation en disant que la logique est une axiomatique alors que la science expérimentale qui lui correspond est la psychologie de la pensée 2. J'envoyai mon premier article 3 au « Journal de Psychologie » et j'eus le plaisir non seulement de le voir accepté, mais encore de découvrir que I. Meyerson, qui devint mon ami dès cette époque, avait des intérêts très semblables aux miens. Il avait [p. 11] lu Lévy-Bruhl et il me stimula par ses encouragements et ses conseils. Il accepta aussi mon second article 4.

Quant au troisième, je l'envoyai à Ed. Claparède, que je n'avais rencontré qu'une seule fois, et qui le publia dans les « Archives de Psychologie » 5 bientôt suivi d'un autre 6. Mais en plus d'accepter mon article, il me fit une proposition qui changea le cours de ma vie. II m'offrit le poste de « chef des travaux» à l'institut J.-J. Rousseau de Genève. Comme il me connaissait à peine il me demanda de venir à Genève pour un essai d'un mois. Cette perspective m'enchanta, tant en raison de la notoriété de Claparède qu'à cause des merveilleuses possibilités de recherche que ce poste offrirait ; toutefois je ne savais toujours pas comment commencer une recherche quelle qu'elle fût. J'acceptai en principe et quittai Paris pour Genève. Je remarquai immédiatement que Claparède et Bovet étaient des patrons idéaux, qui me laisseraient libre de travailler selon mes désirs. Mon travail consistait simplement à guider les étudiants et à les associer aux recherches qu'on me demandait d'entreprendre selon mon idée, pourvu qu'il s'agisse de psychologie de l'enfant. Cela se passait en 1921.


2[note 2, p.10] Psychologie de l'intelligence (1947), chap. I.

3[note 3, p.10] Essai sur quelques aspects du développement de la notion de partie chez l'enfant, « Journal de Psychologie », 1921, 38, 449-480.

4[note 4, p.11] Essai sur la multiplication logique et les débuts de la pensée formelle chez l'enfant, « Journal de Psychologie », 1922, 38, 222-261.

5[note 5, p.11] Une forme verbale de comparaison chez l'enfant, « Archives de Psychologie », 1921, 18, 143-172.

6[note 6, p.11] La pensée symbolique et la pensée chez l'enfant, « Archives de Psychologie », 1922, 38, 273-304.



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Si […] pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance.